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19 janvier 2014 7 19 /01 /janvier /2014 18:59

Moez Lahmédi

Le « blocage » en littérature et en classe

 

 

Moez Lahmédi

Institut Supérieur des Etudes Appliquées en Humanités de Mahdia

moez_lahmedi@yahoo.com

 

 

 

En abordant la problématique du « blocage » lors des activités rédactionnelles (rédaction d’un essai, d’un commentaire composé ou d’une dissertation) dans un contexte d’apprentissage du FLE ou FLS à l’université (première année), la plupart des professeurs oublient qu’ils étaient eux-mêmes, à un moment donné de leur parcours académique et certes à des degrés différents, victimes du même type de « constipation » mentale : devant la blancheur immaculée de la feuille vierge, notre cerveau est en quelque sorte obnubilé et déboussolé par le reflet obsédant du vide. On devient subitement « alzheimérien » et quasiment paralysé par une phobie inexplicable. Les professeurs oublient également que le blocage est un phénomène très répandu et très connu dans le monde des écrivains, des poètes et même des peintres et que pour le surmonter, il faut tout d’abord le saisir et procéder ensuite à une sorte d’autothérapie. N’est-ce pas là d’ailleurs l’enjeu capital de la célèbre formule socratique : « connais-toi toi-même » ?

 

I- Consoler et motiver :

 

Au cas où l’enseignant diagnostiquerait chez ses apprenants ce genre de syndrome handicapant au cours des séances ou des phases d’entraînement à la production écrite, il devrait tout d’abord éviter les réactions impulsives et démoralisantes telles que les réprimander ou les taxer de fainéantise et de cancrerie et tenter par la suite de dédramatiser cet échec (total ou partiel) en attirant leur attention sur le fait que beaucoup de romanciers et de poètes français, anglais et américains célèbres avaient souffert de la stérilité imaginative et de l’impotence scripturale. Flaubert par exemple, l’avoue clairement dans l’une de ses lettres à George Sand : « Vous ne savez pas, vous, ce que c’est que de rester toute une journée la tête dans ses deux mains à pressurer sa malheureuse cervelle pour trouver un mot. L’idée coule chez vous largement, incessamment, comme un fleuve. Chez moi, c’est un mince filet d’eau. Il me faut de grands travaux d’art avant d’obtenir une cascade. Ah ! je les aurais connues, les affres du style ».[1]

William Faulkner, Joanne Rowling, Henry Miller, Joseph Heller, Philip Larkin, John Fowles, Henry Roth et beaucoup d’autres auteurs ont vécu les mêmes moments de blocage (« writer's block »), de déception et de doute.

Il en est de même pour les poètes : dans son illustre « Nuit de mai », Musset, sentant sa verve tarir, implore, sur un ton supplicateur et révérencieux, sa muse inspiratrice de ne plus le délaisser et d’attiser le feu créateur de son esprit :

 

Si tu remontes dans les cieux.

Je ne chante ni l'espérance,
Ni la gloire, ni le bonheur,
Hélas ! pas même la souffrance.
La bouche garde le silence
Pour écouter parler le coeur.
[2]

 

A la fois maîtresse, confidente, sœur et déesse, la Muse permet donc à son amant soumis de vaincre le mutisme et de convertir, grâce à la magie du Verbe poétique, ses maux en mots et ses pensées en sonnets. Baudelaire, de sa part, n’hésite pas à invoquer l’assistance du Seigneur pour qu’il lui « accorde (..) la grâce de produire quelques beaux vers qui [lui] prouvent qu[’il] n'[est] pas le dernier des hommes, qu’[il n’est] pas inférieur à ceux qu’[il] méprise ».[3]

Mais c’est surtout avec Mallarmé que la phobie de la page blanche devient carrément une thématique ou plutôt une problématique poétique : dans son illustre perle intitulée « Renouveau », le poète avoue solennellement son incapacité à briser les hauts remparts du silence et de l’ennui et à atteindre les landes paradisiaques de la Poésie. Le vide existentiel dans lequel baigne son âme finira par engourdir ses sens et le plonger dans une torpeur et une léthargie mentale invincibles :

 

Dans mon être à qui le sang morne préside

L'impuissance s'étire en un long bâillement …

Puis je tombe énervé de parfums d’arbres, las

Et creusant de ma face une fosse à mon rêve

Mordant la terre chaude où poussent les lilas

J’attends, en m’abimant, que mon ennui s’élève … [4]

 

« L’Azur » s’ouvre également par un quatrain sémantiquement surchargé qui en dit long sur le sentiment d’impuissance qui s'empare, de temps à autre, du poète tourmenté et le réduit au mutisme :

De l'éternel azur la sereine ironie

Accable, belle indolemment comme les fleurs

Le poète impuissant qui maudit son génie

A travers un désert stérile de Douleurs[5]

 

Cette même impuissance et cette même stérilité productive sont mises en relief dans « Brise Marine » à travers la description du bureau lugubre du poète et du « vide papier que la blancheur défend »[6]

Un peu d’humour contribuerait également à dédramatiser la situation et détendre l’ambiance : les apprenants savent-ils que c’est en se référant à l’exemple de la page blanche que Jean Paul Sartre a essayé de clarifier dans L’Etre et le Néant un pan de sa philosophie existentielle (la fameuse distinction entre l’existence en soi et l’existence pour soi) ? La feuille blanche était pour Sartre ce qu’était la pomme pour Newton.

Le fait d’évoquer tous ces exemples et ces noms devant des apprenants qui ont du mal à « démarrer » ne peut que les motiver et restaurer leur confiance en eux-mêmes et en leurs capacités. En apprentissage, confiance et performance sont deux maillons pédagogiques bien soudés. Il s’agit ensuite d’aborder avec eux les causes probables de ce blocage inopiné (qui pourrait avoir des conséquences fâcheuses le jour de l’examen) et les moyens susceptibles de le surmonter. Il est important à ce stade de donner la parole à ses apprenants et d’être tout ouïe pour pouvoir identifier les types de difficultés rencontrés et y remédier efficacement. Il est important également que l’enseignant ait les acquis psychologiques de base relatifs au blocage ou au freinage de la productivité.

 

II- Diagnostiquer et remédier :

 

Pour Véronique Mimeault, une psychologue qui dirige « Le centre d’aide aux étudiants » à l’Université Laval (Québec), les principales causes de ce phénomène sont :

 

* 1) la peur de l’échec, autrement dit la sous-estimation de soi : (je suis nul(le).

* 2) le perfectionnisme : vouloir produire quelque chose de parfait et de très original.

* 3) l’autocensure : sentiment obsédant d’incapacité à satisfaire le correcteur.

* 4) la procrastination : dispersion mentale et difficulté de gestion du temps.

* 5) la mythification de l’acte d’écriture : bien écrire est un talent inné. [7]

 

 

Dans une classe de FLE, la « légèreté » du bagage linguistique y est aussi pour quelque chose. En effet, les étudiants renoncent souvent à une idée ou une phrase dès qu’un verbe, un substantif ou un adjectif leur échappe. Au lycée, certains élèves tunisiens osent carrément insérer des mots en arabe (qu’ils mettent entre parenthèses) dans leurs rédactions en français.

Etant donné que dans la langue de Molière, le Verbe est le noyau de la phrase et qu’il est quasiment impossible de s’exprimer et de développer une argumentation sans verbes (il s’agit là d’une lapalissade), le professeur devrait initier ses apprenants à l’emploi de certaines expressions et certaines tournures « passe-partout » qui pourraient résoudre ce problème de démarrage surtout dans l’introduction. Il est regrettable que dans le processus d’apprentissage scolaire de la langue française, toute l’attention soit focalisée essentiellement sur l’articulation logique. Mais quelle valeur et quelle importance les connecteurs et les articulateurs logiques peuvent-ils avoir si les apprenants ne « manient » pas les verbes indispensables pour réussir le commentaire d’un texte ou d’un poème  ?

Voici en guise d’exemple une liste de structures que le professeur pourrait exploiter dans une séance d’entraînement à l’explication ou au commentaire d’un texte poétique. Il s’agit d’amener les apprenants, à travers des exercices de « complétion », à analyser un poème en employant les verbes adéquats :

 

- Dans ce poème qui s’intitule « ………. », le poète donne libre cours à ses sentiments …/ exalte sa joie, la beauté de / décrit ... / exprime .../ nous fait part de … / chante .../ dépeint …./ exhume le souvenir de sa première / évoque…/ met l'accent sur.

 

- Ce poème est placé sous le signe de .../ sous le double signe de/ s’articule autour de …./ est axé / centré sur .....

 

- Ce poème s’ouvre par une apostrophe à travers laquelle le poète s’adresse à …/ exprime ….. .

- Ce procédé révèle que …../ montre que …. / atteste …/ reflète …/ dévoile…./ traduit … la tristesse du poète…

- A travers ce procédé, le poète cherche à mettre en lumière …../ à mettre en évidence ../ à mettre en exergue .. / à mettre en contraste (pour exprimer l’opposition) … / à valoriser / dénoncer ……..

- Ce procédé vise à mettre en relief la mélancolie / la joie / la révolte du poète.

- La négation qui s’étend (s’étale) sur toute la première strophe est mise à contribution pour accentuer ……

- La première strophe constitue un réquisitoire contre …… / un plaidoyer en faveur de ….

- La première strophe regorge (fourmille) d’expressions renvoyant au champ lexical de …..

- Dans la première strophe, on relève un jeu très subtil avec ………/ une image …..

- Par ailleurs, on remarque la prédominance des adjectifs etc …

- L’alexandrin / l’octosyllabe/ le tétrasyllabe ……. est un mètre (court/ long) qui favorise …..

- Vénus est dépeinte par le poète comme étant ....

 

- La texture sonore de ce poème est en parfaite harmonie avec ……/ crée une "harmonie imitative"

 

- L’allitération en [S] contribue à accentuer ……./ confère à ce poème une tonalité …/ suggère …./ n'est pas sans créer un rythme et une redondance qui structurent l'ensemble du poème

 

- Les adjectifs mélioratifs qui émaillent les quatre strophes de ce poème reflètent …..

- Le poète éprouve un amour ardent /fervent envers ... / Il se montre prêt à ….

- Le poète dénonce …./ critique/ s’attaque à/ rejette/ ridiculise …. /

- La révolte du poète contre …….. se déduit de ………. / est déductible de …./ est perceptible à travers ………... est saillante (apparente) dans …….

 

- Le poète nous plonge dans un univers …………… / Il éveille en nous .....

 

- Dans ce poème, la femme aimée apparaît comme / Elle symbolise ………… Elle incarne ………

- Il est important de signaler tout d’abord que ……………

Il ressort ainsi que ………………. Il s’avère ainsi que…/ On voit donc que …/ On peut dire que ….. / Force nous est de constater que …. Signalons enfin que …..

- Le poète idéalise / sacralise / divinise (la nature, la femme, etc)

- Dans ce sonnet, le poète ne déroge pas à la tradition …………… selon laquelle …………..

- Dans ce poème, le poète hisse la nature, la femme, la souffrance, etc au rang de ......

- De ce poème se dégage une impression de .....

- L'écriture de ............... est foncièrement ..............

 

 

« Démarrer » correctement ! Tel est donc l’enjeu capital de ce genre d’exercices. Certains verbes ou certains syntagmes verbaux pourraient jouer le rôle de « starter » rédactionnel, et avec la première phrase développée, le processus productif se déclenche et le défi du syndrome de la page blanche se trouve ainsi surmonté.

D’autres méthodes importantes telles que l'écriture libre et la méthode par brouillons successifs (commencer par n’importe quelle idée, rédiger des paragraphes séparés, ensuite les relire, les améliorer et les articuler) ou apprendre à se concentrer et à vaincre son stress en ayant plus de maîtrise s

ur soi (faire une pause et dialoguer avec soi-même : que j’aimerais dire à mon lecteur-correcteur ? Quels verbes pourrais-je exploiter avec ce genre de sujets ? etc) sont tout aussi efficaces, mais tout dépend finalement des types de freinage observés.

Pour réussir dans cette mission de « sauvetage », l’enseignant doit s’armer avant tout de patience et d’espoir : « Les professeurs qui m’ont sauvé – et qui ont fait de moi un professeur –, dit admirablement Daniel Pennac dans le onzième chapitre de Chagrin d’école, n’étaient pas formés pour ça. Ils ne se sont pas préoccupés des origines de mon infirmité scolaire. Ils n’ont pas perdu de temps à en chercher les causes et pas davantage à me sermonner. Ils étaient des adultes confrontés à des adolescents en péril. Ils se sont dit qu’il y avait urgence. Ils ont plongé. Ils m’ont raté. Ils ont plongé de nouveau, jour après jour, encore et encore… Ils ont fini par me sortir de là. Et beaucoup d’autres avec moi. Ils nous ont littéralement repêchés. Nous leur devons la vie." [8]

 

 

 

 

 

 

[1] In Correspondances entre George Sand et Gustave Flaubert, Ed. Calmann-Lévy,1916, p. 38

[2] « A une heure du matin » (Petits Poèmes en prose), In Poésies complètes d’Alfred de Musset : Contes d'Espagne et d'Italie ; Poésies diverses ; Un Spectacle dans un Fauteuil ; Poésies nouvelles, Charpentier, Librairie-Editeur, Paris, 1841, p. 351.

[3] Edition Melvin Zimmerman (University of Manchester), 1968, p. 13

[4] In Œuvres complètes, éd. Flammarion, 1983, p. 130.

[5] In Œuvres complètes, éd. Gallimard, 1998, p. 14.

[6] In Œuvres complètes, éd. Flammarion, 1983, p.176.

[8] Éditions Gallimard, 2007

 

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27 octobre 2012 6 27 /10 /octobre /2012 13:30

crichtonMICHAEL CRICHTON, LES MANGEURS DE MORTS (Le 13e guerrier), POCKET, 1994. Extraits

 

 

 

Les trois premiers chapitres de ce livre sont tirés en grande partie du manuscrit d’Ibn Fadlan, tel qu’il est traduit d’une part par Robert Blake et Richard Frye, et d’autre part par Albert Stanburrough Cook.

 Avec ma reconnaissance pour leur travail d’érudition.



 

Le manuscrit d’Ibn Fadlan constitue le premier témoignage connu sur la vie et la société vikings. Cet extraordinaire document décrit d’une façon très vivante et détaillée des événements vieux de plus de mille ans. Bien entendu, il ne nous est pas parvenu intact. Il a sa propre histoire et celle-ci n’est pas moins remarquable que le texte lui-même.

 

 

De toute évidence, Ibn Fadlan est lui-même un homme intelligent et observateur. Il s’intéresse aussi bien aux détails de la vie quotidienne qu’aux croyances des personnes qu’il rencontre. Beaucoup de scènes dont il est le témoin lui paraissent vulgaires, obscènes et barbares, mais il ne perd guère de temps à s’indigner. Une fois qu’il a exprimé sa désapprobation, il reprend son rôle de rapporteur impassible. Et il décrit ce qu’il voit avec une totale absence de condescendance.

Son style peut paraître bizarre aux Occidentaux : Ibn Fadlan ne raconte pas une histoire de la même façon que nous. Nous-mêmes avons tendance à oublier que notre propre sens du drame plonge ses racines dans une tradition orale : le récital d’un barde devant un auditoire qui a souvent dû se montrer agité, impatient, sinon ensommeillé après un repas trop lourd. Nos plus vieilles histoires, l’Iliade, Beowulf, La Chanson de Roland, étaient toutes destinées à être chantées par des chanteurs dont la fonction principale, et la première obligation, était de distraire.

 

 

 

 

 

LE ROYAUME DE ROTHGAR

Manuscrit d’Ibn Fadlan dans lequel celui-ci relate ses aventures avec les hommes du Nord en 922 après J.-C.

Le départ de la Cité de la Paix

Ce livre a été écrit par Ahmed Ibn Fadlan, ibn-al-Abbas, ibn-Rasid, ibn-Hammad, client de Muhammad ibn-Sulayman, ambassadeur de al-Muqtadir auprès du roi de la Saqaliba. Dans cet ouvrage, il relate ce qu’il a vu au pays des Turcs, des Khazars, des Saqalibas, des Bachkirs, des Rous et des Normands, l’histoire de leurs rois et grand nombre de leurs coutumes.

 

Nous quittâmes la Citéde la Paix(Bagdad) le 11 safar de l’an 309 (21 juin 921). Nous nous arrêtâmes un jour à Nahrawan. De là, nous avançâmes rapidement jusqu’à al-Daskara où nous fîmes une halte de trois jours. Puis nous voyageâmes tout droit, sans le moindre détour, jusqu’à Hulwan. Nous y restâmes deux jours. De là, nous nous rendîmes à Qirmisin où nous séjournâmes deux jours. Puis nous repartîmes et allâmes jusqu’à Hamadan où nous séjournâmes trois jours. Puis nous poussâmes jusqu’à Sawa où nous restâmes deux jours. De là, nous nous rendîmes à Rat, où nous nous arrêtâmes onze jours pour attendre Ahmad ibn-Ali, le frère d’al-Rasi, qui était à Hawar al-Ray. Puis nous allâmes à Hawar al-Ray et y passâmes trois jours.

 

 

 

 

Un jour, alors que nous subissions le plus glacial des temps, Takin le page chevauchait à côté de moi et, près de lui, l’un des Turcs qui lui parlait en turc. Takin rit et me dit : « Ce Turc dit : « Qu’est-ce que le Seigneur veut donc de nous ? Il nous tue, avec ce froid. Si nous savions ce qu’il désire, nous le lui donnerions. »

Alors je dis : « Dis-lui que Son unique désir c’est qu’on dise : « Il n’est de Dieu qu’Allah. »

Le Turc rit et répondit : « Si j’en étais sûr, je le dirais. »

Les usages des Turcs Oguz

 

Le souverain des Turcs Oguz s’appelle Yabgu. C’est le nom du souverain et quiconque règne sur cette tribu s’appelle ainsi. Son subordonné s’appelle toujours Kudarkin. Ainsi tout subordonné à un chef est un Kudarkin.

Les Oguz ne se lavent pas après avoir déféqué ou uriné, ni ne prennent un bain après avoir éjaculé, ni d’ailleurs en d’autres occasions. Ils ne touchent pas à l’eau, surtout en hiver. Ni marchand ni mahométan ne peut se livrer à des ablutions en leur présence sauf la nuit quand ils ne le voient pas, sinon ils se fâchent et disent : « Cet homme veut nous jeter un sort : il s’immerge dans l’eau », et ils l’obligent à payer une amende.

 

Les femmes Oguz ne se voilent jamais en présence des hommes de leur tribu ni en présence d’étrangers. Pas plus qu’elles ne couvrent les parties de leur corps en présence de qui que ce soit. Un jour, nous nous arrêtâmes chez un Turc. Il nous invita sous sa tente. Son épouse était avec lui. Alors que nous conversions, la femme découvrit son sexe et se gratta. Nous la vîmes faire. Nous nous voilâmes la face et murmurâmes : « Pardonnez-moi mon Dieu. » Cela fit rire le mari qui dit à l’interprète : « Dis-leur que nous le découvrons en leur présence pour qu’ils puissent le voir et en être embarrassés, mais il est inaccessible. C’est mieux que s’il était couvert et pourtant accessible. »

 

 

 

Les Turcs Oguz ne connaissent pas la demi-mesure. Quiconque est reconnu coupable d’adultère est écartelé. Cela se passe ainsi : on rapproche les branches de deux arbres, on attache le coupable à ces branches, puis on les lâche, de sorte que l’homme est déchiré.

 

 

 

Quand meurt un homme qui a une femme et des enfants, son fils aîné épouse la femme si celle-ci n’est pas sa mère.

 

 

Si l’un des Turcs tombe malade et a des esclaves, ce sont ces derniers qui le soignent. Aucun membre de sa famille ne s’approche de lui. On lui dresse une tente à l’écart des maisons où il reste jusqu’à ce qu’il meure ou qu’il guérisse. Toutefois, si c’est un esclave ou un pauvre, les Turcs l’abandonnent dans le désert et poursuivent leur chemin.

 

 

Quand un de leurs chefs meurt, ils lui creusent un grand trou en forme de maison, puis ils vont chez lui, lui passent un qurtaq, sa ceinture et son arc, et lui mettent une coupe en bois pleine d’une boisson alcoolisée dans la main. Ils prennent tous ses biens et les déposent dans cette maison. Puis ils y descendent également le mort. Au-dessus de lui, ils construisent une autre maison surmontée d’une sorte de dôme en terre.

Ensuite ils tuent ses chevaux. Ils en tuent cent ou deux cents, tous ceux qu’il a, près de sa tombe. Ils en mangent la chair, ne laissant que la tête, les sabots, la peau et la queue qu’ils accrochent à des pieux en disant : « Voici les coursiers sur lesquels il se rend au paradis. »

 

 

 

Premier contact avec les hommes du Nord


C’est la race la plus sale que Dieu ait jamais créée. Pas plus que s’ils étaient des ânes sauvages, ils ne s’essuient après avoir été à la selle ou ne se lavent après une pollution nocturne.

 

 

 

Il arrive qu’un marchand se rende dans une de ces maisons pour acheter une fille et trouve celle-ci accouplée à son maître : il devra alors attendre que l’autre ait satisfait son désir. Tout le monde juge cela parfaitement normal.

 

 

 

 

Les Normands s’adonnent avec excès à la boisson, buvant jour et nuit, comme je l’ai déjà dit. Il n’est pas rare de voir l’un d’eux mourir une coupe à la main.

 

 

 

Puis je vis Buliwyf et Thorkel, debout côte à côte, se faire de grandes démonstrations d’amitié pendant la cérémonie funèbre, mais il était clair que leur attitude manquait de sincérité.

 

Les conséquences des funérailles


Pour les Scandinaves, la mort d’un homme n’est pas cause de chagrin. Celle d’un pauvre ou d’un esclave leur est indifférente et même celle d’un chef ne provoquera ni tristesse ni larmes. Le soir même des funérailles du chef appelé Wyglif, il y eut un grand banquet dans les salles du camp normand.

 

 

 

 

Les Normands, en effet, n’ont pas de règle établie pour choisir un nouveau chef quand l’ancien est mort. La force des armes compte pour beaucoup, mais aussi les allégeances des guerriers et des nobles. Parfois, il n’y a pas de successeur évident, comme dans le cas présent. Mon interprète me conseilla de patienter et aussi de prier. Ce que je fis.

 

 

Or, ces mêmes guerriers géants nordiques qui en vertu de leur taille, de la force de leurs armes et de la cruauté de leur disposition ne devraient rien avoir à craindre au monde ont peur de la brume ou du brouillard qui accompagne les tempêtes.

 

 

 

 

 

 « L’ange de la mort a parlé, répliqua mon interprète. La troupe de Buliwyf doit compter treize hommes, dont un étranger. Tu seras donc ce treizième. »

Le voyage au pays lointain

 

 

D’après leurs propres dires, les Normands sont les meilleurs marins du monde ; je constatai qu’ils portaient en effet un grand amour à la mer et à l’eau.

 

 

Il me dit : « C’est la ville de Bulgar, du royaume des Saqalibas. Et voilà le kremlin du Yiltawar, le roi des Saqalibas. »

 

 

 

D’un point de vue géographique, le lecteur doit être maintenant complètement perdu. La Bulgarie moderne est l’un des États des Balkans. Elle est bordée par la Grèce, la Yougoslavie, la Roumanie et la Turquie. Cependant, du IXe au XVe siècle, il y avait une autre Bulgarie. Elle était située sur les bords de la Volga, à 950 kilomètres environ du Moscou moderne, et c’était là la destination d’Ibn Fadlan. La Bulgarie sur la Volga était un royaume assez étendu, dont la capitale, Bulgar, était riche et célèbre quand les Mongols l’occupèrent en 1237 après J.-C. On pense que la population de la Bulgarie de la Volga et celle de la Bulgarie balkanique se composaient de groupes d’immigrants apparentés qui avaient quitté la région s’étendant autour de la mer Noire pendant la période située entre 400 et 600 après J.-C. mais on dispose de fort peu de documents à ce sujet. L’ancienne ville de Bulgar se trouve dans les environs de la Kazan moderne.

 

 

 

 

Les Normands ne redoutaient pas la présence de voleurs dans la forêt. En fait, que ce fût en raison de leur force menaçante ou de l’absence de bandits, nous ne rencontrâmes personne dans les bois. Le pays du Nord est fort peu peuplé, c’est du moins ce qui me sembla pendant mon séjour là-bas.

 

 

 

 

 

 

 Les Normands appellent l’arabe « bruit » ou « sons ». Je répondis à Buliwyf que je savais écrire, ainsi que lire.

 

 

 

 

Herger me demanda : « Quel Dieu loues-tu ? » Je lui répondis que je louais le Dieu unique appelé Allah.

Herger dit : « Un seul Dieu ne peut suffire. »

 

 

 

 

La nuit, assis autour du feu, les Normands racontaient des histoires de dragons et de bêtes féroces et aussi d’ancêtres qui les avaient tués. C’était à cause de ces êtres, disaient-ils, que j’avais peur. Mais ils parlaient de ces choses sans montrer la moindre frayeur et jamais je n’ai vu une de ces bêtes de mes propres yeux.

 

 

  

 

 

Le pays du Nord est froid et humide. On n’y voit que fort peu le soleil car de gros nuages gris couvrent le ciel toute la journée. Les gens de cette région sont blancs comme du lin et ont des cheveux très clairs.

 

 

 

Enfin nous arrivâmes dans un village où ils trouvèrent de l’alcool. En un clin d’œil, tous s’enivrèrent. Ils buvaient bruyamment, sans se soucier du liquide que, dans leur hâte, ils faisaient couler sur leur menton et leurs habits.

 

 

 

Nous étions partout accueillis avec la plus grande hospitalité, que les gens de ce pays considèrent comme une vertu.

 

 

 

Les Normands, appris-je, condamnaient les voleurs ou les assassins de leur propre race et les traitaient toujours avec rigueur. Ils ont ces convictions en dépit du fait qu’ils sont toujours ivres, se battent comme des animaux dénués de raison et s’entre-tuent en des duels passionnés. Pourtant, ils ne considèrent pas cela comme un meurtre et tout assassin sera lui-même tué.

Ils traitent également leurs esclaves avec bonté, ce qui m’étonna[1]. Lorsqu’un serf tombe malade ou meurt d’un accident, cela n’est pas considéré comme une grande perte, et les serves doivent être prêtes à tout moment à satisfaire le désir de n’importe quel homme, en public ou en privé, de nuit ou de jour. Même s’ils n’éprouvent aucune affection pour eux, les Normands ne brutalisent jamais leurs esclaves, les vêtent et les nourrissent.

 

 

 

 

En outre, j’appris ceci : que tout homme peut soumettre une esclave à son caprice, mais que les chefs et les nobles normands respecteront l’épouse du plus misérable des fermiers, tout comme ils respectent leurs épouses respectives. Forcer une femme née libre qui n’est pas une esclave est un crime, puni, à ce que l’on me dit, par la pendaison. Je n’eus cependant jamais l’occasion de constater la chose.

 

 

Pour les Normands, la chasteté des femmes est une grande vertu, mais elle est rarement pratiquée : on accorde peu d’importance à l’adultère et si une épouse, qu’elle soit de haute ou de basse naissance, se montre lascive, on ne voit là rien de très remarquable. Ces gens sont fort libres dans ce domaine. Les hommes du Nord disent que les femmes sont fourbes, qu’on ne peut leur faire confiance. Ils paraissent se résigner à ce fait et en parlent avec leur insouciance coutumière.

 

   

Aux yeux des Normands, aucun enfant n’est un bâtard si sa mère est une femme mariée. Les enfants d’esclaves sont parfois des esclaves et parfois des hommes libres. J’ignore comment se prend cette décision.

 

 

 

 

La pédérastie est inconnue chez les Normands, bien qu’ils accusent d’autres peuples de la pratiquer. Eux déclarent n’y trouver aucun intérêt et, comme elle n’existe pas chez eux, ils n’ont pas de châtiment pour la punir.

 

 

 

 

Les Normands croient que, il y a très longtemps, la terre était peuplée par une race de géants disparue depuis. Ils ne se considèrent pas comme les descendants de ces colosses, mais ils en auraient hérité certains pouvoirs d’une façon que je comprends mal. Ces païens croient également en plusieurs dieux, qui sont aussi des géants et qui ont aussi des pouvoirs. Mais Herger me parlait d’hommes, et non pas de dieux géants, c’est du moins ce qu’il me sembla.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le camp de Trelbourg

Trelbourg se trouve à la jonction de deux wyks qui se jettent ensuite dans la mer. La partie principale de la ville est entourée d’une enceinte en terre aussi haute que cinq hommes debout les uns sur les autres. Pour plus de protection encore une palissade surmonte ce cercle de boue séchée. À l’extérieur de la muraille, on trouve un fossé rempli d’eau dont j’ignore la profondeur.

Extrêmement bien faits, ces ouvrages en terre sont d’une symétrie et d’une qualité qui peuvent rivaliser avec tout ce que nous connaissons. Il y a plus : du côté terre de la cité se dresse un second demi-cercle de muraille et un second fossé au-delà.

 

 

 

 

 « Lors d’une attaque, un seul guerrier peut rester dans la maison et, de son épée, couper la tête de tous ceux qui entrent. La porte est basse pour que les têtes, penchées en avant, soient plus faciles à couper. »

 

 

Je constatai également que les habitants de Trelbourg sont différents des Normands qui vivent le long de la Volga : pour leur race, ils sont propres. Ils se lavent dans la rivière et se soulagent en plein air. À tous les points de vue, ils sont supérieurs aux hommes du Nord que j’avais connus jusque-là. Cependant, ils ne sont pas vraiment propres, c’est une question de comparaison.

La société de Trelbourg est essentiellement masculine. Toutes les femmes sont des esclaves. Il n’y a pas d’épouses parmi elles et les hommes sont libres de les prendre selon leur bon plaisir.

 

 

 

 

De temps en temps, il arrive également qu’un fils assassine son père pour s’emparer du trône. Pour les Normands, cet acte n’a rien d’extraordinaire car ils le voient de la même façon que n’importe quelle querelle d’ivrognes entre guerriers. Ils ont un proverbe qui dit : « Surveille ton arrière », et croient que tout homme doit être toujours prêt à se défendre, même un père contre son fils.

 

 

J’appris également ceci : pour les Normands, le nombre 13 est significatif parce que la lune croît et meurt treize fois par an selon leurs calculs. Pour cette raison, tous les comptes importants doivent comporter le chiffre 13. Ainsi, me dit Herger, le nombre de maisons à Trelbourg était treize plus trois, et non pas seize, comme je l’ai exprimé.

 

 

 

 

En outre, j’appris que les Normands savent dans une certaine mesure que l’année ne correspond pas exactement à treize passages de la lune. Par conséquent, dans leur esprit, le chiffre 13 n’est ni stable ni fixe. Le treizième passage a pour eux quelque chose de magique et d’étranger. Herger me dit : « Ainsi tu as été choisi comme treizième en tant qu’étranger. »

 

 

 

 

En vérité, ces Normands sont superstitieux sans recours à la moindre logique, raison ou loi. Ils me paraissaient semblables à des enfants sauvages, pourtant je me trouvais parmi eux.

 

 

 

Soudain, l’un d’eux, en un cri plaintif, invoqua Odin. Il répéta le nom plusieurs fois d’un ton suppliant. Alors, de mes propres yeux, je vis le monstre. Il avait la forme d’un serpent géant. Il ne leva jamais la tête au-dessus de la surface de l’eau ; cependant, je vis son corps s’enrouler et se tordre. Il était très long, plus large que le navire des Normands et de couleur noire.

 

 

 

En vérité, de mes propres yeux je vis les monstres marins tout autour de nous dans la mer. Puis, au bout d’un certain temps, ils disparurent et ne revinrent pas. Les guerriers de Buliwyf retournèrent à leurs tâches de marin. Aucun d’eux ne reparla des monstres, mais, moi, je ne me remis que fort lentement de mes émotions. En riant, Herger me dit que j’avais la figure aussi pâle qu’un habitant du Nord. « Qu’est-ce qu’Allah dit de cela ? » me demanda-t-il. À cette question, je ne sus que répondre[2].

 

 

 

 

 

 

Le royaume de Rothgar

(au Pays de Venden)

 

Dans le vaisseau, tous les guerriers revêtirent une tenue de combat. Celle-ci comprenait des bottes et des jambières en grosse laine et, par-dessus, un épais manteau de fourrure qui leur venait aux genoux. Par-dessus encore, ils mirent une cotte de mailles ; tous en avaient, sauf moi. Puis ils ceignirent leur épée, prirent leur bouclier de cuir peint en blanc et leur lance, et se coiffèrent d’un casque en métal ou en cuir[3]. En cela, tous les hommes étaient semblables à l’exception de Buliwyf qui portait son épée à la main, tant elle était grande.

 

 

À la vue de ce mauvais présage qui, pour moi, ne signifiait rien, les Normands soupirèrent et s’assombrirent.

 

 

 

 

 

 

 À l’intérieur, je vis, de mes propres yeux, ce spectacle : un homme jeune et bien fait dont tous les membres avaient été arrachés. Le tronc se trouvait ici, un bras là, une jambe plus loin. Il y avait des flaques de sang sur le plancher, du sang sur les murs, au plafond et sur toutes les surfaces, du sang en si grandes quantités qu’on aurait dit que toute la maison avait été peinte avec ce liquide rouge. J’aperçus également une femme déchirée de la même façon. Et aussi un enfant de sexe masculin, de deux ans ou moins, dont la tête avait été arrachée des épaules, ne laissant du corps qu’un tronçon sanglant.

 

 

 

 

 

Alors que nous traversions les champs, Ecthgow fit une découverte de la nature suivante : un morceau de pierre, plus petit qu’un poing d’enfant, poli et grossièrement sculpté. Les guerriers se pressèrent autour pour l’examiner, et moi avec eux.

 

 

 

Puis Herger se tourna vers moi et dit en latin : « Chante une chanson pour la cour du roi Rothgar. Tous le désirent. »

Je lui demandai : « Mais que dois-je chanter ? Je ne connais aucune chanson. » Il répondit : « Chante quelque chose qui réjouisse le cœur. » Et il ajouta : « Ne parle pas de ton Dieu unique. Personne ne s’intéresse à de telles bêtises. »

 

 

 

Puis un événement étrange se produisit : alors que je poursuivais mon récit, mon auditoire cessa de rire et s’assombrit de plus en plus. La fin du conte fut saluée, non pas par des rires, mais par un silence lugubre.

  

 

 

 

Je ne pris guère plaisir à ce banquet en raison de l’appréhension que m’inspirait l’avenir. Mais voici ce qui arriva : l’un des nobles âgés parlait un peu de latin et aussi quelques bribes de dialectes ibériques car il avait voyagé dans le califat de Cordoue dans sa jeunesse. J’engageai la conversation avec lui. En ces circonstances, je feignis d’en savoir bien plus que je n’en savais en réalité, comme vous allez le voir.

 

 

 

 

Le vieillard reprit : « Autrefois, tous les Normands, de toutes les régions, avaient peur du brouillard noir. Depuis mon père, son père et le père de celui-ci, personne n’a jamais plus vu le brouillard noir. Quelques-uns des jeunes guerriers nous traitaient même de vieux radoteurs quand nous nous rappelions ces anciennes histoires d’horreur et de déprédations. Cependant, les chefs des Normands dans tous les royaumes, même en Norvège, ont toujours été prêts pour le retour du brouillard noir. Toutes nos villes et toutes nos forteresses sont protégées et défendues du côté de la terre. Depuis l’époque du père du père de mon père, nos peuples ont agi ainsi et jamais nous n’avons vu le brouillard noir. Maintenant, il est revenu. »

 

 

 

 

 

Je me redressai sur un coude, le cœur battant, et regardai autour de moi. Parmi les guerriers endormis, personne ne bougea. Pourtant, je vis Herger couché avec les yeux grands ouverts. Et là, Buliwyf, ronflant, avec les yeux ouverts, lui aussi. J’en conclus que toute la troupe attendait de se battre avec les wendols dont les cris, maintenant, emplissaient l’air.

 

 

 

 

 

 

nous n’avions tué aucun des monstres du brouillard. Tous s’étaient glissés dehors et, même si quelques-uns étaient mortellement blessés, ils avaient réussi à s’enfuir.

 

 

 

 

Puis Buliwyf parla et Herger me traduisit ses paroles : « Regardez, j’ai gardé un trophée des actions sanglantes de cette nuit. Voici le bras d’un des démons. »

 

 

 

 

 

Les événements qui suivirent la première bataille

En vérité, les habitants du pays du Nord n’agissent jamais comme des êtres humains raisonnables et sensés. Après que Buliwyf et ses hommes, dont j’étais, eurent repoussé l’attaque des monstres du brouillard, les sujets de Rothgar ne firent absolument rien.

 

 

  

Ce n’est qu’en couchant les guerriers morts dans leurs tombes que Buliwyf et ses camarades manifestèrent de la joie ou se permirent de sourire. Après avoir passé plus de temps parmi les Normands, j’appris que toute mort au combat les fait sourire car ils se réjouissent pour le défunt, non pour les vivants. Ils sont contents quand un homme meurt de la mort d’un guerrier. Le contraire est également vrai pour eux : ils se désolent quand un homme meurt dans son sommeil ou dans un lit. D’un tel homme, ils disent : « Il est mort comme une vache dans la paille. » Ce n’est pas une insulte, mais une raison pour déplorer la mort.

Les Normands croient que la façon dont meurt un homme détermine sa condition dans l’au-delà. Ils placent la mort d’un guerrier à la bataille par-dessus tout. Une « mort dans la paille » est honteuse.

Selon eux, tout homme qui meurt dans son sommeil a été étranglé par la maran ou cavale de la nuit. Cet être est une femme, ce qui rend une telle mort si honteuse, car mourir des mains d’une femme est ce qu’il y a de plus dégradant.

 

Mourir sans armes est aussi considéré comme dégradant. Un Normand dort toujours avec ses armes, de sorte que si la maran arrive la nuit, il a ses armes sous la main. Il est rare qu’un guerrier meure de maladie ou de faiblesse due à l’âge.

 

 

  

 

Il répliqua sèchement que j’étais un Arabe qui ne comprenait rien aux choses du pays du Nord. La vengeance du brouillard noir serait terrible et profonde. « Ils reviendront sous la forme d’un Korgon. »

J’ignorais ce que signifiait ce mot. « Qu’est-ce qu’un Korgon ?

— Un dragon-luciole qui fond sur vous des airs. »

 

 

 

 

 

 

 

Les femmes nordiques sont aussi pâles que les hommes et tout aussi grandes : la plupart d’entre elles voyaient le dessus de ma tête.

 

 

Également, les femmes ne montrent ni déférence ni réserve ; elles ne se voilent jamais et se soulagent en public, selon leur besoin. De même, elles feront des avances effrontées à tout homme qui leur plaît, comme si elles étaient elles-mêmes des hommes. Les guerriers ne les réprimandent jamais pour cette conduite, même s’il s’agit d’une esclave : comme je l’ai déjà dit, les Normands sont très bons et indulgents avec leurs esclaves, surtout avec les esclaves de sexe féminin.

 

 

 

  

Herger me répondit : « Les femmes croient que les Arabes sont pareils à des étalons : c’est une rumeur qu’elles ont entendue. » Cela ne me surprit guère, et voici pourquoi : dans tous les pays que j’ai visités, de même que dans l’enceinte de la Cité de la Paix, en fait partout où des hommes s’assemblent et créent une société, j’ai appris les vérités suivantes. D’abord, que les habitants d’un certain pays jugent leurs coutumes bonnes et convenables et meilleures que toutes les autres. Ensuite, qu’un étranger, homme ou femme, est considéré comme inférieur en tout, sauf en matière de sexualité. Ainsi, les Turcs croient que les Perses sont des amants doués ; les Perses ont une crainte respectueuse des gens à peau noire ; ceux-ci l’ont, à leur tour, d’un autre peuple, et ainsi de suite. Parfois la raison donnée est la dimension des parties génitales, parfois l’endurance pendant l’acte, et parfois une habileté ou des poses spéciales.

 

 

 

Les Normands disent de l’accouplement : « J’ai combattu avec telle ou telle femme », et, devant leurs camarades, ils exhibent des marques bleues et des égratignures comme si c’étaient de véritables blessures de guerre. Cependant, pour autant que je sache, les hommes ne faisaient jamais de mal aux femmes.

 

 

 

 

À l’heure de la prière de l’après-midi, je vis que Herger avait pris position près d’un grand et solide jeune homme. Tous deux travaillèrent côte à côte dans le fossé pendant quelque temps. J’eus l’impression que Herger se donnait beaucoup de mal pour envoyer de la terre dans la figure du jeune homme qui, en vérité, dépassait Herger d’une tête et était également plus jeune que lui.

 

  

 

 

 

Ces Normands sont extrêmement chatouilleux sur le point d’honneur. Ils se battent en duel aussi fréquemment qu’ils urinent et le combat à mort est pour eux chose courante. Celui-ci peut survenir sur le lieu de l’insulte ou, s’il doit être mené dans les règles, les adversaires se donnent rendez-vous au carrefour de trois routes. C’est de cette façon-là que Ragnar défia Herger.

 

Or, voici la coutume normande : à l’heure convenue, les amis et les parents des duellistes se réunissent au lieu du combat et étendent une peau d’animal sur le sol. Ils la fixent avec quatre pieux en bois de laurier. Les adversaires doivent se battre sur cette dépouille, chacun d’eux gardant tout le temps un pied, ou les deux, sur la peau ; de toute façon, ils restent l’un près de l’autre. Les combattants arrivent chacun avec une épée et trois boucliers. Si les trois boucliers cassent, l’homme doit se battre sans protection, et le combat est à mort.

 

 

 

 

L’attaque de Korgon,
le dragon-luciole

 

 

 

 

Maintenant, il faisait nuit noire et les guerriers de Buliwyf attendaient l’arrivée du dragon Korgon.

 

 

Les arcs des Normands sont presque aussi longs qu’un corps d’homme et faits en bois de bouleau.

Voici comment ils tirent : ils encochent la flèche non pas à hauteur de l’œil, mais de l’oreille, puis la lâchent ; la force en est telle que le projectile peut traverser le corps de l’ennemi de part en part au lieu de s’y loger ; il peut aussi percer une planche de l’épaisseur d’un poing. En vérité, j’ai vu de mes propres yeux ce dont je vous parle. J’essayai de bander un de leurs arcs, mais découvris que je ne pouvais le manier : il était trop grand et trop résistant pour moi.

Les Normands sont maîtres dans l’art de faire la guerre sous toutes ses formes et de tuer avec les armes qu’ils prisent.

 

 

 

Les Normands, eux, n’étaient pas fatigués, mais sur le qui-vive. Il est vrai que ce sont les gens les plus alertes du monde, toujours prêts à affronter la bataille ou un danger ; ils ne trouvent rien de pénible à cette attitude, y étant habitués depuis l’enfance. En tout temps, ils sont prudents et vigilants.

 

 

 

 

Je répondis qu’il était un stupide Normand qui ne connaissait rien du vaste monde. Ces mots-là le firent rire, alors que la fable l’avait laissé de marbre.

 

 

 

Je regardai et écoutai. Tous les guerriers de Buliwyf saisirent leurs armes ; ils regardèrent et écoutèrent pareillement. Puis le dragon-luciole fondit sur nous dans un bruit de tonnerre et dans les flammes. Chaque point embrasé grandit, devint d’un rouge sinistre, vacilla ; le corps du dragon était long et luisant. C’était un spectacle des plus menaçants, pourtant je n’avais pas peur : j’avais compris qu’il s’agissait de cavaliers avec des torches, ce qui s’avéra exact.

 

 

 

Je vis également ceci : un cavalier pénétra dans l’enceinte, couché sur son destrier noir lancé au galop ; il attrapa le corps du monstre qu’Ecthgow avait tué, le jeta en travers de l’encolure de son cheval et repartit : comme je l’ai déjà dit, ces êtres du brouillard n’abandonnent jamais un de leurs morts afin qu’on n’en retrouve pas le cadavre à la lumière du Jour.

 

 

Voici comment les Normands soignent les blessures, selon la nature de celles-ci. Quand un guerrier est blessé à une extrémité, soit au bras ou à la jambe, on lui fait une ligature et on place des linges bouillis sur la plaie pour la couvrir. On m’a dit également qu’ils mettaient des toiles d’araignée ou des brins de laine dans l’entaille pour épaissir le sang et l’empêcher de couler ; cela, je ne l’ai jamais vu.

Quand un guerrier est blessé à la tête ou au cou, les femmes esclaves lavent, puis examinent la plaie. Si la peau est déchirée, mais les os blancs intacts, elles disent de la blessure : « Ce n’est rien. » Mais si les os sont fêlés ou cassés de quelque façon, elles disent : « Sa vie s’écoule et sera bientôt partie. »

Quand un guerrier est blessé à la poitrine, elles lui tâtent les mains et les pieds ; si ceux-ci sont chauds, elles disent de la blessure : « Ce n’est rien. » Mais, si le guerrier crache ou vomit du sang, elles disent : « Il parle en sang », et tiennent son cas pour très grave. Cet homme peut mourir ou ne pas mourir de cette maladie du « parler en sang », cela dépend de son destin.

 

 

 

 

 

Les Normands nettoient les plaies avec de l’eau de mer : ils croient que celle-ci possède plus de vertus curatives que l’eau de source. Cette opération n’a rien d’agréable et, en vérité, je gémis. M’entendant, Rethel rit et dit à une esclave : « Il demeure un Arabe. » J’en ressentis de la honte.

Les gens du Nord pensent que l’urine est une substance admirable et la gardent dans des récipients en bois. D’ordinaire, ils la font bouillir jusqu’à ce qu’elle s’épaississe et pique les narines, puis ils s’en servent pour faire la lessive, surtout celle de vêtements blancs en grosse toile

 

 

 

Le désert de l’effroi

 

Je vis de mes propres yeux que cette brume couvrait le sol en petites poches ou agglomérations, comme de minuscules nuages posés par terre. Ici, l’air était limpide ; là, du brouillard recouvrait le sol, à hauteur d’un genou de cheval, enveloppant les chiens qui disparaissaient à notre vue. Puis, l’instant d’après, le brouillard se dissipait et nous nous retrouvions en terrain dégagé. Tel était le paysage de la lande.

 

 

 

 

Personne ne fit de commentaire. Nous poursuivîmes rapidement notre chemin. Les guerriers tirèrent leurs épées et les tinrent prêtes. Or voici une qualité des Normands ; plus tôt, ils avaient manifesté de la crainte, mais depuis qu’ils étaient entrés dans le domaine des wendols et se trouvaient plus près de la cause de leur frayeur, ils avaient cessé d’avoir peur. Ainsi semblent-ils faire toute chose à l’envers, et d’une façon déroutante car, en vérité, ils paraissaient à l’aise maintenant. Seuls les chevaux étaient de plus en plus récalcitrants.

 

 

 

 

Le conseil du nain

 

 

 Assis avec le nain, il attendait.

« Le grand défi lancé à un héros se trouve dans le cœur et non pas dans l’adversaire, dit le nain. Quelle importance cela aurait-il eu si vous aviez rencontré les wendols dans leur repaire et en aviez tué un grand nombre dans leur sommeil ? Vous auriez pu en tuer beaucoup sans pour cela mettre un terme à la lutte, pas plus que l’amputation des doigts ne tuera un homme. Pour tuer un homme, il faut transpercer la tête ou le cœur. Il en va de même pour les wendols. Tout cela tu le sais ; ce n’est pas moi qui te l’apprendrai. »

 

 

Au lieu de répondre, il baissa la tête.

« Tu as simplement fait l’ouvrage d’un homme et non celui d’un véritable héros, poursuivit le tengol. Un héros fait ce qu’aucun homme n’ose entreprendre. Pour tuer les wendols, tu dois frapper à la tête et au cœur ; tu dois vaincre leur mère dans les grottes tonnantes. »

 

 

 

 

 

Les grottes tonnantes

Tout en chevauchant, je regardai de ma monture en bas, vers la mer

Il était vrai aussi que la perspective de descendre la falaise me contrariait fort. En vérité, voici ce que je ressentais : que je devrais faire n’importe quoi sur la terre, coucher avec une femme qui a ses menstrues, boire dans une coupe en or, manger des excréments de cochon, m’arracher les yeux et même mourir – n’importe laquelle de ces actions plutôt que de descendre cette maudite falaise. J’étais également de mauvaise humeur.

 

 

 

Voici maintenant un aspect véridique de la nature humaine : Buliwyf ayant dit à sa façon que j’étais capable de grimper à la corde, je me mis à le croire aussi et cela me réconforta légèrement. Herger s’en aperçut. Il dit : « Chacun a une peur qui lui est personnelle. Tel homme a peur des espaces clos, tel autre de la noyade ; chacun d’eux se moque de l’autre et le traite de sot. Ainsi, la peur n’est qu’une préférence, tout comme on préfère telle femme à une autre, la viande de mouton à celle du cochon, le chou à l’oignon. Nous disons : la peur est la peur. »

 

 

Je savais parfaitement que les Normands sont courageux à l’excès, mais quand je regardai le précipice au-dessous de nous, mon estomac se retourna dans ma poitrine et je crus que j’allais vomir d’un instant à l’autre. En vérité, la falaise tombait absolument à pic ; elle n’offrait aucune prise pour la main ou pour le pied et elle descendait sur une distance d’environ quatre cents pas. En vérité, les vagues qui se brisaient contre le roc étaient si loin au-dessous de nous qu’elles ressemblaient à des vagues miniatures, minuscules comme dans le plus délicat dessin artistique. Pourtant je savais qu’elles étaient aussi grandes que toutes les autres vagues sur terre une fois que l’on descendait à leur niveau, tout en bas.

 

 

 

 

Enfin elle s’écroula, morte. Buliwyf se tourna vers ses guerriers. Alors nous nous aperçûmes que cette femme, la mère des mangeurs de morts, l’avait blessé. Une épingle en argent, une de ces longues épingles à cheveux, était plantée dans son estomac où elle tremblait à chaque battement de cœur. Buliwyf l’arracha. Un jet de sang s’échappa de sa poitrine, mais Buliwyf ne s’affaissa pas, mortellement blessé : debout, il donna l’ordre de quitter la grotte.

 

 

L’agonie des wendols

 

Herger me dit : « Les wendols arrivent. Ils savent que Buliwyf est mortellement blessé et viennent chercher une dernière vengeance pour le meurtre de leur mère. »

 

 

 

On déposa Buliwyf devant Rothgar. Le roi avait alors pour devoir de prononcer un discours ; le vieil homme, cependant, en fut incapable. Il se contenta de dire : « C’était un guerrier et un héros digne des dieux. Enterrez-le comme un grand roi. » Puis il quitta la salle. Je suppose qu’il avait honte parce qu’il n’avait pas pris part à la bataille. Et aussi parce que son fils Wiglif s’était enfui comme un couard ; maints sujets l’avaient vu et qualifiaient Wiglif de femmelette. Ou peut-être y avait-il une autre raison que j’ignore. En vérité, Rothgar était très vieux.

 

 

 

Le départ du pays du Nord


Je passai quelques semaines de plus en compagnie des guerriers et des seigneurs du royaume de Rothgar. Ce fut là une période agréable : les gens étaient aimables et hospitaliers ; ils me prodiguèrent des soins attentifs et mes blessures guérirent, qu’Allah soit loué. Mais bientôt j’éprouvai le désir de retourner dans mon pays. Je fis savoir au roi Rothgar que j’étais l’émissaire du calife de Bagdad, que je devais remplir la mission dont il m’avait chargé ou encourir son courroux.

 

 

 

 

 

 

Je lui demandai qui il prierait. Il répondit : « Odin, et Frey, et Thor, et Wyrd, et les nombreux autres dieux qui peuvent t’assurer un bon voyage. » Ce sont les noms des dieux des Normands.

Je dis : « Je crois en un seul Dieu : Allah, le Miséricordieux.

— Je le sais. Dans ton pays, un seul dieu suffit peut-être, mais, ici, nous en avons plusieurs et tous ont leur importance. Nous les prierons donc tous pour toi. »

 

 

 

Le manuscrit se termine brusquement là, à la fin d’une page transcrite par les deux seuls mots : nunc fit. Bien qu’il y ait de toute évidence une suite, on ne l’a jamais trouvée. Bien entendu il s’agit là d’un pur hasard historique. Cependant tous les traducteurs ont commenté l’étrange à-propos de cette fin abrupte qui semble indiquer le début d’une nouvelle aventure, un nouveau spectacle étonnant. À cause des raisons les plus arbitraires du dernier millénaire, nous ne les connaîtrons jamais.

 

FIN

 

 

 

 

 

Note factuelle sur
Les mangeurs de morts


Les mangeurs de morts fut conçu à la suite d’un pari. En 1974, mon ami Kurt Villadsen se proposait de préparer un cours universitaire qu’il voulait intituler « Les Grands Raseurs ». Ce cours devait rassembler tous les textes considérés comme essentiels pour la civilisation occidentale, mais qu’en vérité personne ne lit plus à moins d’y être obligé parce qu’ils sont très ennuyeux. Et le premier de ces grands raseurs, selon lui, serait le poème épique Beowulf.

Je contestai ce jugement, arguant que Beovoulf était un récit dramatique et exaltant – et que je pouvais le prouver. Je rentrai chez moi et me mis immédiatement à prendre des notes en vue de la rédaction de ce roman.

Je pris pour point de départ ce courant de la critique universitaire qui considère que la poésie épique et la mythologie s’inspirent de faits réels.

Heinrich Schliemann présuma que l’Iliade racontait une histoire véridique, et découvrit ce qu’il affirma être Troie et Mycènes ; Arthur Evans pensait qu’il y avait du vrai dans le mythe du Minotaure, et découvrit le Palais de Knossos en Crète[4] ; M.I. Finley et d’autres reconstituèrent l’itinéraire d’Ulysse dans l’Odyssée[5] ; Lionel Casson a publié le résultat de ses recherches sur les voyages réels qui ont peut-être servi de base au mythe de Jason et des Argonautes[6]. À partir de cette tradition, il semblait donc raisonnable d’imaginer que Beowulf était également basé à l’origine sur des événements historiques réels.

Evénements embellis par des siècles de tradition orale, et qui ont abouti au récit fantastique que nous lisons aujourd’hui. Mais je pensais qu’il devait être possible d’inverser le processus, et, dépouillant l’histoire de l’invention poétique, de retrouver le noyau dur de l’expérience humaine authentique – à savoir ce qui s’était effectivement passé.

L’idée de découvrir les faits sous la fiction était séduisante mais difficile à mettre en pratique. La recherche moderne ne propose pas de processus objectif pour séparer l’invention poétique des faits réels. Le simple fait d’essayer supposerait d’innombrables décisions subjectives, petites et grandes, à chaque page – et, au bout du compte, tant de décisions arbitraires que le résultat serait inévitablement une nouvelle invention : une fantaisie pseudo-historique moderne sur ce qu’auraient pu être les événements, à l’origine.

 

 

Le concept du manuscrit préexistant court-circuitait les problèmes logiques qui me paralysaient, car ce manuscrit ne serait pas ma création – même si je le créais en fait. Naturellement, il s’agit d’un raisonnement par l’absurde, mais nous en faisons tout le temps. Souvent, les acteurs ne peuvent pas jouer sans un accessoire, une fausse moustache ou quelque autre artifice pour se dissocier du personnage qu’ils interprètent. J’étais engagé dans un processus similaire.

Quel type de narration serait le plus désirable ? Je conclus que le récit le plus utile serait écrit par un étranger – quelqu’un n’appartenant pas à la culture en question, et qui rapporterait les événements objectivement, tels qu’ils s’étaient passés. Mais qui pouvait être cet observateur extérieur ? D’où serait-il venu ?

À la réflexion, je réalisai que je connaissais déjà un tel personnage. Au Xe siècle, un Arabe du nom d’Ibn Fadlan était parti de Bagdad, et, se dirigeant vers le nord, avait atteint ce qui est actuellement la Russie, où il avait été en contact avec des Vikings. Son manuscrit, bien connu des érudits, constitue l’un des témoignages les plus anciens que nous possédions sur la vie et la culture des Vikings[7].



[1] D'autres témoignages contredisent la description que fait Ibn Fadlan de la façon dont les Scandinaves traitaient les esclaves et de leur attitude vis-à-vis de l'adultère. C'est pourquoi certains spécialistes mettent en doute son sérieux en tant qu'observateur social. En fait, il devait y avoir, dans ces domaines, de grandes différences d'une région ou d'une tribu à l'autre.

[2] Ce récit, dans lequel les monstres aperçus sont manifestement des baleines, est sujet à controverse parmi beaucoup d'érudits. Dans le manuscrit de Razi il apparaît tel qu'il est reproduit ici, mais, dans la traduction de Sjögren, il est beaucoup plus bref. De plus, on y montre les Scandinaves comme des plaisantins qui font une farce alambiquée à l'Arabe. Selon Sjögren, ils connaissaient les baleines et les distinguaient des monstres marins. D'autres érudits, dont Hassan, trouvent invraisemblable qu'Ibn Fadlan n'ait jamais entendu parler de ces animaux comme cela semble être le cas ici.

[3] On représente couramment les Scandinaves coiffés de casques à cornes. C'est là un anachronisme : à l'époque d'Ibn Fadlan, cela faisait plus de mille ans, soit depuis l'Age récent du bronze, qu'ils n'en portaient plus.

[4] On trouvera le récit classique des travaux d’Evans et Schliemann dans C. W. Ceram (Kurt W. Marek) : Gods, Graves and Scholars (Dieux, Tombeaux et Savants), Alfred A. Knopf, New York, 1967.

[5] M.I. Finley : The Worlds of Odysseus (Les Mondes d’Ulysse), Viking Press, New York, 1965.

[6] Lionel Casson : The Ancient Mariner s, Sea Farers and Sea Fighters of the Mediterranean in Ancient Times (Les Marins, Navigateurs et Guerriers de la Méditerranée pendant l’Antiquité), Macmillan, New York, 1959.

[7] Parmi les nombreuses publications sur les Vikings destinées au grand public, voir : D.M. Wilson : The Vikings, London 1970 ; J. Bronsted : The Vikings, London, 1955 ; P. Sawyer : The Age of the Vikings (L’Âge des Vikings), London 1962 ; P.G. Foots and D.M. Wilson : 77k Vïking Achievements (Les Réalisations des Vikings), London, 1970 ; certains de ces ouvrages citent des passages du manuscrit d’Ibn Fadlan.

 

 

Moez Lahmédi

moez.lahmedi@voila.fr

 

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21 octobre 2012 7 21 /10 /octobre /2012 12:30

Monsieur-Ibrahim.gif 

Éric-Emmanuel Schmitt,  Monsieur Ibrahim
et les fleurs du Coran,
Albin Michel, 2001

 

 

 

 

À onze ans, j’ai cassé mon cochon et je suis allé voir les putes.

 

 

 

Donc, ce n’était pas suffisant de me faire engueuler au lycée comme à la maison, de laver, d’étudier, de cuisiner, de porter les commissions, pas suffisant de vivre seul dans un grand appartement noir, vide et sans amour, d’être l’esclave plutôt que le fils d’un avocat sans affaires et sans femme, il fallait aussi que je passe pour un voleur ! Puisque j’étais déjà soupçonné de voler, autant le faire.

 

 

 

 

Monsieur Ibrahim avait toujours été vieux. Unanimement, de mémoire de rue Bleue et de rue du Faubourg-Poissonnière, on avait toujours vu monsieur Ibrahim dans son épicerie, de huit heures du matin au milieu de la nuit, arc-bouté entre sa caisse et les produits d’entretien, une jambe dans l’allée, l’autre sous les boîtes d’allumettes, une blouse grise sur une chemise blanche, des dents en ivoire sous une moustache sèche, et des yeux en pistache, verts et marron, plus clairs que sa peau brune tachée par la sagesse.

 

 

 

 

Car monsieur Ibrahim, de l’avis général, passait pour un sage. Sans doute parce qu’il était depuis au moins quarante ans l’Arabe d’une rue juive.

 

 

 

Lorsque j’ai commencé à voler mon père pour le punir de m’avoir soupçonné, je me suis mis aussi à voler monsieur Ibrahim. J’avais un peu honte mais, pour lutter contre ma honte, je pensais très fort, au moment de payer :

Après tout, c’est qu’un Arabe !

Tous les jours, je fixais les yeux de monsieur Ibrahim et ça me donnait du courage.

Après tout, c’est qu’un Arabe !

— Je ne suis pas arabe, Momo, je viens du Croissant d’Or.

 

 

 

 

— Alors pourquoi on dit que vous êtes l’Arabe de la rue, si vous êtes pas arabe ?

— Arabe, Momo, ça veut dire « ouvert de huit heures du matin jusqu’à minuit et même le dimanche » dans l’épicerie.

 

 

 

 

 

 

Tout ce qui a un sexe rue Bleue, rue Papillon et Faubourg-Poissonnière, est en alerte. Les femmes veulent vérifier si elle est aussi bien qu’on le dit ; les hommes ne pensent plus, ils ont le discursif qui s’est coincé dans la fermeture de la braguette.

 

 

 

 

— Monsieur Ibrahim ! Imaginez que vous êtes dans un bateau, avec votre femme et Brigitte Bardot. Votre bateau coule. Qu’est-ce que vous faites ?

— Je parie que ma femme, elle sait nager.

 

 

 

 

 

Et puis, dans les jours qui suivirent, monsieur Ibrahim me donna plein de trucs pour soutirer de l’argent à mon père sans qu’il s’en rende compte :

 

 

 

 

Et nous sommes montés. La propriétaire de mon ours avait l’air outrée que sa collègue m’ait volé à elle. Lorsque nous sommes passés devant elle, elle me glissa à l’oreille :

— Viens demain. Moi aussi, je te le ferai gratuit.

Je n’ai pas attendu le lendemain…

Monsieur Ibrahim et les putes me rendaient la vie avec mon père encore plus difficile.

 

 

 

 

 

Parler avec l’épicier arabe, même s’il n’était pas arabe – puisque « arabe, ça veut dire ouvert la nuit et le dimanche, dans l’épicerie » –, rendre service aux putes, c’étaient des choses que je rangeais dans un tiroir secret de mon esprit, cela ne faisait pas partie officiellement de ma vie.

 

 

 Sourire, c’est un truc de gens riches, monsieur Ibrahim. J’ai pas les moyens.(…)

M’sieur Ibrahim, quand je dis que c’est un truc de gens riches, le sourire, je veux dire que c’est un truc pour les gens heureux.

— Eh bien, c’est là que tu te trompes. C’est sourire, qui rend heureux.

 

 

 

 

C’est l’ivresse. Plus rien ne me résiste. Monsieur Ibrahim m’a donné l’arme absolue. Je mitraille le monde entier avec mon sourire. On ne me traite plus comme un cafard.

 

 

— Approche-toi, me dit-il.

Je sens que mon sourire est en train de gagner. Hop, une nouvelle victime. Je m’approche. Peut-être veut-il m’embrasser ? Il m’a dit une fois que Popol, lui, il aimait bien l’embrasser, que c’était un garçon très câlin. Peut-être que Popol, il avait compris le truc du sourire dès sa naissance ? Ou alors que ma mère avait eu le temps de lui apprendre, à Popol.

Je suis près de mon père, contre son épaule. Ses cils battent dans ses yeux. Moi je souris à me déchirer la bouche.

— Il va falloir te mettre un appareil. Je n’avais jamais remarqué que tu avais les dents en avant.

 

 

— Comment vous savez tout ça, monsieur Ibrahim ?

— Moi, je ne sais rien. Je sais juste ce qu’il y a dans mon Coran.

 

 

 

 

 

— Regarde, Momo, la Seine adore les ponts, c’est comme une femme qui raffole des bracelets.

 

 

 

— C’est fou, monsieur Ibrahim, comme les vitrines de riches sont pauvres. Y a rien là-dedans.

— C’est ça, le luxe, Momo, rien dans la vitrine, rien dans le magasin, tout dans le prix.

 

 

 

 

Voilà, une fois de plus ! Les dictionnaires n’expliquent bien que les mots qu’on connaît déjà.

 

 

 

 

De tout ça, il ressortait que monsieur Ibrahim avec sa Suze anis croyait en Dieu à la façon musulmane, mais d’une façon qui frisait la contrebande, car « opposé au légalisme » et ça, ça m’a donné du fil à retordre… parce que si le légalisme était bien le « souci de respecter minutieusement la loi », comme disaient les gens du dictionnaire… ça voulait dire en gros des choses a priori vexantes, à savoir que monsieur Ibrahim, il était malhonnête, donc que mes fréquentations n’étaient pas fréquentables. Mais en même temps, si respecter la loi, c’était faire avocat, comme mon père, avoir ce teint gris, et tant de tristesse dans la maison, je préférais être contre le légalisme avec monsieur Ibrahim. Et puis les gens du dictionnaire ajoutaient que le soufisme avait été créé par deux mecs anciens, al-Halladj et al-Ghazali, qu’avaient des noms à habiter dans des mansardes au fond de la cour – en tout cas rue Bleue –, et ils précisaient que c’était une religion intérieure, et ça, c’est sûr qu’il était discret, monsieur Ibrahim, par rapport à tous les juifs de la rue, il était discret.

 

 

 

 

 

— Comment vous faites, vous, pour être heureux, monsieur Ibrahim ?

— Je sais ce qu’il y a dans mon Coran.

— Faudrait peut-être un jour que je vous le pique, votre Coran. Même si ça se fait pas, quand on est juif.

— Bah, qu’est-ce que ça veut dire, pour toi, Momo, être juif ?

— Ben j’en sais rien. Pour mon père, c’est être déprimé toute la journée. Pour moi… c’est juste un truc qui m’empêche d’être autre chose.

 

 

 

 

Monsieur Ibrahim me tendit une cacahuète.

— Tu n’as pas de bonnes chaussures, Momo. Demain, nous irons acheter des chaussures.

— Oui, mais…

— Un homme, ça passe sa vie dans seulement deux endroits : soit son lit, soit ses chaussures.

 

 

 

 

 

— Monsieur Ibrahim, mon père a du mal à digérer. Qu’est-ce que je lui donne ?

— Du Fernet Branca, Momo. Tiens, j’en ai une mignonnette.

— Merci, je remonte tout de suite lui faire avaler.

 

 

 

— Ah bon ? Et il n’est pas furieux que tu lises le Coran ?

— Je me cache, de toute façon… et puis je n’y comprends pas grand-chose.

— Lorsqu’on veut apprendre quelque chose, on ne prend pas un livre. On parle avec quelqu’un. Je ne crois pas aux livres.

 

 

 

 

 

 

 

— La beauté, Momo, elle est partout. Où que tu tournes les yeux. Ça, c’est dans mon Coran.

 

 

 

— Tu sais, Momo, l’homme à qui Dieu n’a pas révélé la vie directement, ce n’est pas un livre qui la lui révélera.

 

 

 

 

 

Ma grande surprise fut de découvrir, un jour, dans la salle de bains, que monsieur Ibrahim était circoncis.

— Vous aussi, monsieur Ibrahim ?

— Les musulmans comme les juifs, Momo. C’est le sacrifice d’Abraham : il tend son enfant à Dieu en lui disant qu’il peut le prendre. Ce petit bout de peau qui nous manque, c’est la marque d’Abraham. Pour la circoncision, le père doit tenir son fils, le père offre sa propre douleur en souvenir du sacrifice d’Abraham.

 

 

Avec monsieur Ibrahim, je me rendais compte que les juifs, les musulmans et même les chrétiens, ils avaient eu plein de grands hommes en commun avant de se taper sur la gueule. Ça ne me regardait pas, mais ça me faisait du bien.

 

 

  

 

 

Ça aussi, c’était curieux : aller faire ça à Marseille ! Des trains, il y en a partout. Il y en a autant, sinon plus, à Paris. Décidément, je ne comprendrais jamais mon père.

 

 

 

 

— Ah bon ? Tu n’es pas Moïse ?

— Ah non, faut pas confondre, madame. Moi, c’est Mohammed.

 

 

 

 

Et là monsieur Ibrahim sortit de son portefeuille en maroquin un document qui devait dater, au minimum, de l’époque égyptienne. Le vendeur examina le papyrus avec effroi, d’abord parce que la plupart des lettres étaient effacées, ensuite parce qu’il était dans une langue qu’il ne connaissait pas.

— C’est un permis de conduire, ça ?

— Ça se voit, non ?

— Bien. Alors nous vous proposons de payer en plusieurs mensualités. Par exemple, sur une durée de trois ans, vous devriez…

 

 

 

 

 

— Dites, monsieur Ibrahim, les voitures dans lesquelles vous avez appris, elles étaient pas tirées par des chevaux ?

— Non, mon petit Momo, par des ânes. Des ânes.

— Et votre permis de conduire, l’autre jour, qu’est-ce que c’était ?

— Mm… une vieille lettre de mon ami Abdullah qui me racontait comment s’était passée la récolte.

 

 

 

 

— Penses-tu, Momo, le Coran, ce n’est pas un manuel de mécanique ! C’est utile pour les choses de l’esprit, pas pour la ferraille. Et puis dans le Coran, ils voyagent en chameau !

 

 

 

 

— Ouh, là, Momo, on est chez les riches : regarde, il y a des poubelles.

— Eh bien quoi, les poubelles ?

— Lorsque tu veux savoir si tu es dans un endroit riche ou pauvre, tu regardes les poubelles. Si tu vois ni ordures ni poubelles, c’est très riche. Si tu vois des poubelles et pas d’ordures, c’est riche. Si tu vois des ordures à côté des poubelles, c’est ni riche ni pauvre : c’est touristique. Si tu vois les ordures sans les poubelles, c’est pauvre. Et si les gens habitent dans les ordures, c’est très très pauvre. Ici c’est riche.

 

 

 

 

 

 

— Ben oui, c’est la Suisse !

 

— Ah non, pas l’autoroute, Momo, pas l’autoroute. Les autoroutes, ça dit : passez, y a rien à voir. C’est pour les imbéciles qui veulent aller le plus vite d’un point à un autre. Nous, on fait pas de la géométrie, on voyage. Trouve-moi de jolis petits chemins qui montrent bien tout ce qu’il y a à voir.

 

 

 

 

 

Nous avions plein de jeux. Il me faisait entrer dans les monuments religieux avec un bandeau sur les yeux pour que je devine la religion à l’odeur.

— Ici ça sent le cierge, c’est catholique.

— Oui, c’est Saint-Antoine.

— Là, ça sent l’encens, c’est orthodoxe.

— C’est vrai, c’est Sainte-Sophie.

— Et là ça sent les pieds, c’est musulman. Non, vraiment là, ça pue trop fort…

 

 

 

 

— Quoi ! Mais c’est la mosquée Bleue ! Un endroit qui sent le corps ce n’est pas assez bien pour toi ? Parce que toi, tes pieds, ils ne sentent jamais ? Un lieu de prière qui sent l’homme, qui est fait pour les hommes, avec des hommes dedans, ça te dégoûte ? Tu as bien des idées de Paris, toi ! Moi, ce parfum de chaussettes, ça me rassure. Je me dis que je ne vaux pas mieux que mon voisin. Je me sens, je nous sens, donc je me sens déjà mieux !

 

 

— Il faut. Absolument. « Le cœur de l’homme est comme un oiseau enfermé dans la cage du corps. » Quand tu danses, le cœur, il chante comme un oiseau qui aspire à se fondre en Dieu. Viens, allons au tekké.

— Au quoi ?

 

 

 

 

 

— Momo, tu pleures sur toi-même, pas sur moi. Moi, j’ai bien vécu. J’ai vécu vieux. J’ai eu une femme, qui est morte il y a bien longtemps, mais que j’aime toujours autant. J’ai eu mon ami Abdullah, que tu salueras pour moi. Ma petite épicerie marchait bien. La rue Bleue, c’est une jolie rue, même si elle n’est pas bleue. Et puis il y a eu toi.

 

 

  

 

L’or n’a pas besoin de pierre philosophale, mais le cuivre oui.

Améliore-toi.

Ce qui est vivant, fais-le mourir : c’est ton corps.

Ce qui est mort, vivifie-le : c’est ton cœur.

Ce qui est présent, cache-le : c’est le monde d’ici-bas.

Ce qui est absent, fais-le venir : c’est le monde de la vie future.

Ce qui existe, anéantis-le : c’est la passion.

Ce qui n’existe pas, produis-le : c’est l’intention.

 

 

 

 

— Ton intelligence est dans ta cheville et ta cheville a une façon de penser très profonde.

 

 

 

 

 

Voilà, maintenant… le pli est pris. Tous les lundis, je vais chez eux, avec ma femme et mes enfants. Comme ils sont affectueux, mes gamins, ils l’appellent grand-maman, la prof d’espagnol, ça la fait bicher, faut voir ça ! Parfois, elle est tellement contente qu’elle me demande discrètement si ça ne me gêne pas. Je lui réponds que non, que j’ai le sens de l’humour.

Voilà, maintenant je suis Momo, celui qui tient l’épicerie de la rue Bleue, la rue Bleue qui n’est pas bleue.

Pour tout le monde, je suis l’Arabe du coin.

Arabe, ça veut dire ouvert la nuit et le dimanche, dans l’épicerie.

 

FIN

 

Moez Lahmédi

moez.lahmedi@voila.fr

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20 octobre 2012 6 20 /10 /octobre /2012 18:49

 

ÉRIC-EMMANUEL SCHMITT, Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus, ALBIN MICHEL, 2012

 

 

 

La Chine, c’est un secret plus qu’un pays.

Madame Ming, l’œil pointu, le chignon moiré, le dos raidi sur son tabouret, me lança un jour, à moi, l’Européen de passage :

— Nous naissons frères par la nature et devenons distincts par l’éducation.

 

 

 

Elle avait raison… Même si je la parcourais, la Chine m’échappait. À chacun de mes voyages, son sol s’étendait, son histoire s’évaporait, je perdais mes jalons sans en gagner de nouveaux ; malgré mes progrès en cantonais, en dépit de mes lectures, quoique je multipliasse les contrats commerciaux avec ses habitants, la Chine reculait à mesure que j’avançais, tel l’horizon.

 

 

 

Comment ? Quel individu choisir pour fouiller ce sol énigmatique ? Quelle proie harponner ? La Chine contenait autant de sujets que la Méditerranée de poissons.

  

 

 

Au sein du peuple arithméticien qui inventa jadis la calculette, cette dame entretenait un rapport insolite aux chiffres. Peu de choses à première vue la différenciaient des autres cinquantenaires ; mais, nul ne l’ignore, la première vue ne voit rien.

 

 

En cette province de Guangdong, madame Ming trônait sur son trépied, au sous-sol du Grand Hôtel, entre les carreaux de céramique blanche et les néons éblouissants, dans ces toilettes à l’odeur de jasmin où elle exerçait la charge de dame pipi.

 

 

 

 

De la Chine de Mao, madame Ming conservait l’égalitarisme ; de celle de Confucius, elle perpétuait l’humanisme.

 

 

 

 

Indifférente à ces aléas, appliquée, concentrée, sereine, madame Ming incarnait la permanence dans un monde versatile, administrant les toilettes du Grand Hôtel comme si cet établissement récent avait toujours existé, et surtout comme s’il s’agissait d’une mission de la plus haute importance.

 

 

 

— Ce sont vos enfants, monsieur ?

— Oui.

— Combien en avez-vous ?

— Deux par chance. Une fille, un garçon. Je n’en espérais pas davantage.

— Dépasser le but n’est pas l’atteindre.

Elle me tendit le cliché. Par politesse, je me sentis obligé de lui retourner sa question.

— Et vous ?

— J’en ai dix.

— Pardon ?

— J’ai dix enfants. (…)

— Dix ?

Pour me tranquilliser, elle énuméra les prénoms :

— Ting Ting, Ho, Da-Xia, Kun, Kong, Li Mei, Wang, Ru, Zhou, Shuang.

 

 

  

 

— Monsieur, comment s’appellent vos enfants ?

— Fleur et Thierry.

Bien que j’eusse rétorqué avec un rictus sinistre, elle s’empara des prénoms et, affichant un sourire béat, les répéta, les psalmodia, les roucoula comme les sons les plus mélodieux du cosmos.

— Fleur et Thierry…

L’avouerai-je ? Elle m’émut. Entendre mes chers prénoms prononcés par cette voix limpide, extasiée, dont l’articulation exotique rendait chaque voyelle rare, précieuse, bloqua ma respiration ; une larme coula sur ma main droite.

 

 

 

— Ma sixième, Li Mei, nous a donné ce genre de soucis. Depuis sa naissance, elle percevait des choses que nul ne remarquait : dans les nuages, elle distinguait des visages ; au milieu de la vapeur qui embrume les sous-bois après la pluie, elle admirait des danses exécutées par des génies ; quand elle fixait des blocs de terre, elle détectait en eux des formes qui nous échappaient, un cheval par exemple qu’elle faisait apparaître à force de tripoter, de râper et de polir l’argile. Sur notre plancher, le long des veinures boisées, elle lisait des épopées, des combats, les armées impériales en déroute, des horreurs qui l’épouvantaient tellement qu’elle plaquait ses mains contre ses oreilles pour éviter le cliquetis des armes ou les râles des blessés ; afin de l’apaiser, mon mari colla sur le sol un tapis usé ; coup de bol : entre la trame et les taches, Li Mei déchiffrait la légende du Phénix, une fable dont elle raffolait.

 

 

 

 

 

— J’ai l’habitude. Mes jumeaux, Kun et Kong, étaient pareils. Oh pardon… Je veux dire : pires que vous. Kun et Kong attiraient les taches. Irrépressibles, de vrais séducteurs. D’où qu’elles viennent, taches de gras, taches de sauce, taches de thé, taches de cambouis, elles se précipitaient, et hop, sur la chemise, sur le polo, sur le pull, près du cœur ! Ça, ils ont commencé très jeunes, mes jumeaux, à collectionner les vêtements éclaboussés, les griffures, les éraflures, les bosses au front, les croûtes aux genoux. Plus téméraires, je n’ai pas connu : ils sautaient des fenêtres, ils grimpaient aux arbres, ils parcouraient les toits ; fallait planquer les échelles ou les cordes ; à peine leur père leur avait-il offert un vélo que les deux se dressaient debout sur la selle. Moi, j’ai d’abord eu peur ; pourtant, au bout de quelques années, je ne m’alarmais plus : ils s’en tiraient toujours !

 

 

Madame Ming détenait vraiment le talent de proférer des mensonges colossaux avec une angélique douceur. Au fond, ses délires m’égayaient ; j’entrai dans son jeu :

— Kun et Kong ont été engagés par un cirque ?

Elle tressaillit.

— Comment le savez-vous ?

Intérieurement, je songeai : « Logique de la fiction… Le récit aboutit à une chute » ; extérieurement, je me bornai à une mine satisfaite. Elle enchaîna :

— Kun et Kong sont devenus acrobates au Cirque national. Ça n’a pas été facile…

— Pourquoi ?

— Parce qu’ils se ressemblent comme deux œufs. Identiques à la perfection. À virer fou. Même moi, leur mère, je m’y perdais ; je n’ai jamais su si la claque que je donnais à Kun frappait Kun, pas Kong – en réalité, ça dépendait de leur bonne volonté. Leur similitude surprenait tellement que lorsqu’ils accomplissaient une acrobatie ensemble, ils n’étonnaient plus. À les voir analogues, si incroyablement analogues, les gens estimaient que la nature avait déjà fait le travail. Pourtant, ils avaient sué, mes jumeaux, afin de peaufiner un estomaquant numéro d’acrobatie où ils réalisaient des mouvements synchrones. Un bide ! Les gens bâillaient… Quelle cruauté ! Ils considéraient en chaque garçon le reflet de l’autre dans un miroir. Et ça n’épate personne, un reflet… J’ai dit à Kun et Kong qu’ils devaient se différencier, risquer des coiffures opposées, des costumes mal accordés, des maquillages disparates ; j’ai aussi insisté pour que Kun grossisse et que Kong maigrisse. Les pleurs ! Un drame… Je n’ai pas fléchi. Ils m’ont obéi. Non seulement on ne repérait pas des jumeaux mais on ne suspectait pas leur parenté. Dès qu’ils présentèrent une nouvelle fois leur numéro, les gens applaudirent debout.

 

 

 

Afin de me détacher de ces considérations sinistres, je m’ébrouai, accomplis quelques pas, allai effleurer les poupons. Si, aujourd’hui, ils restaient interchangeables, demain, dès qu’ils seraient adoptés par un enfant, ils se différencieraient, remplis d’amour, tatoués d’une histoire, marqués par les expériences. C’est l’imagination qui singularise, l’imagination qui arrache à la banalité, à la répétition, à l’uniformité. Dans le destin des jouets, je repérais celui des hommes : seule l’imagination, produisant des fictions et forgeant des liens rêvés, crée des originaux ; sans elle, nous serions proches, trop proches, analogues, aplatis les uns sur les autres dans les bennes de la réalité.

 

 

 

 

— À cinq ans, la morve au nez et des tresses aussi fluettes que de la ficelle, Da-Xia nous a annoncé : « Quand je serai grande, j’assassinerai madame Mao. » Puis elle a ajouté avec un regard atroce : « Peut-être même avant ! » Mon mari et moi avons éclaté de rire bien sûr, ses frères et sœurs également, car nous prenions cette menace pour une bravade d’enfant. Pas du tout ! Da-Xia s’est bloquée sur cette idée, elle a poussé autour. Sans cesse, elle ourdissait son projet meurtrier, en rêvant la nuit, y cogitant le jour. Auprès des adultes, elle s’informait sur les manières de zigouiller quelqu’un ; dès qu’elle sut lire, elle consulta les encyclopédies. Effrayant d’élever une fillette experte en poisons, calée sur les carabines, qui s’exerce chaque matin aux armes blanches en vous exposant les quinze manières d’étouffer un humain.

 

 

 

— Trucider est-il juste ? Que madame Mao vécût des années sans qu’on songeât à appliquer sa peine, voilà ce qui choquait Da-Xia – et tant de nos concitoyens. Da-Xia comptait remplacer le bourreau. Puis…

 

 

 

 

 

— La télévision a annoncé que madame Mao, dans son appartement, s’était donné la mort. Da-Xia écumait de rage. L’oppresseuse lui avait volé son geste. Or le pire restait à venir… Peu après, nous avons appris que le suicide s’était produit deux ans plus tôt. Deux ans ! Pendant vingt-quatre mois, les autorités l’avaient occulté. Da-Xia s’effondra : non seulement on lui fusillait son destin, mais elle découvrait que, ces dernières années, elle s’était évertuée en vain à se perfectionner dans l'assassinat. De ce jour, elle ne sortit plus de sa chambre et renonça à s’alimenter.

 

 

 

 

 

 

 

Je fulminais. Pourquoi ? Pourquoi ici ? Si la Chine excitait ma fibre paternelle, était-ce parce que les multitudes massées autour de moi me contaminaient en me poussant à ajouter de la vie à la vie, ou était-ce au contraire cette sévère limitation des naissances qui me renvoyait à mon cas ? Sur mon téléphone, je me mis à relire les messages d’Irène, laquelle me tenait informé de sa grossesse par de brèves notations factuelles.

 

 

 

 

— En Chine, on a réduit la besogne des parents à un seul enfant mais cela n’améliore ni les parents ni les enfants. Maintenant, il y a des millions de géniteurs crispés, inquiets et hystériques trottant derrière un fils qui se croit l’empereur. Notre pays devient une fabrique d’égoïstes surveillés par des névrosés.

 

 

 

 

— Dans le couple, qui s’avère le plus frustré, selon vous ? L’homme ou la femme ?

— La femme, bien sûr.

— Pourquoi ? Cela me semble égal…

— Oh je sais : pour la reproduction, l’homme et la femme font un effort louable de répartition du travail.

— Sauf que, à mon avis, l’homme roule la femme. Il prend son pied puis s’en va tandis qu’elle tombe enceinte.

 

 

 

— Avez-vous éprouvé cela ?

— Ru et Zhou ! Deux fils que j’ai eus à deux ans de distance. Des enfants en or, dotés de dons exceptionnels. Oh, j’en parle avec orgueil mais sans vanité, monsieur… S’ils sortaient de mes entrailles, ce n’était pas moi qui avais joué leurs qualités aux dés ; la Chance y avait mis sa main. Quels résultats ! Ru se montra un monstre de mémoire, Zhou un monstre d’intelligence. Ru retenait tout, les termes, les signes, les dates, les anecdotes puis, dès qu’il sut lire, les livres qu’il dévorait. Il assimilait des monceaux d’informations sans jamais être rassasié. Sa mémoire ne se limitait pas à une bouche qui engloutissait tout, elle contenait aussi un estomac affamé.

 

 

Ignorer Confucius lui paraissait aussi extravagant que de n’avoir jamais mangé de riz.

 

 

 

— Gagné ! Il a révolutionné l’art horticole en proposant aux gens des jardins imaginaires. En fonction de leurs goûts – pivoines, camélias, lotus ou fleurs de prunier –, des saisons qu’ils chérissent, Wang leur conçoit le parc idéal. Pour une somme correcte, à l’issue d’une longue préparation, il leur raconte sa disposition, ses dominantes colorées, ses étagements d’éclosions, ses diverses perspectives, le chant des oiseaux, les miroitements des eaux vives, la tranquillité de l’étang où reposent les nénuphars, le déplacement des ombres, les dorures du crépuscule, les masses argentées sous la lune ; et, pour quelques yuans de plus, il couche le résultat par écrit.

 

 

 

 

 

 

— Vous semblez heureuse, madame Ming…

— Pourquoi ne le serais-je pas ? Alors que mon mari a rendu son dernier souffle, je suis encore en vie. Quel privilège ! J’en jouis. Celui qui sait une chose ne devance pas celui qui l’aime ; mais celui qui aime une chose reste derrière celui qui s’en délecte.

 

 

 

 

— La sincérité, c’est le contraire du discernement ! Pour atteindre l’harmonie entre soi et les autres, il faut analyser les pensées, les filtrer, en refouler certaines. La vérité ne constitue pas un but, elle n’a d’intérêt que si elle sert ; or, la plupart du temps, elle freine ; pis, elle détruit. Tenez, une fois qu’un professeur s’étonnait d’une excellente dissertation et accusait Shuang d’avoir triché, mon fils répondit : « J’y ai songé, ça m’a tenté, mais j’y ai renoncé. » Que conclut l’instituteur ? Que Shuang fraudait.

 

 

 

De fait, chez Ting Ting les émotions surgissaient aussi précipitamment qu’elles disparaissaient : quelques minutes plus tard, nous devisions tous les trois.

 

 

 

 

Ting Ting brandit une cigarette, me supplia de ne pas révéler à sa mère qu’elle fumait, légitima sa nervosité par les centaines de kilomètres qu’elle venait d’effectuer en voiture puis, fébrile, pompa de nouvelles forces dans le tabac.

— Quand vos frères et vos sœurs débarquent-ils ? demandai-je.

 

 

 — Maman était adolescente pendant la Révolution culturelle. Un matin, le pouvoir les a arrêtés, elle et ses parents, puis envoyés en camp de rééducation. Parce qu’elle appartenait à une famille d’enseignants – père professeur d’histoire, mère de littérature –, elle a creusé des canaux dans la boue, cassé des pierres, crevé de faim et de froid. J’ignore ce qu’on reprochait à mes grands-parents ; je crois d’ailleurs que personne ne connaissait vraiment les charges retenues contre eux ; en ces temps de terreur, il fallait des criminels, ils étaient là, cultivés, délicats, assez subtils pour se sentir coupables. Maman, elle, a résisté au dressage : elle fermait ses oreilles à l’endoctrinement, elle refusait de dénoncer ses camarades, elle persistait à penser qu’elle participait à un jeu, un jeu pénible, idiot, déplaisant, mais un jeu qui, selon elle, ne pouvait pas être réel ! Dès que sa famille a été arrachée à cet enfer, elle est revenue à une vie normale et elle a coulé quelques années joyeuses…

 

 

 

 

 Ma petite Ting Ting, je n’exige qu’une chose. Qu’une chose. Tu la feras, dis ?

— Oui maman.

— Tu me le jures ?

— Je te le jure.

— Réunis tes frères et sœurs ici dimanche prochain. Que je les embrasse une ultime fois.

 

 

 

 

— … entre le rêve et la réalité… le juste milieu… jusqu’au bout… Merci.

— Quoi ?

 

 

 

 

— Je ne dirai rien. Et toi non plus.

Ses yeux confiants se dirigèrent vers ceux, inquiets, de sa fille, et les affrontèrent, débordants d’affection ; elle soupira, apaisée :

— La vérité m’a toujours fait regretter l’incertitude.

Sur ce, elle ferma les paupières et s’endormit.

 

 

 

 

Je pivotai vers Irène, saisis sa main puis lui soufflai à l’oreille :

— Si tu le veux bien, je prends la mère et l’enfant.

— Pardon ? Mais…

— Je prends la mère et l’enfant sans me poser plus de questions.

— Ne t’emballe pas. Sois sûr de toi. Nous demanderons des tests génétiques…

— Stop ! Tu es folle… Imagine qu’on me révèle qu’il n’est pas de moi ! Foutu ! Trop tard ! Arriverai-je à cesser d’aimer ce bonhomme-là ?

Mes lèvres s’approchèrent de celles d’Irène pour étouffer son étonnement et j’ajoutai, avec l’intention de ne jamais revenir sur ma décision pendant les deux mille six cents ans à venir :

— La vérité m’a toujours fait regretter l’incertitude.

 

FIN

 

>Moez Lahmédi

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20 octobre 2012 6 20 /10 /octobre /2012 10:21

Frederic-Dard.jpg Frédéric Dard, Quelqu'un marchait sur ma tombe, Fleuve Noir, 1962. 

 

 


 

Le mont Blanc sous la lune, vous avez déjà vu ça, Lisa ?

— Non, dit Lisa.

— Moi non plus, ajouta Paulo. J’ai déjà vu le mont Blanc, j’ai souvent vu la lune, mais jamais les deux ensemble. On rate un tas de choses…

Elle le considéra avec un certain mépris. Il venait de la décevoir. Elle espérait quelque chose de lui, quelque chose d’apaisant qu’il ne lui avait pas apporté et qu’il lui avait promis inconsidérément. Paulo eut honte de sa déception. Il avait vécu beaucoup d’instants critiques au cours de son existence tumultueuse ; chaque fois il avait surmonté le coup grâce à son sang-froid. Lorsque les choses tournaient mal, il devenait extraordinairement lucide et indifférent ; mais ce jour-là, à cause de cette fille, il n’arrivait pas à se contrôler pleinement.

 

 

 

— Quand vous collez la meilleure des montres contre votre oreille, Lisa, elle finit par s’arrêter. Elle s’arrête parce que vous doutez d’elle. Les montres, c’est comme les gens : il faut savoir leur faire confiance. Nous, on a mis une montre au point. Une montre tellement bien réglée qu’un Suisse en crèverait de jalousie. Alors foutons-lui la paix et laissons-la fonctionner.

 

 

 

 

— Ce sont des matafs au bar de la douane, expliqua-t-il.

— À quelle heure Gessler a-t-il dit qu’il viendrait ? demanda Lisa.

— À six heures un quart.

— Il n’est pas là.

 

 

 La porte s’ouvrit sur Gessler. C’était un homme d’une quarantaine d’années, blond-gris, très germanique, avec des manières d’homme du monde et une élégance un peu triste parce que légèrement surannée. Il tenait une valise de bazar à la main. La valise neuve et médiocre détonnait. Lisa eut un mouvement de joie en le voyant entrer dans le bureau. Cette venue lui sembla être un heureux présage.

 

 

Gessler posa la valise sur le bureau à cylindre.

 - Les nouvelles auxquelles vous faites allusion ne sont pas encore des nouvelles, dit-il en consultant sa montre. Du moins je ne le pense pas. En ce moment le fourgon sort tout juste de la prison.

 

 

 

 

 

— Chacun sa gueule, soupira Paulo, c’est la vie.

 

 

  

 

 

— Si ça ne réussissait pas, murmura la jeune femme, il faudrait bien que nous le sachions autrement que par le silence et l’attente ?

 

 

 

 

 

 

« Comme il est calme et maître de soi », songea-t-elle. Elle l’admirait. C’était un homme surprenant qui l’avait toujours déroutée. Il lui faisait songer à un palmier. Il était droit, dur et rugueux, mais le cœur était d’une infinie tendresse.

— Le moment est venu de vous dire merci, murmura la jeune femme. C’est un moment difficile.

Gessler posa sa main soignée sur l’épaule de Lisa.

— Le moment est venu de vous dire adieu, riposta-t-il, c’est un moment plus difficile encore.

Ils restèrent un instant comme pétrifiés. Ils avaient trop de choses à se dire ; des choses qu’ils ne se diraient jamais. Elles leur nouaient la gorge.

 

 

 

 

— La police est comme le commun des mortels, vous savez. Elle s’imagine qu’il y a une limite d’âge pour devenir malhonnête.

Elle savait qu’un violent combat se déroulait dans la conscience de Gessler. À la façon dont il avait prononcé le mot « malhonnête » elle put mesurer l’étendue de son désenchantement. L’avocat ne guérirait jamais de son forfait. Elle savait qu’à dater de cet instant son univers de bourgeois intègre allait se dégrader progressivement. Pour le moment, il était en état de crise et le péril encouru masquait toute autre préoccupation. Mais bientôt, lorsque le calme reviendrait, un mal pernicieux, mystérieux et implacable, se développerait en lui.

 

 

 

 

— Je n’en veux à personne, assura l’avocat, pas même à moi-même.

— J’ai peur que, plus tard…

Il lui sourit de nouveau et cette fois ce fut un vrai sourire plein de bonté et de tendresse.

— Rassurez-vous : je vais m’empresser de redevenir respectable ; je suis tellement fait pour ça.

 

 

 — Qu’allez-vous faire lorsque nous serons partis ?

— Mais… rentrer chez moi, dit Gessler. Les bourgeois finissent toujours par rentrer chez eux.

 

 

 

 

— Quand je l’ai épousée, dit l’avocat, c’était une belle fille blonde et appétissante. Pendant vingt ans je l’ai regardée grossir, je l’ai regardée vieillir. J’avais l’impression… Je ne sais pas : que cela signifiait quelque chose ; que cela conduisait quelque part. Et puis non ! L’assiette qui tourne au bout d’un bâton de jongleur ne signifie rien non plus. Je suis une assiette au bout d’un bâton, Lisa.

 

 

 

 — Raconte ! murmura Frank.

— Quoi ?

— Ce que tu as fait pendant ces cinq années.

— Je t’ai attendu.

Il se remit d’aplomb et lui jeta un regard indéfinissable.

— Tu m’as attendu, tu m’as attendu… Mais puisque je ne devais jamais revenir !

— Quand on aime un homme comme je t’aime, Frank, il va toujours revenir !

 

 

 

 

 

— Ça a dû coûter cher, non ? questionna Frank.

— Quoi donc ? demanda Lisa.

— Mon évasion. Ils sont gourmands, les mercenaires allemands ?

— Cent mille marks, dit Lisa d’un ton négligent.

 

 

 

 

 

 

Frank émit un léger sifflement. Puis il attendit un peu avant de demander avec une certaine gêne :

— Que tu t’es procurée comment ?

Lisa eut un hochement de menton :

— Paulo et Freddy, expliqua-t-elle laconiquement.

Frank faillit répondre quelque chose, mais un certain remue-ménage en provenance de l’entrepôt l’en empêcha.

Il y eut quelques exclamations en allemand, puis des pas nombreux retentirent dans l’escalier conduisant au bureau. Paulo, Freddy, Baum et Walker débouchèrent à la queue leu leu. Freddy et Baum portaient leurs uniformes de motards : longs cirés noirs et casquettes plates.

— Fin du deuxième épisode ! annonça Freddy.

— Tout s’est bien passé ? hasarda Lisa.

— Ce fourgon avait si peu d’ouvertures qu’il n’en finissait pas de flotter, expliqua Freddy. Alors on a attendu. Figurez-vous que M. Ducon (il montra Baum) a oublié d’éteindre les phares avant la culbute. Ils continuent de briller sous l’eau, c’est féerique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il fit jouer à rebours les crémaillères des cabriolets et ôta les menottes. Frank se leva en écartant les bras de son corps dans une sorte d’envolée superbe. Puis se massa longuement les poignets. Les autres le regardaient, attendris, réalisant l’importance de cet instant. Soudain, avec une promptitude et une violence inouïes, Frank se mit à gifler Freddy. Sous la grêle de coups, Freddy bascula de sa chaise et se retrouva allongé sur le sol. Frank marcha sur lui et Freddy mit ses bras autour de sa tête pour se protéger.

  

 

 

 

 

 

Frank montra la porte que les trois hommes venaient d’emprunter.

— Vous en êtes où, toi et lui ?

— Qu’est-ce que tu racontes !

 

 

— Le mieux, dit-il, c’est de commencer par le commencement. Tu verras comme ça va être facile.

— Mais, Frank, je ne comprends pas…

— On m’arrête à Hambourg, récita le garçon de son ton uni et presque joyeux. On m’arrête avec mon chargement de drogue et mon revolver fumant. Toi, pendant ce temps, chérie, tu es à Paris…

Il se tut, battit des paupières avec lassitude, et soupira :

— Allez continue, je t’écoute !

Lisa se dressa.

— Non, Frank ! dit-elle avec véhémence ; non, je ne marche pas. Tu n’as pas le droit d’être injuste à ce point. Depuis quelques minutes tu es libre. Libre, Frank ! Et au lieu de savourer ta liberté retrouvée, tu veux savoir ce que j’ai fait de la mienne. C’est…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les questions de Frank faisaient penser au tic-tac d’un métronome. Elles rythmaient le drame, froidement, mécaniquement.

— J’ai rencontré Gessler. Je lui ai dit qu’il fallait te sauver à n’importe quel prix.

— Et il t’a répondu quoi, le cher homme ?

— Qu’on ne sauve pas un homme qui a abattu un flic ; dans aucun pays.

— C’est bourgeois chez lui ? demanda Frank tout de go.

Elle fut étonnée.

— Pourquoi ?

— Et bourgeois allemand, hein ? ricana Frank. Ça doit peser une tonne, je vois ça d’ici !

Baum, qui les contemplait toujours, s’adressa à Lisa. Il paraissait troublé.

— Qu’est-ce qu’il veut ? s’impatienta Frank.

— Il demande pourquoi tu ne m’embrasses pas comme les Français.

— Quel c… ! fit le jeune homme.

 

 

 

 

Ils restèrent un moment unis par une étreinte miséricordieuse qui les calmait comme un bain chaud.

— Je t’aime, mon Frank, soupira Lisa.

— Tu disais que tu avais rencontré Gessler pour ma défense. Après ?

C’était un monstre. Lisa le regarda en songeant : « C’est un monstre ». Un être impitoyable, sans émotion véritable.

 

 

 

— Tu es trop injuste à la fin, dit Lisa. Frank, pendant cinq ans, j’ai rôdé comme une bête le long de ces murs qui te retenaient en cherchant le moyen de t’en faire sortir…

 

 

 

— Hein, réponds : tu couchais avec lui ?

— Non.

— Tu me le jures ?

— Mais oui, Frank, je te le jure ! s’écria-t-elle dans un élan plein de ferveur. Comment peux-tu imaginer une chose pareille ! Gessler et moi… Non, c’est stupide.

— Tu le jures sur nous deux ?

Elle esquissa un lent mouvement de la tête, pour bien lui montrer qu’elle ne répondait pas à la légère. C’était un geste qui voulait convaincre.

— Sur nous deux, oui, mon chéri.

 

 

 

 

 

 

 

— C’est très paradoxal, tout ça, dit Frank avec un sourire fielleux. Vous êtes revenu à cause d’elle, tout simplement. Vrai ou faux ?

— C’est vrai, reconnu Gessler.

— Vous l’aimez ?

L’avocat n’hésita pas une seconde.

— Je l’aime.

La simplicité de l’aveu déconcerta un peu l’évadé. Il se tut. Il était très calme.

— Depuis longtemps ? poursuivit-il timidement.

— Je ne sais pas.

 

 

 

— Je me suis toujours demandé comment vous vous êtes connus, murmura Gessler.

— Elle ne vous l’a donc pas dit ! s’étonna Frank. De quoi parliez-vous donc alors ?

Il promena sa langue sur ses lèvres sèches.

Il avait soif. Pourquoi personne n’avait-il songé à lui amener à boire ?

— Un jour, j’ai fait un hold-up chez un courtier en bourse dont elle était la secrétaire. Tout s’était bien passé. Et puis voilà que deux semaines plus tard je me trouve dans un restaurant face à Lisa : le hasard… J’ai tout de suite vu qu’elle me reconnaissait. Au lieu de disparaître, je lui ai expliqué comment j’avais organisé ce coup de main et, avant de la quitter, je lui ai donné mon nom et mon adresse en me demandant ce qu’elle allait faire. Eh bien ! ce n’est pas la police qui est venue chez moi : c’est elle ! Romantique, non ?

— Très, convint Gessler.

 

 

 

 

 

 

 

Frank parut se recueillir.

— Lisa est venue à Hambourg comme on rentre dans une église pour se rapprocher de Dieu. Dans une église, on ne voit pas le bon Dieu, mais on pense qu’il est là.

— Ensuite ? demanda Gessler.

— Vous, comme un sacristain hypocrite, en la voyant vous n’avez eu qu’une idée : vous offrir la petite étrangère qui venait pleurer dans votre giron. Lisa a compris que c’était ma chance et qu’en vous exploitant elle pouvait peut-être me sauver.

— C’est ce que vous appelez « me raconter ce qui s’est passé » ? sourit l’avocat. Je vous plains. Il est vrai que nous avons beaucoup parlé d’amour, Lisa et moi. Seulement, ça n’était pas du même.

— Avouez qu’elle a tout de même couché avec vous !

— Vous le croyez vraiment ?

— Oui.

— Vraiment !

— Oui.

Gessler éclata de rire.

— Eh bien ! tant mieux ! J’aime que cela devienne, ne fût-ce que dans votre esprit, une vérité !

 

 

 

 

— Pendant cinq ans j’ai compté les jours, moi qui ai horreur des chiffres. Je les comptais comme ça, pour rien, puisque je ne devais jamais sortir. Mille huit cent vingt-deux jours sans elle, cher maître. Croyez-moi, c’est quelque chose.

 

 

 

— Ma cellule, Gessler ! annonça Frank. Quatre pas sur trois, dix-huit cent vingt-deux jours… Et une pensée, une seule ; toujours la même : Lisa. Pendant cinq ans ! Une pensée qui dure cinq ans, vous réalisez ce que c’est ?

— J’essaie, dit loyalement Gessler. Seulement dites-vous bien que, sans Lisa, il y aurait eu beaucoup d’autres jours encore.

Frank se laissa choir sur la banquette, soudain très pitoyable.

— J’aurais préféré, avoua-t-il. La liberté à ce tarif-là n’est pas dans mes moyens. Vous vous rencontriez souvent.

 

 

— Bon Dieu, Lisa, fit-il, je crois que je commence à comprendre. Tu n’étais plus amoureuse de moi, tu étais amoureuse de mon absence. Amoureuse de ton chagrin, de ta solitude. Amoureuse de Hambourg aussi et peut-être, après tout, de Gessler.

— Tu es en train de tout détruire, Frank, répondit-elle.

— Vous vous promeniez ensemble… au bord du lac… l’hiver !

Venant de l’extérieur, une rumeur leur parvint, faite de sirènes de police, de pétarades de moteurs, de coups de sifflet. Freddy courut à la verrière et risqua un coup d’œil au-dehors.

— Si tu voyais ce branle-bas ! s’exclama-t-il, ça pullule, les uniformes. On se croirait en mai 40 !

Paulo réussit l’une de ses plus belles grimaces.

— Avouez que ça serait truffe de se faire piquer à quelques minutes de l’arrivée du bateau.

 

 

 

 

 

— Pendant ces cinq ans, tu oublies qu’on a vu Lisa nous aussi. Pas tous les jours, bien sûr. Tous les cinq ou six mois. Quand on voit quelqu’un tous les jours on ne s’aperçoit pas qu’il change. Mais tous les cinq ou six mois, Franky, ça saute aux yeux. T’es bien d’accord ?

— Où veux-tu en venir ? demanda Frank.

 

 

 

 

 

— Tais-toi ! ordonna Lisa, il y a des limites qu’on n’a pas le droit de franchir. J’accepte de subir ta jalousie insensée. Oui, je t’aime suffisamment pour cela. Je veux bien courber la tête sous tes odieux sarcasmes, m’humilier au-delà de toute dignité. Je veux bien que tu m’insultes, je veux bien que tu me frappes. Mais je ne te laisserai pas nous reprocher de t’avoir sauvé.

 

 

 

 

 

— Vous l’aimiez et vous acceptez de la perdre ? ironisa Frank. Quelle grandeur d’âme !

 

 

 

 

Il sortit de sa poche le pistolet de Freddy.

— C’est dur de tuer un homme qui aime la même femme que vous ! Beaucoup plus dur qu’on ne croit.

Baum donna un coup de pied dans la porte de l’entrepôt. Il n’entra pas. Fiché dans l’encadrement, les poings aux hanches, il avertit :

— Arrivez tout de suite, les autres sont déjà à bord et le bateau va partir.

 

 

  

— C’est Lisa qui va s’en charger, assura-t-il. N’est-ce pas, Lisa ?

Elle regarda l’arme, hébétée.

— Mais, Frank, fit-elle plaintivement, qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je te demande de dire adieu à ton professeur d’allemand, Lisa. Je t’offre l’occasion unique d’effacer ces cinq années de cauchemar.

Elle comprit enfin et lâcha le pistolet comme s’il lui avait brûlé la main.

 

  

 

— Le bateau part dans dix secondes, aboya Frank, alors tire !

— Jamais ! protesta Lisa.

— Si tu tires, reprit-il avec ardeur, je saurai que tu n’as jamais été sa maîtresse. Je saurai que tu n’as jamais rien éprouvé pour lui…

— Mais si tu ne tires pas, je pars sans toi ! Décide : le moment est venu pour toi de dire adieu à l’un de nous deux.

Gessler sortit son mouchoir pour essuyer un peu de sueur sur son front.

— Vous pouvez tirer, Lisa, fit l’avocat. Je me sens accroché à la vie de façon si précaire.

 

 

FIN

 

 

 Moez Lahmédi

moez.lahmedi@voila.fr

 

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19 octobre 2012 5 19 /10 /octobre /2012 13:43

Concerto-a-la-memoire-d-un-ange.jpg 

ERIC-EMMANUEL SCHMITT, Concerto à la mémoire d’un ange, Albin Michel, 2010

 

-L'Empoisonneuse (première nouvelle)

 

Vingt ans plus tôt, après deux procès, la justice avait prononcé un non-lieu et sorti Marie Maurestier de la prison où elle avait séjourné en détention préventive. À Saint-Sorlin, la majorité des villageois considéraient Marie Maurestier comme innocente sauf les enfants qui préféraient croiser une meurtrière, afin de rendre leur vie dangereuse et merveilleuse. Or, la raison pour laquelle les adultes estimaient Marie Maurestier non coupable n’était guère plus rationnelle : les villageois refusaient l’idée de côtoyer un assassin en liberté, de lui donner le bonjour, de partager leurs rues, leurs commerces, leur église avec une tueuse ; pour leur tranquillité, ils avaient besoin qu’elle fût honnête, comme eux.

 

 

 

 

« L’Empoisonneuse de Saint-Sorlin », « la Diabolique du Bugey », « la Messaline de Saint-Sorlin-en-Bugey », pendant quelques saisons, ces titres fracassants ouvrirent les éditions des journaux, radios et télévisions.

 

 

Les badauds s’étonnaient qu’un si joli village, paisible, semé de lavoirs recueillant l’eau des sources, dont les murs en pierre se couvraient aux beaux jours de roses ou d’églantines par milliers, qu’une commune blottie le long d’un bras du Rhône où foisonnaient truites et brochets, pût abriter une âme si noire. Quelle paradoxale publicité ! Si ce bourg de mille têtes avait possédé un syndicat d’initiative, il n’aurait pu inventer mieux que Marie Maurestier pour sa promotion ; d’ailleurs un jour, le maire, ravi de cet afflux touristique, n’avait-il pas, en une bouffée d’enthousiasme, déclaré à Marie Maurestier qu’il était « son fan numéro un » ? Inutile de préciser que la dame avait douché sa ferveur d’un regard froid appuyé par un silence hostile.

 

 

 

 

 

— La Maurestier, messieurs dames ? C’est la plus grande criminelle impunie qu’abrite la France. Trois fois, elle a épousé des hommes plus riches et plus âgés qu’elle. Trois fois, ils sont morts quelques années après le mariage. Pas de chance, n’est-ce pas ? Et les trois fois, elle hérite ! Ben oui, pourquoi changer ses bonnes habitudes ?

 

 

 

 

 

Une seule personne devait connaître ses crimes, sa sœur. Blanche. Une jolie fille un peu simple, que son aînée, la Marie Maurestier, protégeait depuis toujours. Comme quoi même une ordure peut nourrir un sentiment sincère ; y a des fleurs qui poussent sur la crotte. Oui, seulement sa sœur, elle est morte aussi !

 

 

 

Des analyses ont montré que, dans les cimetières de la région, on utilisait un désherbant à l’arsenic et que, dès lors, tout cadavre exhumé après plusieurs années passait pour empoisonné, surtout s’il avait beaucoup plu. Elle et son avocat ont gagné les deux procès. Attention, mesdames, messieurs, je dis bien elle et son avocat. Ni la justice. Ni la vérité.

 

 

 

Pourquoi ne l’oubliait-on pas ? Pourquoi, innocentée, était-elle devenue un mythe ? Pourquoi revenait-on, dix ans, vingt ans après, sur son cas ?

Parce que Marie Maurestier possédait cette essentielle ambiguïté qui fait rêver le public, cette dualité qui fabrique les stars.

 

  

 Quelle que soit l’attitude qu’elle adoptât, elle troublait. Coupable ? Sa face sévère n’était pas assez vicieuse. Innocente ? Son visage manquait de tendresse. Vendre son corps à des barbons ? Non, il aurait déjà fallu que ce corps fut désirable, désiré, ou – au moins – désirant. Aimer sincèrement ces maris décatis ? On ne voyait pas d’amour en elle.

 

 

 

 

 

Marie se précipita sur les marches aussi vite que son arthrose et ses cors aux pieds le lui permettaient, poussa la porte dont la serrure gémit puis, immobilisée par la scène, laissa les flots de musique l’entourer tel un parfum capiteux, la frôler, la caresser, la pénétrer.

Un jeune prêtre jouait de l’harmonium.

Il était d’une beauté pure et indécente. Seul dans la nef, la peau aussi pâle que s’il se fût poudré, les lèvres dessinées en forme de baiser, il rayonnait, encadré par une lumière d’or qui coulait, complice, du vitrail jusqu’à ses épaules. Mieux éclairé que l’autel, plus attirant que le Christ en croix, source des sons subtils qui montaient en volute jusqu’aux voûtes, il était devenu le centre de l’église. Fascinée par ses mains blanches qui caressaient les touches, elle le contempla avec l’émotion qu’on éprouve devant une apparition jusqu’à ce qu’au-dehors la pétarade d’une mobylette détournât leur attention vers l’entrée.

 

 

 

Elle hésitait à révéler son patronyme. Elle avait peur que son nom, qui avait ponctué tant de pages de la rubrique criminelle, endeuille ce visage, souille ce sourire d’enfant. Néanmoins, elle se risqua.

— Marie Maurestier.

 

— Enchanté de vous connaître, Marie Maurestier.

 

Le souffle coupé, elle constata qu’il n’avait pas marqué de recul – ni effarement ni désapprobation – en entendant son identité : sidérant ! Inédit… Il l’abordait telle qu’elle était, sans la juger, sans l’enfermer dans une cage de bête curieuse.

— Fréquentez-vous parfois l’église, Marie ?

— Je viens à l’office tous les jours.

 

— Votre foi n’a jamais connu de crise ?

— Dieu ne supporterait pas mes caprices. Si je n’étais pas à sa hauteur, il m’y remettrait sur-le-champ.

 

 

 

 

— La foi est une grâce.

— Exactement ! Quand on a la croyance qui flanche, Dieu nous botte le cul pour croire de nouveau.

 

 

 

 

— Ce n’est pas sérieux, l’évêché se moque de nous : il est beaucoup trop jeune. On nous a envoyé un séminariste !

 

 

 

Grâce à Gabriel, la force et la subtilité des Évangiles lui apparaissaient car non seulement il les racontait de façon singulière mais elle le voyait dans le rôle de Jésus, beau, fragile, dévoré par l’amour qu’il portait aux hommes, aux femmes. Souvent, elle se glissait elle-même dans la peau de Marie-Madeleine, et, face à Jésus-Gabriel, elle vibrait de tendresse, le nourrissant, lui lavant les pieds, les essuyant ensuite avec ses cheveux dénoués ; les récits sacrés prenaient sens parce qu’ils prenaient chair.

 

 

 

 

 

Aussi ne considéra-t-elle pas d’un bon œil l’irruption d’Yvette dans la chapelle.

Yvette, c’était une paire de cuisses. S’il y a des femmes dont on remarque d’abord les yeux, la bouche, ou le visage, Yvette offrait, elle, une paire de cuisses. On avait beau se forcer à se concentrer sur ses traits lorsqu’elle bavardait, dès qu’on n’y était plus contraint, on fixait ses cuisses.

 

 

 

 

Cette phrase provoqua un éblouissement en Marie. Ainsi, c’était cela ? L’abbé Gabriel consacrait plus de soin au vice qu’à la vertu ? Pourquoi n’y avait-elle pas songé plus tôt ?

 

 

 

Ce jour-là, elle lui narra le plus ancien de ses meurtres. Pour ne pas trop le choquer, pour ne pas le dégoûter non plus, elle lui présenta cet empoisonnement comme un acte de compassion : son pauvre mari souffrait tant qu’elle avait agi davantage en infirmière qu’en homicide ; à l’entendre, elle ne l’avait pas assassiné, mais euthanasié, son Raoul.

 

Chaque jour, elle vint à l’église déballer ses crimes. Chaque nuit, le jeune homme, obsédé par le récit de ces horreurs, perdait quelques heures de sommeil.

 

 

 

 

 Parler d’un homme qu’elle avait éperdument désiré à Gabriel engendra une fièvre confuse, torride, où le passé contaminait le présent ; elle sortit du confessionnal dévorée par l’envie d’embrasser les lèvres du jeune homme, de lui arracher sa soutane pour explorer avec ses doigts le grain de sa peau. Sa passion pour Gabriel monta d’un cran.

 

 

 

 

elle adora narrer comment elle et sa sœur Blanche enroulèrent le cadavre dans un tapis, le jetèrent au fond d’une voiture volée, parcoururent sept cents kilomètres, empruntèrent une barque en Bretagne la nuit ; le mort lesté de pierres, plongé dans les eaux noires ; le retour au petit matin ; le nettoyage intégral de la voiture ; puis celle-ci abandonnée avec ses clés au milieu d’un parking fréquenté par des voyous pour qu’ils y déposent leurs empreintes. Cela se passait loin de Saint-Sorlin, à Biarritz où l’héritage de ses trois premiers maris lui permettait de louer une maison.

 

 

En l’entendant parler des meurtres, de la pègre, des chantages, de la corruption, Gabriel se trouvait au bord du malaise. Marie appréciait son trouble, elle avait l’impression de l’initier à la véritable existence, au monde tel qu’il est, violent, hostile. Elle le déniaisait en quelque sorte.

 

 

Mieux que son confident, il devenait son complice. Ils ne partageaient pas seulement la vérité, ils partageaient aussi le crime. N’en commettaient-ils pas un ensemble ?

 

 

 

 

 

— Si, Marie ! Vous devez endosser vos crimes. C’est mieux pour la justice. C’est mieux pour les familles des victimes. C’est mieux pour la vérité.

 

 

Elle voyait maintenant Dieu non pas comme un dieu terrible, vengeur, mais comme une fontaine de tendresse. Lorsque Gabriel, qui disait « le bon Dieu » plutôt que « Dieu », murmurait le nom du créateur, il donnait l’impression d’évoquer une source vitale, le meilleur vin à boire, voire le remède à tous les maux.

 

 

Pour la première fois, elle rencontrait le bonheur de la soumission. Car si le jeune homme ne la pénétrait pas physiquement, il la dominait intellectuellement ; à être manipulée, elle connaissait l’épanouissement du masochiste qui se laisse attacher. La violence de son âme trouvait son exutoire. Alors que cet être tourmenté avait, sa vie durant, joué les dures et fortes femmes, elle découvrait enfin sa véritable nature : esclave. Elle se reposait d’elle-même en se quittant. L’obsession du contrôle cédait la place à l’abandon ; avec volupté, transport, ivresse, elle devenait un objet entre les mains et l’esprit de Gabriel.

 

 

 

Mais est-on libre lorsqu’on est prêtre ? Non. Désespère-t-on lorsqu’on est visitée chaque jour par celui qu’on aime ? Pas davantage. L’amour n’impose-t-il pas de privilégier l’autre ?

Le sacrifice est la mesure de tout amour.

 

 

II- Le Retour (deuxième nouvelle).

 

 

Le capitaine Monrœ répondit quelque chose d’indistinct, se racla la gorge, hésitant.

— En fait, il s’agit d’une mauvaise nouvelle, continua le capitaine, d’une très mauvaise nouvelle. Votre fille est morte.

 

 

 

Prisonnier du bateau, muet, solitaire, il allait être écrasé par un chagrin aussi lourd que la cargaison, torturé par une horrible question : laquelle de ses filles était morte ?

 

 

 

 

Greg n’avait fabriqué que des filles, sa semence était impuissante à générer du mâle, pas assez forte pour pousser le ventre de Mary à produire autre chose que du féminin. Il s’en accusait. C’était lui, l’homme, lui qui était responsable du masculin dans le couple, lui le colosse qui, pour une raison inconnue et surtout invisible, manquait de la virilité nécessaire pour imposer un garçon dans ce moule à filles.

 

 

— Quelle chance, monsieur Greg, d’avoir quatre filles ! Les filles adorent leur papa. Elles doivent vous idolâtrer, non ?

 

 

 

— Honte ! Honte ! Si on te dit « Votre fille », c’est à Grâce que tu songes. Et si l’on t’annonce « Votre fille est morte », tu jettes Joan dans la fosse. Tu devrais crever de honte.

 

 

Betty… Ainsi c’est Betty, la plus jeune, celle qu’il n’a presque pas eu le temps d’aimer.

 

 

 

 

III - Concerto à la mémoire d'un ange (troisième nouvelle)

 

Les notes du concerto À la mémoire d’un ange s’élevaient entre les arbres pour rejoindre l’azur, la brume tropicale, les trilles d’oiseaux, la légèreté des nuages. Axel n’exécutait pas le morceau, il le vivait ; la mélodie, il l’inventait ; les changements d’humeur, les accélérations, les ralentis venaient de lui, entraînant l’orchestre, créant de seconde en seconde un chant pétri par ses doigts pour exprimer sa pensée. Son violon devenait une voix, une voix qui s’alanguit, hésite, se reprend, se tend.

Chris subissait cette séduction tout en se retenant d’y succomber car il flairait un danger : s’il aimait trop Axel, il allait se détester lui-même.

 

 

Les musiciens ordinaires donnent l’impression de sortir du public, de quitter leur siège pour monter sur la scène ; tels étaient la plupart des étudiants composant cet orchestre de festival, avec leur dégaine inaboutie, leurs lunettes économiques, leurs vêtements choisis à la va-vite. Axel, au contraire, semblait venir d’ailleurs, descendant d’une planète précieuse où régnaient l’intelligence, le goût, l’élévation. Ni grand ni petit, la taille fine, le torse mat et bombé, il avait un visage félin, hypnotique, en forme de triangle, équilibré autour d’yeux immenses.

 

Ses boucles brunes, aériennes, insouciantes, rappelaient sa jeunesse. Avec des traits identiques, harmonieux et réguliers, d’autres garçons paraissent tristes – ou ennuyeux – parce qu’ils sont vides ; lui dégageait une énergie foudroyante. Axel, intègre, généreux, exubérant et sévère à la fois, rayonnait telle une idole, confiant, familier du sublime, en connivence avec le génie. Il méditait au violon, avec l’autorité radieuse de l’inspiré, accentuant l’effet guérisseur de la musique, réveillant chez l’auditeur la dimension spirituelle qui le rend meilleur. Le coude souple, le front lisse, il matérialisait la philosophie en cantilène.

 

Chris fixa ses pieds, agacé. Il n’avait jamais joué du piano aussi bien. Devait-il abandonner ? À dix-neuf ans, il avait amassé les médailles, les prix, les titres d’excellence, il était ce qu’on appelait une bête à concours, triomphant de tous les pièges à virtuoses, Liszt ou Rachmaninov ; or, face à ce miracle nommé Axel, il se rendait compte que s’il remportait ces victoires, c’était par la rage, le travail.

Chris ne savait que ce qui s’apprend, tandis qu’Axel savait ce qui ne s’apprend pas. Sur une estrade de soliste, il ne suffit pas de jouer juste, il faut jouer vrai ; naturellement Axel jouait vrai ; Chris, lui, n’y parvenait que par l’étude, la réflexion, l’imitation.

Il frissonna, quoique le soleil eût porté la température à trente-cinq degrés sur cette île de Thaïlande ; ces frissons marquaient son impatience : vivement qu’Axel cesse de lui infliger cette splendeur, et surtout que les compétitions reprennent.

 

 

Le stage, intitulé « Music and Sports in Winter », offrait aux élèves des conservatoires, amateurs de haut niveau ou futurs professionnels, la possibilité de mêler divertissement, activités physiques et perfectionnement de leur instrument. Si chacun disposait d’un professeur particulier deux heures par jour, ils se réunissaient pour de la musique d’ensemble et des affrontements sportifs. Après la voile, la plongée sous-marine, le cyclisme, la course, un rallye clôturerait bientôt le séjour, où chacun tenterait de gagner le premier prix, une semaine dans le Philharmonique de Berlin, un des plus brillants orchestres du monde.

 

 

 

Vain espoir. Axel donna aux notes leur couleur d’indignation, de révolte, de fureur qui rendait au morceau forme et sens. L’œuvre d’Alban Berg, si elle évoquait « l’ange » dans son premier mouvement – l’enfant mort –, peignait dans le second la douleur des parents.

— Hallucinant ! Il est meilleur que mes enregistrements de référence.

Comment ce garçon de vingt ans pouvait-il surpasser les Ferras, Grumiaux, Menuhin, Perlman et autres Stern ?

 

frisson d’angoisse le traversa. Et si les tuyaux d’oxygène avaient été sectionnés lors de l’éboulement ? Chris donna de rapides et puissants coups de palmes, envahi par la panique. Trop tard : les paupières fermées, la bouche béante, sans vie, Axel demeurait immobile. Les roches qui

 

 

En ce mois de juin 2001, M. et Mme Beaumont, vendeurs d’objets religieux, n’en revenaient pas de séjourner à Shanghai.


 

 

— Depuis le temps que nous traitons ensemble…, reprit M. Beaumont. Je me réjouis de lui serrer la main, à M. Lang.

— Le mystérieux M. Lang, susurra Mme Beaumont.

Mlle Mi se garda de répondre quoi que ce soit ; selon elle, M. Lang, son patron, n’avait rien de mystérieux, au contraire, c’était clairement le plus grand salaud qu’elle avait jamais croisé !

Par téléphone, elle joignit le secrétaire du président puis laissa les Beaumont dans la pièce.

Alors que ceux-ci s’exclamaient devant le panorama, un homme pénétra derrière eux.

— Bonjour, dit une voix grêle.

 

 

Les Beaumont se retournèrent, prêts à se répandre en amabilités, mais la vue de l’individu qui les toisait depuis son fauteuil roulant stoppa leur élan.


Habillé de sombre, les vêtements maculés de gras, une barbe de trois jours gangrenant son teint malsain, M. Lang cachait ses yeux derrière des lunettes noires, ses cheveux – s’il lui en restait – sous un chapeau sans forme, et ses émotions – s’il en avait – derrière un masque de dureté. Manœuvrant un fauteuil électrique avec la main gauche, on ne savait ce qui était arrivé à ses jambes ni à son bras droit, on percevait juste leur raideur, leur maigreur, leur distorsion. Pas un homme, mais un graffiti d’homme, un brouillon, une esquisse, un raté.

 

 

 

 

Au sous-sol, Lang jaillit de l’ascenseur, furieux d’avoir partagé son air durant vingt-cinq étages avec ces touristes, et désigna l’atelier illuminé au néon où s’activaient une centaine d’ouvriers chinois :

Voici le lieu où nous fabriquons nos items.

 

 

— Pourquoi sainte Rita ? demanda M. Beaumont avec une gentillesse onctueuse.

Il adressa un clin d’œil vainqueur à son épouse car il était persuadé que cette habile question allait permettre à M. Lang d’expliquer l’origine de son infirmité et, ce faisant, de s’humaniser un peu.

Celui-ci répondit du tac au tac :

— Le créneau était libre.

— Pardon ?

— Oui, Jésus et la Vierge Marie dominent le marché. En Europe, les saints ne sont plus à la mode, sauf sainte Rita et saint Jude, si on les travaille en marketing.

— Saint Jude ?

M. et Mme Beaumont n’avaient jamais entendu parler de saint Jude ni vendu d’objets le représentant. Lang gronda, agacé par tant d’ignorance.

— Le saint du stationnement ! Saint Jude est le saint qu’il faut appeler quand vous ne trouvez pas de place pour vous garer : peu connu, il a le temps de s’occuper de vous. Il vous arrange ça très vite.

— Ah oui ? Ça marche vraiment ?

— Vous plaisantez ! Je vous raconte ce qu’il faut débiter pour le vendre. Mlle Mi ne l’a pas fait ?

— Non.

— L’idiote ! Elle sera virée demain.

Mme Beaumont piqua un fard en découvrant ce que démoulait un ouvrier devant elle.

— Mais… mais… mais…


 

 

— Oui, nous produisons ça aussi, approuva M. Lang, des accessoires pornographiques. Ça vous intéresse ?

M. Beaumont s’approcha à son tour du phallus en plastique posé parmi des fesses de femmes en silicone.

— Oh ! C’est répugnant.

 

 

 

— Erreur, répliqua Lang, ce sont d’excellents articles, aussi bons que nos accessoires religieux. Quand on est équipé pour le moulage, vous savez, il s’agit des mêmes matériaux et des mêmes techniques.

— C’est insultant ! Penser que nos saintes Rita voient le jour à côté de ces… et de ces…

— Sainte Rita comme nous tous, monsieur ! Vous n’êtes grossiste que pour le religieux ? Dommage, parce qu’une fois qu’on est dans le commerce…

Le téléphone sonna. Lang écouta ce qu’on lui disait, ne répondit pas, raccrocha puis lâcha, sans plus se soucier des Beaumont :

— Je remonte.

À peine les Français eurent-ils articulé un adieu que les portes de l’ascenseur se refermaient sur Lang.

Arrivé dans son bureau, celui-ci se propulsa au-devant de son secrétaire, un Coréen de vingt-cinq ans, long comme une ficelle.

— Alors ?

— Ils l’ont repéré, monsieur.

 

Pour la première fois, le secrétaire vit son patron sourire : la bouche de M. Lang se fendit, laissant un ricanement s’échapper de sa gorge.

— Enfin !

Convaincu qu’il plairait au tyran, le secrétaire fournit les informations dont il disposait :

 

 

— Il n’exerce pas dans le domaine où nous enquêtions. Vous nous aviez indiqué la musique classique, n’est-ce pas ?

— Oui, que fait-il ? Il s’est converti à la variété ?

 

 

Son activité n’a plus rien à voir avec l’art. Voici le dépliant concernant l’endroit où il travaille.

M. Lang saisit le document. Lui, si impénétrable d’ordinaire, ne put empêcher ses sourcils de se relever, marquant une seconde d’étonnement.

— Et vous êtes sûr que c’est lui ?

— Catégorique.

Lang hocha la tête.

— Je veux y aller. Immédiatement. Réservez-moi un avion.

Le secrétaire se glissa derrière le bureau et décrocha le téléphone. Pendant qu’il composait le numéro, Lang lui lança d’un ton négligent :

— Vous foutrez dehors Mlle Mi, dès ce soir. Incompétence professionnelle.

 

 

 

Le secrétaire obtint leur agence de voyages.

— Je voudrais réserver un billet pour la France. La ville d’Annecy… Il n’y a pas de vol direct ? Vous êtes certaine ? Il faut faire Shanghai-Paris, puis Paris-Grenoble et louer une voiture pour Annecy ? Ou alors Shanghai-Genève et finir en taxi ?

Il couvrit le combiné de sa paume et questionna son patron :

— Ça vous va, monsieur ?

Le nabab des articles religieux et pornographiques opina du chef.

 

— D’accord, reprit le secrétaire. Shanghai-Genève. Le plus tôt possible. En business class. Au nom de Lang. Axel Lang.

 

 

 

 

 

 

Le rire du colosse sonnait faux ; dans son éclat, il y avait davantage de bêtise que de joie. Axel songea que, massé par Sunil depuis six mois, il ne supportait plus sa sérénité d’ancien lutteur, ses conversations de décérébré et ses mains moites. Demain, avant de partir, il le virerait.

Pacifié, il examina de nouveau les photos du dépliant où des adultes posaient en s’agrippant les épaules. Où était-il ? Lequel de ces hommes ? À quoi pouvait ressembler Chris à présent ?

 

 

 

 

 

Le rebelle eut l’impression que Chris venait de lire dans son esprit.

— Je ne veux pas gâcher ta décision, ni le moment que tu passes ici. Le problème, c’est que je vais rester avec toi, et que si un train s’annonce, je t’empêcherai de sauter. Oui, d’accord, je suis embêtant.

 

 

— Tu parles ! Quand tu es en fer, tu restes en fer. En bois, tu restes en bois. Quand tu es de la merde, comme moi, tu restes de la merde.

— Faux. On change. J’en suis la preuve.

 

 

— Renverse le destin, Karim. Un voleur peut devenir honnête, un assassin comprendre qu’il a mal agi et ne plus recommencer. Karim, quoique tu aies débuté avec le vandalisme, les pillages, les casses et le trafic d’héroïne, tu n’es pas à l’abri de bien te comporter. La preuve, c’est que tu te dégoûtes. Un vrai mauvais estime qu’il est bon. De même les cons ignorent qu’ils sont cons. Toi, excuse-moi, tu as déjà accédé à la catégorie supérieure. J’ai confiance en toi, Karim. Autant que je le pourrai, tu en as ma parole, je t’aiderai.

 

 

 

 

— Dans la Bible aussi. Fils d’Adam et Ève, ces deux garçons vivent sans accroc jusqu’à cette fameuse querelle des offrandes. L’un, Abel, tend à Dieu les produits de son activité d’éleveur, sans doute un bœuf et un mouton, tandis que Caïn propose ses fruits et légumes de cultivateur. Or Dieu, sans raison logique, reçoit le don d’Abel, refuse celui de Caïn. Tu sais que la vie est ainsi, injuste, imprévisible, inégale. Il faut l’accepter. Or Caïn, très orgueilleux, ne l’accepte pas, il se fout en pétard, il se révolte. Dieu l’engueule en lui conseillant de se calmer. Pas moyen ! Sur un coup de colère, Caïn tue son frère Abel dont il est devenu jaloux. Sur les lieux du crime, mais trop tard, Dieu lui demande pourquoi. Caïn ricane en répondant : « Suis-je le gardien de mon frère ? » Eh bien oui, il l’était, mais il ne l’avait pas compris, il n’avait pas réfléchi à la grande famille humaine. Tout homme est responsable de tout homme, de son frère et des autres. Tuer, c’est l’oublier. Être violent, c’est l’oublier. Moi je ne veux plus l’oublier : je suis ton gardien, Karim, je ne te laisserai pas tomber. Et toi, tu es le gardien de tes petits frères : non seulement tu ne peux pas les abandonner, mais tu dois les aider.

 

 

 

 Axel l’étudiait, profitant de la concentration extrême de Chris pour le voir sans être vu. Quelle bienveillance ! Quelle gentillesse envers ce dinosaure aux chairs froissées…

 

 

 

 

Rassuré, Axel décida de se détendre et s’abandonna aux bras de Chris.

Une fois dans l’eau, il lui demanda s’il y avait des contre-indications, des gestes à éviter. Axel secoua négativement la tête. Chris lui ordonna alors de fermer les paupières et entreprit la thérapie, expliquant d’une voix calme chaque mouvement.

 

 

 

Comme c’était étrange d’éprouver cette confiance, chair contre chair, avec son assassin… Et si sa revanche se réduisait à ceci, se faire manipuler chaque jour jusqu’au dernier par Chris devenu son esclave… Au moins serait-ce un supplice – pour le vengeur comme sa victime – qui sortirait de l’ordinaire.

 

 

 

— Ai-je l’air d’un mort ? J’ai plutôt l’air d’un infirme, non ? On m’a réanimé en me sortant de l’eau, j’ai traîné cinq mois dans le coma et à mon réveil je n’étais plus qu’un légume. J’ai dû tout apprendre – non, réapprendre –, à parler, écrire, compter, me déplacer. Côté esprit, je n’ai rien perdu. Par contre…

Il montra sa main droite racornie.

— Plus de violon.

Il désigna ses pieds.

— Plus de sport.

Il indiqua son caleçon de bain d’où pendaient des jambes de têtard.

— Plus de sexe. Mais ça, n’est-ce pas, j’avais à peine eu le temps d’y goûter.

 

 

 

À mesure que se succédaient les récits, Chris découvrait celui qu’Axel était devenu. Cela l’horrifiait… Où était l’ange qu’il avait connu, le garçon qui ne rêvait que d’art, de musique, familier du sublime ? Derrière son assiette, il n’y avait plus qu’un homme d’affaires cruel, dépourvu de scrupules, ne craignant pas l’illicite, sautant d’un commerce clandestin à un commerce immoral du moment que ça lui remplissait les poches, vendant des jouets aux peintures toxiques en ricanant lorsqu’on l’avisait de la mort d’enfants, escroquant l’État, exploitant la misère humaine, un magnat à l’existence vide, sans amour, sans amis, sans idéal. En verve, Axel ne se rendait pas compte de l’effet qu’il produisait ; au contraire, ravi de lui-même, il croyait séduire Chris. Vingt ans plus tôt, Chris aurait admiré cette ascension, l’argent, le pouvoir, mais le nouveau Chris, éducateur spécialisé pour adolescents délinquants, n’appréciait plus ce discours.

 

 

 

 

 Il avait défiguré un artiste prometteur en tyran paranoïaque, colérique, cruel, sans scrupules. À son insu, il avait fait pire que tuer un innocent, il avait tué l’innocence. Sa victime s’était transformée en bourreau. Sous les harmonies d’Alban Berg, Chris entendait sa propre histoire : non seulement l’enfant était mort, mais l’ange aussi. Il ne restait plus une parcelle de l’Axel d’autrefois, le mal l’emportait. Et la désolation.

 

 

Quand devenons-nous celui que nous devons être ? Dans notre jeunesse ou plus tard ? Adolescents, malgré les données d’intelligence et de tempérament, nous sommes en grande partie fabriqués par notre éducation, notre milieu, nos parents ; adultes, nous nous fabriquons par nos choix. Lui, Chris, s’il avait été ambitieux, opportuniste, combatif, ç’avait été sous la pression de sa mère, une célibataire souhaitant que son fils unique réussisse à sa place. Pour ne pas décevoir son affection, il devait briller, guerroyer, triompher.

 

 

 

 

 

 

 

Si Chris avait l’impression d’être lui-même aujourd’hui, Axel éprouvait-il un sentiment identique ? Quelle était la part de liberté ? Celle du destin ? Ces vertiges l’empêchèrent de trouver le sommeil.

 

 

« Depuis que les gens ne croient plus en Dieu, ils sont disposés à croire n’importe quoi ! Astrologie, numérologie, pratiques New Age, renaissance des saints. Profitons-en. » La déchristianisation de l’Europe n’avait pas favorisé le rationalisme mais augmenté et diversifié la superstition ; autrefois, le christianisme offrait des cadres à la croyance, maintenant qu’il n’y en avait plus, Axel pouvait exploiter de juteux créneaux de crédulité.

 

 

 

— Un jour, tu m’as préféré une médaille portant le numéro un. Certes, tu ne savais peut-être pas que j’allais en mourir mais entre gagner et me secourir, tu n’as pas hésité. Cette fois-ci, tu ne gagneras pas. Ouvre les sacs.

L’acier de l’arme luisait, lançait des reflets pareils à des éclairs.

 

 

— Non, assassin. Te souviens-tu comment nous avait surnommés Paul Brown, l’Américain qui organisait les stages musicaux ? Les frères ennemis, Caïn et Abel. J’étais le mauvais, Caïn, et toi le bon, Abel. J’étais celui qui devait tuer son frère. Ce que j’ai fait.

Axel le fixa, plein de haine.

— Ah, quand même, tu te sens coupable ?

— Très. À présent, regarde : c’est toi Caïn et moi Abel. Stupide, non ? En vingt ans, nous avons échangé nos rôles. Tu n’es plus qu’une bombe de souffrance, d’exaspération et de haine. De toi qui étais une merveille, j’ai fait un monstre. Comment n’aurais-je pas honte ?

 

 

— IV- Quatrième nouvelle (Un Amour à l'Elysée)

 

 

Je sais, mon cher Henri, je sais ce que certains ont soupçonné sans oser l’écrire. Je sais ce que tu nieras jusqu’à la fin de tes jours avec fermeté et indignation. Je sais ce que tu as fait : tu as conçu, organisé et payé cet attentat. C’était une pure opération de communication. Bien vue, d’ailleurs, car grâce à ce calcul, tu es devenu président. Dommage qu’à cause de ton ambition, ton ancien employé soit désormais cloué dans un fauteuil, tétraplégique. Je te méprise depuis ce jour.

Un silence mit encore plus de distance entre eux deux. Une haine froide envahissait la pièce.

- Je pense que tu deviens folle, prononça-t-il lentement.

 

 

 

 

Henri haït cette cohabitation forcée avec sa femme. Puis, par contamination, se mit à haïr Catherine elle-même.

 

Il cacha de moins en moins ses sentiments. Son masque de mari attentionné, il l’ôtait sitôt qu’il n’y avait plus de témoins ; à peine le couple s’installait-il dans une voiture ou rentrait-il au palais que l’agacement, l’hostilité, la fureur ravageaient les traits du président Morel. Il devint plein de rancune, de fiel, bouillant de rage contenue.

Catherine raffola de cette poussée de violence, laquelle la fouettait, la vivifiait, l’arrachait à l’ennui ; elle l’apprécia comme l’arbre ressent une montée de sève au printemps. Si ce n’était pas le renouveau de leur amour, c’était un renouveau de leur histoire.

 

 

 

 

Au bout d’un mois, elle découvrit le but de ces filatures : le Président se constituait une liste des amis de sa femme ; à la suite de quoi, il envoyait à chacun une invitation de l’Élysée pour partager un « breakfast informel », sans Catherine, entretien au cours duquel, habile, il essayait de leur tirer les vers du nez. Sans que ses interlocuteurs s’en rendissent compte, l’ancien avocat devenu chef d’État parvenait à mesurer leur degré d’intimité avec Catherine, d’admiration ou d’hostilité envers lui, son dessein étant de déterminer si Catherine pouvait avoir livré à un confident ou à une confidente les secrets explosifs qu’elle détenait.

 

 

 

— Tu es perverse.

— Probablement est-ce pour cela, mon cher, que nous nous sommes plu jadis ?

 

 

 

 

En route vers l’hôpital, Catherine sut très vite qu’elle s’en tirerait, son chauffeur aussi. Pourtant, cela ne la rassura pas car elle avait désormais identifié le vrai danger : Henri !

 

 

 

 

— Deux accidents rapprochés qui mettent ta femme en danger de mort… Tu vas évoquer le hasard et la loi des séries, j’imagine ? D’ailleurs, la seule question que je me pose concerne tes intentions. Voulais-tu que j’y reste ? Le cas échéant, tes services secrets sont nuls. Ou voulais-tu juste que je prenne peur ? Si oui, tu es bien obéi. Intimidation réussie ou attentat raté ?

 

 

 

 

— Nous devons maintenant parler d’un problème de santé plus grave, malheureusement. Les analyses de sang nous indiquent la présence d’une tumeur.

— Une tumeur ?

— Une tumeur…

— Vous voulez dire : un cancer ?

 

 

 

 

 

— Ainsi, c’était mon destin… Je devais finir comme ça… et maintenant…

Dans l’appréhension de la mort, il y a trois peurs distinctes, l’inconnu de la date où l’on mourra, l’inconnu de la manière dont on mourra, et l’inconnu de la mort elle-même.

 

 

 

 

 

 

Cependant, lorsqu’elle découvrit que des paparazzis campaient dans les rues avoisinantes, stationnaient devant la sortie qu’elle empruntait toujours, la porte du Coq, au fond du parc, voire grimpaient sur les murs pour voler au téléobjectif un cliché de la première dame malade, elle convoqua le conseiller en communication du Président.

— Mon cher Rigaud, dit-elle, il faut que les journalistes arrêtent sinon ils n’auront plus de cartouches pour ma mort.

 

 

 

 

— Avant d’être un objet de bazar religieux, Rita fut une femme, une femme réelle, une Italienne du XVe siècle qui parvint à réaliser quelque chose d’impossible : réconcilier deux familles qui avaient d’excellentes raisons de se haïr, la famille de son mari et la famille de l’assassin qui avait poignardé son mari. Il n’y avait pas meilleur qu’elle pour atténuer la haine, la mesquinerie, pour exalter l’amour, le pardon. Malade – une plaie purulente au front –, elle vécut néanmoins très âgée, pleine de bonté, d’énergie, d’optimisme, en accomplissant le bien autour d’elle.

 

 

 

Henri n’alluma pas, laissant l’obscurité gagner la pièce. Au fond, ce crépuscule reproduisait leur amour : ce qui avait été lumineux devenait sinistre, poisseux, les ténèbres les écrasaient.

 

 

 

 

  

— Reynaud ! Comment s’appelle le livre ?

— L’Homme que j’aimais.

— L’Homme que j’aimais ?

— Oui. Un beau titre, n’est-ce pas, monsieur le Président ?

 

 

 

Catherine agonisante avait composé un chant d’amour absolu, inouï, célébrant l’homme unique, celui qui l’avait enchantée, enthousiasmée, continuellement surprise, l’homme courageux, intelligent et déterminé qu’elle admirait.

 

 

Journal de l'auteur

 

 

Contrairement à ce que l’on pense, un livre de nouvelles est vraiment un livre, avec un thème et une forme. Si les nouvelles ont une autonomie qui permet qu’on les lise séparément, elles participent chez moi d’un projet global, lequel a son début, son milieu et sa fin.

 

 

 

L’idée du livre précède les nouvelles, elle convoque et crée les nouvelles dans mon imagination.

Ainsi avais-je conçu Odette Toulemonde et La Rêveuse d’Ostende.

Je ne constitue pas un bouquet en rassemblant des fleurs éparses, je recherche les fleurs en fonction du bouquet.

 

 

Parfois, il m’arrive d’écrire des nouvelles pour un événement, une cause, une commémoration. Ces nouvelles restent des feuilles volantes. Si un jour je les réunissais, je les nommerais Nouvelles rassemblées, afin de distinguer ce recueil des livres de nouvelles conçus comme une œuvre. Elles tiendront dans un volume, elles ne constitueront pas un volume.

 

 

 

 

 

 

« L’empoisonneuse »…

Comme toujours, le personnage auquel je prête ma plume m’a envahi. Me voilà métamorphosé en vieille dame – j’ai l’habitude – sérial killeuse de province – j’ai moins l’habitude… Comment les auteurs de romans noirs arrivent-ils à mener une vie normale ? Je crains pour mes proches… Depuis quelques jours, je deviens aussi vicieux que ma tueuse, je ne manifeste plus aucune charité, je tue les gens avec mes réflexions, j’en jubile. À la cuisine, au lieu de l’huile ou du vinaigre, je vois des fioles de poison, je rêve d’horribles choses en assaisonnant mes sauces. Hier soir, j’étais presque déçu de servir une fricassée de champignons qui ne comprenait rien de dangereux.

Même lorsque je ne rédige pas, le personnage ne me lâche plus. Il me hante et parfois parle à ma place. Non seulement le rôle me colle à la peau – ce n’est pas grave – mais à l’esprit. Il mobilise en moi tout ce qui lui ressemble. Si mon personnage est mauvais, il exalte ma méchanceté.

En écrivant La Part de l’autre, mon roman sur Hitler, j’avais déjà tremblé…

Cette nuit, j’étais tellement troublé que j’ai songé, pour me guérir, entamer une biographie de saint François d’Assise…

Ou de Casanova ?

 

 

 

 

 

 

J’avoue que je suis plus touché par les partisans de la liberté, tels Kant ou Sartre, car j’ai eu l’impression en ma vie d’expérimenter ma liberté. En outre, j’ai besoin de croire à la liberté pour des raisons morales : il n’y a ni éthique ni justice fondées si l’homme n’est pas libre, auteur de ses actes, donc responsable ; pas de châtiment ni de mérite non plus. Blâme-t-on une pierre de tomber ? La punit-on ? Non.

Cependant, avoir besoin de la liberté pour des raisons morales, ce n’est pas savoir que la liberté existe. Postuler la liberté ne revient pas à démontrer la liberté.

La question subsiste.

Telle est l’intimité essentielle de la condition humaine :

vivre avec davantage de questions que de réponses.

 

 

 

Amérique toujours… J’éprouve un authentique bonheur à découvrir livres et écrivains que je ne connaissais pas ; avec eux je passe des soirées autour d’un verre à refaire le monde et à repenser la littérature comme si nous avions vingt ans… Leur politesse humble et leur respect pour les autres me touchent, m’inspirent.

 

 

 

À Toronto, je bavarde avec un critique littéraire. Autour de nous, des piles de livres où tout se mêle, les romans commerciaux lancés par un marketing insensé, les œuvres littéraires, les romans de vedettes sportives ou audiovisuelles qui ne sont pas célèbres pour avoir écrit mais écrivent parce qu’elles sont célèbres, etc. Une sorte de nausée m’envahit que je ne lui cache pas.

— Comment faites-vous pour trier et distinguer ces livres ? lui demandé-je.

— Je compte les morts.

— Pardon ?

— Je compte les morts. Plus de deux morts, c’est un livre commercial. Un ou deux morts, c’est de la littérature. Pas de morts, c’est un roman pour enfants.

 

 

 

Je reçois un prix en Italie pour La Rêveuse d’Ostende, mon deuxième livre de nouvelles. Ici, j’ai l’impression que les critiques ont parfaitement compris ce que j’essaie de faire car ils connaissent par cœur lesLeçons américaines d’Italo Calvino, un de mes bréviaires. Qu’un intellectuel recherche la légèreté, la simplicité, ne les choque pas ; au contraire, ils applaudissent car ils savent combien c’est ardu. Avec la subtilité latine, ils ne confondent pas simplicité et simplisme.

Simplisme : l’ignorance des complexités.

Simplicité : les difficultés résolues.

 

 

 

 

Comme d’habitude, je ne vis plus. L’écriture s’est emparée de moi et a placé tout ce qui ne la concerne pas en suspension. Mis entre parenthèses, je me réduis à un scribe, une main au service d’une urgence : les personnages qui veulent exister, l’histoire qui veut trouver ses mots.

Ces fêtes de décembre, je les traverse en fantôme. L’obsession me laisse quelques heures de répit où j’échange sincèrement avec mes parents, ma sœur, son mari, mes neveux, puis sitôt que je quitte une pièce, l’œuvre en cours se réempare de moi.

 

 

La nouvelle est une épure de roman, un roman réduit à l’essentiel.

Ce genre exigeant ne pardonne pas la trahison.

Si l’on peut utiliser le roman en débarras fourre-tout, c’est impossible pour la nouvelle. Il faut mesurer l’espace imparti à la description, au dialogue, à la séquence. La moindre faute d’architecture y apparaît. Les complaisances aussi.

Parfois, je songe que la nouvelle m’épanouit parce que je suis d’abord un homme de théâtre.

 

 

 

Les dramaturges aiment la nouvelle parce qu’ils ont l’impression qu’elle ôte sa liberté au lecteur, qu’elle le convertit en spectateur qui ne peut plus sortir, sauf à quitter définitivement son fauteuil. La nouvelle redonne ce pouvoir à l’écrivain, le pouvoir de gérer le temps, de créer un drame, des attentes, des surprises, de tirer les fils de l’émotion et de l’intelligence, puis, subitement, de baisser le rideau.

En fait, sa brièveté met la nouvelle au même plan que la musique ou le théâtre : un art du temps. La durée de la lecture – comme celle de l’écoute ou du spectacle – est régulée par le créateur.

La brièveté rend la lecture captive.

 

 

 

« Concerto à la mémoire d’un ange ».

Je l’écris sur la musique d’Alban Berg, qui m’ensorcelle et m’amène vers des sensations inouïes, des pensées neuves.

Ainsi je n’avais jamais noté combien l’âge nous rend libres. À vingt ans, nous sommes le produit de notre éducation mais à quarante ans, enfin, le résultat de nos choix – si nous en avons fait.

Le jeune homme devient l’adulte qu’a voulu son enfance. Tandis que l’homme mûr est l’enfant du jeune homme.

 

 

« Un amour à l’Élysée ».

Si cette nouvelle, « Un amour à l’Élysée », clôt le livre, c’est parce qu’elle en donne les clés : comme Henri et Catherine, les hommes s’égarent dans les couloirs du temps, ils ne vivent quasi jamais les mêmes sentiments simultanément, mais subissent des décalages douloureux.

Ainsi l’empoisonneuse et son abbé se ratent…

Ainsi Greg, le matelot, oublie d’être père quand ses filles sont encore des enfants.

Ainsi Chris et Axel sont trop différents l’un de l’autre pour s’apprécier ; et quand ils changent, c’est symétriquement, ce qui reproduit la distance…

Si un jour, les explications nous permettent de comprendre ce que nous avons raté, elles ne le réparent pas.

La rédemption que permet la prise de conscience intervient souvent trop tard. Le mal est accompli… S’amender n’efface rien de ce qui a été commis. Les filles de Greg, le mécanicien du cargo, souffriront toujours d’avoir été mal aimées et peu regardées…

J’aurais pu appeler ce livre Les décalages amoureux.

 

 

 

Quand un livre est achevé, sa vie commence. À partir de ce soir, je n’en suis plus l’auteur. Ses auteurs seront désormais les lecteurs…

Voltaire disait que les meilleurs livres sont ceux écrits à moitié par l’imagination du lecteur. Je souscris à son idée, mais, au fond de moi, j’ai toujours envie d’ajouter : pourvu que le lecteur ait du talent…

Précision : que le lecteur ait, éventuellement, plus de talent que moi ne me gêne pas du tout. Au contraire…

 Fin 

 

 

Moez Lahmédi

moez.lahmedi@voila.fr

 

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17 octobre 2012 3 17 /10 /octobre /2012 18:10

ÉRIC-EMMANUEL SCHMITT, 

Petits crimes conjugaux, 

 Albin Michel, 2003

 

  

GILLES. Il n’y a pas que le tissu à changer, il me semble qu’un des ressorts est plutôt agressif.

LISA. Le ressort intellectuel.

GILLES. Pardon ?

LISA. Tu prétends qu’un fauteuil n’est sain que s’il est inconfortable. Ce ressort qui te rentre dans la fesse gauche, tu l’appelles le ressort intellectuel, l’aiguillon de la pensée, le pic de la vigilance !

GILLES. Suis-je un faux intellectuel ou un véritable fakir ?

LISA. Assieds-toi à ton bureau.

 

 

 

 

 

GILLES. Ai-je aussi une théorie sur les sièges qui crissent ?

LISA. Évidemment. Tu refuses que j’y mette une goutte d’huile. Tu considères chaque grincement comme une sonnette d’alarme. Un tabouret rouillé participe activement à ton combat contre le relâchement universel.

 

 

LISA : Tu ne supportes pas que je range ton bureau, appelant le chaos dans lequel tu entasses les papiers l’« ordre d’archivage historique ». Tu assures qu’une bibliothèque sans poussière est une bibliothèque de salle d’attente. Tu estimes que les miettes, ça n’est pas sale puisque nous mangeons le pain. Tu m’as même soutenu récemment que les miettes sont les larmes du pain qui souffre lorsque nous le déchiquetons ; conclusion : lits et canapés sont pleins de chagrin. Tu ne changes jamais les ampoules grillées sous prétexte qu’il faut porter le deuil de la lumière pendant quelques jours. Après quinze ans d’études et de proximité conjugale, je suis d’ailleurs parvenue à ramener tes multiples théories à une seule thèse, mais fondamentale celle-ci : ne rien faire dans une maison !

 

 

 

 

 

LISA. C’est sans doute infernal mais… d’une certaine façon… je tiens à cet enfer.

GILLES. Pourquoi ?

LISA. Il y fait chaud…

GILLES. Toujours, en enfer.

LISA. Et j’y ai ma place…

GILLES. Lucide Lucifer…

 

 

 

GILLES. Que vas-tu faire si je ne me retrouve pas ? Tu ne vas pas vivre avec mon double décérébré, un singe qui me ressemble ?

 

 

 

GILLES. Si tu m’aimes, tu m’accepteras défiguré, infirme, vieux, malade, mais à la condition que je reste moi-même. Si tu m’aimes, tu me veux « moi », pas seulement mon reflet. Si tu m’aimes… tu…

 

 

 

GILLES (irrité). Je souffre d’une façon qui n’est pas médicalisable ! Qu’est-ce que c’est que cette manie de vouloir me faire avaler une pilule dès que j’éprouve un sentiment ?

 

 

 

 

LISA. Ta fidélité, c’était important pour moi. Je n’ai pas assez confiance en moi pour lutter jour après jour contre des rivales… ou des soupçons.

 

 

 

 

GILLES. C’est effrayant. Je marche au-dessus d’un précipice. À chaque instant, je peux apprendre un détail immonde qui me transforme en salaud. J’avance sur un fil, je me maintiens au présent, je n’ai pas peur de l’avenir mais je redoute ce passé. Je crains qu’il ne soit trop lourd, qu’il ne me déséquilibre, qu’il ne m’entraîne… J’avance à la rencontre de moi sans savoir si la destination est bonne. Quels sont mes défauts ?

 

 

 

 

GILLES. « À Lisa, ma femme, ma conscience et ma mauvaise conscience, mon amour, celui qui l’adore mais ne la mérite pas », l’homme qui écrit cette phrase a quelque chose à se faire pardonner, non ?

LISA. Non.

 

 

 

 

GILLES. J’obéis à une belle femme que je ne connais pas, qui me sourit, qui m’emmène chez elle, qui me fait comprendre que tout est possible entre nous puisque, au fond, je suis son mari… C’est comme une attente avant un dépucelage.

 

 

 

 

LISA. L’usure. Mais l’usure, c’est un fait plus qu’un problème. C’est normal. Comme les rides.

GILLES. L’usure de quoi ?

LISA. L’usure du désir.

GILLES. C’est pour cela que tu me repousses ?

 

 

 

 

GILLES (timidement). Un ange passe.

LISA (du tac au tac). Il serre les fesses.

GILLES. Pardon ?

LISA (se déridant). Je te cite. Comme tu as horreur des expressions toutes faites, tu les complètes d’une manière qui les rend encore plus absurdes. Si quelqu’un s’exclame : « Un ange passe », tu ajoutes toujours : « Il porte un seau », ou bien : « Il serre les fesses. »

 

 

 

 

 

GILLES. Allons… ce n’est qu’un accident… tu ne peux pas t’estimer coupable d’un accident…

 

 

 

 

GILLES. En fait, je suis devenu le héros de mes romans, l’inspecteur James Dirdy…

LISA (corrigeant par réflexe). James Dirty.

GILLES. Dirty : pour découvrir la vérité, j’enquête sur le lieu du crime.

LISA. Un crime, quel crime ?

GILLES. C’est une façon de parler. Mais qui sait, vraiment, s’il ne s’est pas produit un crime ici ?

LISA. Cesse ce jeu, s’il te plaît.

 

 

 

LISA. Une déformation professionnelle. Tu écris des romans noirs. Tu aimes avoir peur, soupçonner, suspecter et supposer que le pire est à venir.

GILLES. À venir ? J’avais l’impression qu’il était derrière.

LISA. Alors tu as changé : tu disais toujours que le pire nous attend.

GILLES. Pessimiste ?

LISA. Pessimiste en pensée. Optimiste en action. Tu vis comme quelqu’un qui croit à la vie. Tu écris comme quelqu’un qui n’y croit pas.

GILLES. Le pessimisme demeure le privilège de l’homme qui réfléchit.

LISA. On n’est pas obligé de réfléchir.

GILLES. On n’est pas obligé d’agir non plus.

 

 

 

 

GILLES. Intelligence et mémoire ne sont pas localisées dans les mêmes zones du cerveau.

LISA. Si tu le dis.

GILLES (sèchement). Ce n’est pas moi qui le dis, mais la science.

LISA. Si la science le dit.

GILLES. Tu ne la crois pas ?

LISA (aussi sèchement). On n’a pas à croire ou ne pas croire la science, elle délivre des informations qui se passent de notre approbation, non ?

GILLES. Exactement.

 

 

 

GILLES. Je suis peut-être un assassin qu’on ne suspecte pas encore et que tu vas protéger en ne lui parlant de rien. Je suis peut-être un violeur de jeunes filles qui commet des attentats à répétition et que tu…

 

 

 

LISA. Qu’est-ce que tu as dit ?

GILLES. Pas besoin d’aller jusqu’à Portofino.

LISA. Pourquoi Portofino ?

GILLES. C’est là que nous avons passé notre nuit de noces, non ?

LISA. Tu t’en souviens ?

GILLES. Non. C’est toi qui me l’as dit tout à l’heure.

LISA. Sûrement pas. J’ai dit Italie.

GILLES (calmement). Tu as dit Portofino.

LISA. J’ai dit Italie.

GILLES. C’est impossible. Comment le saurais-je autrement ?

LISA. Gilles, tu recouvres la mémoire !

GILLES. Mais non ! Je ne recouvre rien.

LISA. Enfin, tu viens de te rappeler…

GILLES. Je suis formel. C’est toi qui as évoqué Portofino tout à l’heure.

LISA. J’ai dit Italie.

GILLES. Tu ne t’en es pas rendu compte mais tu as prononcé Portofino.

LISA. Je n’ai pas dit Portofino parce que, tout à l’heure, justement, j’étais furieuse contre moi-même de ne pas retrouver le nom de cette station.

 

 

 

GILLES. Oui ! Ces tableaux, ce sont les tiens, c’est toi qui peins ! Ce Gilles qui t’accompagne dans les magasins, c’est toi qui l’as inventé ! Ce Gilles qui ne quitte pas la maison et qui ne te trompe jamais, c’est celui dont tu préférerais partager la vie, Lisa !

 

 

 

 

GILLES. Mon crâne est un livre dont il manque des pages. Les dernières particulièrement. Je ne me souviens pas du jour de l’accident.

LISA. Du tout ?

GILLES. Du tout. (Il la regarde dans les yeux.) Je te le jure.

 

 

 

GILLES. Tu m’apportais mes livres, la collection de mes romans policiers, histoire de piquer ma mémoire. Or tu en avais oublié un. Lequel ? Petits crimes conjugaux. En consultant la liste, je te l’ai fait remarquer. Tu m’as répondu que c’était sans importance car je détestais ce livre et je regrettais de l’avoir écrit. Et voilà, un joli petit mensonge, affirmé d’une façon péremptoire. Ça m’a cloué la bouche.

 

 

 

 

Un vieux couple est un couple où chacun tente de supprimer son partenaire. Lorsque vous voyez une femme et un homme devant le maire, demandez-vous lequel des deux sera l’assassin ?

 

 

 

LISA. Il y a des gens qui boivent pour oublier. Pas moi. Moi, ça ne marche pas. Moi, à ta place, je ne serais jamais devenue amnésique. Même avec le pire coup sur la tête. Rien ne peut me faire perdre la mémoire. Notre mémoire. Ni deux, ni trois, ni cinq bouteilles. Alors ta petite bosse…

 

 

 

GILLES. Entourée de silence, surtout. Jamais vu une femme avec autant de silence autour d’elle. Un mystère vivant protégé de murailles invisibles mais palpables. Lointaine. Inaccessible. Tu m’impressionnais beaucoup.

LISA. Allons !

GILLES. Et ton regard… Un regard de sage, un regard antique, un regard d’au moins deux mille ans dans un corps de jeune femme. (Frissonnant.) Alors que je ne te quittais pas des yeux depuis le matin, le soir je n’étais toujours pas parvenu à t’aborder.

 

 

 

 

 

GILLES. Tu joues la scène de notre rencontre ou celle de ce soir ?

LISA. Ma réplique est la même : « Pas encore. »

GILLES (étonné). Ça ne te gêne pas de refuser tout le temps ?

LISA. Je ne refuse pas, je diffère.

GILLES. Les femmes ont vraiment tendance à transformer les hommes en mendiants. Lorsque j’essaie de te faire comprendre que je voudrais coucher avec toi, j’ai l’impression de te demander l’aumône. (Un temps.) Et du coup, lorsque tu me l’accordes, la charité, j’ai le sentiment fugace de me retrouver devant une bonne sœur, ce qui n’est pas du tout l’image souhaitée à cet instant-là.

 

 

 

GILLES. Je le savais ! Je savais en entrant ici qu’il y avait quelque chose de lourd, de douloureux, d’insupportable qui m’attendait. Que s’est-il passé ?

LISA. Cesse de chercher, Gilles. Si tu trouves, tu auras encore plus mal.

 

 

GILLES. Quoi ? Qu’est-ce qui est derrière nous ?

LISA. Tu as essayé de me tuer.

 

 

 

 

LISA. Lorsque je suis redescendue avec ma valise, tu t’es jeté sur moi et tu as commencé à m’étrangler. J’ai voulu me défendre, j’ai saisi cette statuette et…

 

 

 LISA. Hors de question qu’il se brise. J’y travaille depuis quinze ans. C’est mon œuvre. (Se corrigeant.) Notre œuvre. N’en es-tu pas fier, toi aussi ?

GILLES. Maintenir un couple par orgueil, c’est obéir à l’amour-propre, pas à l’amour.

 

 

 

 

LISA. On ne peut pas fausser compagnie à son destin. (Un temps.) Tu es mon destin. (Avec douceur.) Nous ne nous appartiendrons jamais physiquement, mais nous nous appartenons mentalement. Tu es tombé au fond de moi, je suis tombée au fond de toi, nous sommes captifs. Même lorsque tu n’es pas mon homme dans ma chair, tu es mon homme dans mes souvenirs, dans mes rêves, dans mes espoirs. C’est là que tu me tiens. Nous pouvons peut-être nous séparer, nous ne pouvons plus nous quitter. Tous ces jours où tu étais absent, absent d’ici, absent de toi-même, je continuais à t’adresser toutes mes pensées, je te faisais partager mes humeurs. Qu’est-ce que c’est, aimer un homme d’amour ? C’est l’aimer malgré soi, malgré lui, envers et contre tout. C’est l’aimer d’une façon qui ne dépend plus de personne. J’aime tes désirs et même tes aversions, j’aime le mal que tu m’infliges, un mal qui ne me fait pas mal, un mal que j’oublie tout de suite, un mal sans traces. Aimer, c’est cette endurance-là, celle qui permet de passer à travers tous les états, de la souffrance à la joie, avec la même intensité. Je t’aimais avant que tu veuilles me tuer. Je t’aime toujours après. Mon amour pour toi, c’est un noyau, une nébuleuse au fond de mon esprit, quelque chose que je ne peux plus atteindre ni changer. Une part de toi est en moi. Même si tu partais, cette part resterait. J’ai une forme de toi en moi. Je suis ton empreinte, tu es la mienne, aucun de nous deux ne peut plus exister séparément.

 

 

 

LISA. Petits crimes conjugaux Finalement ton meilleur livre.

GILLES. Oui. Qui va tuer l’autre ? (Un temps.) J’avais cependant péché par naïveté, je n’avais pas osé imaginer qu’un conjoint puisse accuser l’autre du crime qu’il a lui-même commis. (S’inclinant devant elle.) Bravo, là, tu me dépasses.

LISA. Quand la violence s’installe dans un couple, peu importe qui la manifeste.

GILLES. Bravo, maître, très belle idée de plaidoirie.

 

 

 

 

  

GILLES. Quelle violence, Lisa ?

LISA (explosant). La violence que ça fait, quinze ans ! La violence que tu me plais autant ! La violence que je te vois vieillir, que je me vois vieillir, sans renoncer à nous. La violence qu’il faudrait que je me lasse et que je ne me lasse pas ! La violence que tu es beau ! La violence que j’ai peur que tu partes ! La violence que tu es un homme et que je suis une femme ! Les hommes vieillissent mieux, ou du moins ils en sont persuadés, et les femmes aussi : alors tu brilles, tu plais, tu continues à plaire, les jeunes filles te sourient dans la rue plus que les jeunes hommes ne me sourient. Tu pourrais parfaitement te passer de moi tandis que je me sens incapable de vivre sans toi.

 

 

 

 

 

LISA. Le destin de l’amour, c’est la décadence. C’est toi qui l’as écrit dans ton livre, Petits crimes conjugaux. Horrible ! Lorsque je l’ai lu, j’avais l’impression de surprendre une conversation que je ne devais pas entendre, une conversation où tu disais du mal de moi et plein de saloperies sur nous, une conversation qui me faisait perdre mes illusions. La décadence de l’amour ! Les termites ! Ces insectes qui bouffent les poutres et les charpentes. On ne les voit pas, on ne les entend pas, ils grignotent jusqu’à ce qu’un jour la maison s’écroule. Tout était devenu creux sans qu’on le sache. L’architecture, la structure, tout ce qui était censé soutenir les murs : du vide ! Voilà notre couple ! La paresse remplace l’amour, les habitudes dégagent les sentiments, ça a l’apparence d’une maison, or les colonnes ne sont plus en bois, c’est du carton, c’est du papier mâché. Tendresse ? Au début, tu m’as préférée mais est-ce que tu me préfères toujours ? Tu prétends que tu m’aimes mais est-ce que je te plais toujours ? Comme je suis là, la question a disparu, et le désir aussi. Tu ne souhaites plus vivre avec moi puisque tu vis avec moi. Je ne suis plus ton évasion, je suis ta prison, tu te cognes à moi, tu me subis.

 

 

 

 

 

 

LISA. Continuer pourquoi ? Là aussi, je t’ai lu. Hommes et femmes ne restent ensemble que par ce qu’ils ont de plus bas, de plus vil et de plus laid en eux : l’intérêt, l’angoisse du changement, la crainte de vieillir, la peur de la solitude. Ils s’engourdissent, ils s’amenuisent, ils abandonnent l’idée qu’ils peuvent faire quelque chose de leur vie, ils ne se tiennent la main que pour ne pas marcher seuls vers le cimetière. Tu n’es resté avec moi que pour de mauvaises raisons.

GILLES. Tandis que toi, naturellement, tu n’en avais que des bonnes ?

LISA. Oui.

GILLES. Lesquelles ?

LISA. Toi.

 

 

 

 

 

 

LISA (violente). Moi non plus, je ne suis pas d’accord avec moi-même. C’est parce que je n’ai pas qu’un cerveau, j’en ai deux. Si, Gilles ! Deux cerveaux. Le moderne et l’archaïque. Le moderne respecte ta liberté, se grise de tolérance, fait preuve de compréhension avec tellement de sophistication, mais l’archaïque te veut pour moi toute seule, refuse de te partager, sursaute au premier coup de téléphone non identifié, gamberge devant une note de restaurant inexpliquée, s’assombrit au moindre changement de parfum, s’inquiète lorsque tu reprends le sport ou achètes de nouveaux vêtements, suspecte ton sourire, la nuit, lorsque tu rêves, projette un meurtre à l’idée qu’une autre femme t’embrasse, que deux bras t’attrapent le cou, que deux jambes s’ouvrent sous toi… C’est un reptile tapi au fond de moi, aux yeux jaunes et perçants, en éveil, qui ne se repose jamais, c’est moi, Gilles, c’est aussi moi. Même avec des cours intensifs et deux mille cinq cents ans d’éducation, tu ne pourras m’arracher ce qu’il y a d’animal, d’instinctif dans l’amour.

 

 

 

   Voilà, le rationalisme amoureux : aimons-nous le temps que nos illusions tiennent, dès qu’elles tombent quittons-nous. Sitôt que nous sommes en face de quelqu’un de réel, non plus quelqu’un de rêvé, séparons-nous.

LISA. Non, non, je ne veux pas ça.

 

 

 

GILLES. Je te regarde et je pense : est-ce que, malgré mes doutes, mes soupçons, mes inquiétudes, ma lassitude, j’ai envie de la perdre ? Et la réponse me vient. Toujours la même. Et le courage avec. C’est irrationnel d’aimer, c’est une fantaisie qui n’appartient pas à notre époque, ça ne se justifie pas, ce n’est pas pratique, c’est à soi-même sa seule justification.

 

 

 

GILLES. Mon amnésie, c’était une façon d’enquêter, de comprendre, je voulais saisir pourquoi tu me haïssais au point de me frapper dans le noir. Mon amnésie, c’était un mensonge pour revenir, te retrouver. Je ne t’ai menti que par amour.

 

 

 

GILLES. Je ne faisais plus attention à toi. Je t’avais recouverte de tendresse, comme on voile un visage de femme ; derrière, je ne voyais plus tes traits. Je n’osais même pas te demander pourquoi tu buvais. Je me reposais sur la durée de notre couple – quinze ans – sans percevoir que le temps n’est pas un allié en amour. Merci d’avoir assassiné le couple qui s’endormait. Merci d’avoir tué les étrangers que nous étions devenus. Il n’y a qu’une femme pour avoir ce courage.

 

 

 

GILLES. Les hommes sont lâches, ils refusent de voir les problèmes chez eux, ils veulent continuer à croire que tout va bien. Les femmes, elles, ne détournent pas la tête.

 

 

 

 

 

GILLES. Les femmes affrontent les problèmes, Lisa, mais elles ont tendance à croire qu’elles sont elles-mêmes le problème, que l’usure du couple tient à l’usure de leur séduction, elles s’estiment responsables, coupables, elles ramènent tout à elles.

 

 

 

LISA. Les hommes pèchent par égoïsme, les femmes par égocentrisme.

 

 

 

GILLES. Je suis revenu, Lisa, revenu ici, dans notre vie, dans notre couple. Après l’accident, je ne suis pas devenu amnésique, non, mais avant l’accident, je l’étais. Amnésique parce que je partageais mes jours et mes nuits avec toi mais que je me contais une histoire différente. Amnésique parce que je bandais pour toi et que je me retournais ostensiblement sur les autres femmes. Amnésique parce que j’éprouvais un sentiment insurmontable envers toi et que je préférais parler de mes petites pulsions.

Amnésique parce que je t’étais au fond fidèle mais que j’aurais crevé la gueule ouverte plutôt que l’avouer. Je t’adorais et j’oubliais de te le dire. Je ne suis qu’un homme, Lisa, et la caractéristique des hommes, c’est qu’ils refusent leur destin. Ils préfèrent leur liberté. Mais qu’est-ce que c’est, une liberté qui ne s’engage pas ? Une liberté creuse, vide, inconsistante, une liberté qui ne choisit rien, une liberté velléitaire, une liberté préventive.

 

 

. Amoureux, je me voulais sans entrave. Marié, je me désirais infidèle. J’étais double, Lisa, double et fier de l’être, je marchais à côté de moi-même, inapte à me contenter de la réalité, impuissant à m’émerveiller, n’habitant quelque part que pour m’en évader. Te dire à quel point je t’aimais, je ne le pouvais : cela revenait à passer des menottes à mon double. Admettre que notre couple était ma plus grande aventure aurait poussé mon double à se moquer de moi. Voilà, je suis revenu.

 

 

 

 

 

LISA. Et si je te tue ?

GILLES. Si je dois mourir, je veux que ce soit par toi. Ton absence, elle va m’empoisonner, elle ne me tuera pas. Reste s’il te plaît, reste avec moi. Je ne veux pas d’autre femme. Je ne veux pas d’autre assassin.

LISA. Adieu.

 

 

 

Ils rient. Lisa comprend qu’elle peut continuer ainsi, sur ce mode léger. Elle prend les répliques qui étaient celles de Gilles la première fois.

LISA. La vie est vraiment rosse.

GILLES. La vie n’en fait qu’à sa tête.

Elle passe devant lui et le regarde.

LISA. Quel genre d’homme êtes-vous ?

GILLES. Le vôtre ?

LISA. Je vous le confirme. Chaque phrase me coûte une suée dans les reins, j’ai l’impression d’avoir le cerveau engourdi, tous les symptômes d’un malaise qu’on appelle l’attirance irrésistible.

GILLES. Désolé je n’ai pas de remède.

LISA. Vous êtes le remède.

Ils se sourient.

GILLES. Est-ce qu’il y a quelqu’un dans votre vie.

LISA. En ce moment, il y a toi.

 FIN

 

 

Moez lahmédi

moez.lahmedi@voila.fr

 

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17 octobre 2012 3 17 /10 /octobre /2012 10:07

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ÉRIC-EMMANUEL SCHMITT, 

Variations énigmatiques

 ALBIN MICHEL, 1996. Extraits

 

 

ABEL ZNORKO (goguenard). Oh, pardon, Larsen… je comprends… la quintessence de votre être tient dans le s… Larsen… (Se moquant.) Bien sûr… c’est impressionnant… Larsen… Erik Larsen… c’est quelque chose qui comble un trou ontologique, qui bouche les abîmes de la création… oui, oui, l’œuvre de Kant ou de Platon me semble un mauvais soufflé métaphysique auprès de la consistance de ce s… Larsen… bien sûr, c’est évident, comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ?

 

 

 

ERIK LARSEN. Monsieur Znorko, je suis journaliste à La Gazette de Nobrovsnik et vous avez accepté de vous prêter à un entretien avec moi.

 

ABEL ZNORKO. Fabulation ! Je déteste les journalistes et je ne converse qu’avec moi-même. (Un temps.) Je ne vois pas pour quelle raison je me serais laissé envahir.

 

 

ABEL ZNORKO (simplement). Prix Nobel… ne vous laissez pas éblouir par une médaille.

 

 

 

ABEL ZNORKO. Modeste, moi ? Je ne crois pas que la modestie existe. Regardez un modeste : ses rougeurs et son trouble ne sont guère que les contorsions de son immodestie qui cherche à se donner un mérite supplémentaire. (Brusquement, il fixe intensément le journaliste.) Donc vous étiez en train de me dire poliment que vous n’aimez pas mes livres.

 

 

 

 

ERIK LARSEN. Vous venez de publier L’Amour inavoué, votre vingt et unième livre. […] Vous avez créé une grande surprise avec ce roman : c’est la première fois que vous parlez d’amour. Votre terrain de prédilection est d’ordinaire le roman philosophique, vous installez vos fictions sur des hauteurs habitées par l’esprit seul, loin de tout réalisme, dans un monde qui n’appartient qu’à vous. Et là, subitement, vous parlez d’une aventure presque ordinaire, quotidienne… l’affection d’un homme – un écrivain tout de même – et d’une femme, une histoire de chair et de sang où frémit le souffle de la vie. De l’avis de tous, c’est votre plus beau livre, le plus sensible, le plus intime. Les critiques, qui vous ont parfois malmené, ont été très élogieux. C’est un concert de compliments.

 

 

 

 

 

ERIK LARSEN. On dirait que vous aimez vos livres comme des enfants.

 ABEL ZNORKO (fuyant). Ce sont eux qui me font vivre ; je suis un père entretenu mais reconnaissant.

 

 

 

 

 

ABEL ZNORKO. Qu’est-ce que cela peut vous faire ? Ce qu’il y a de beau dans un mystère, c’est le secret qu’il contient, et non la vérité qu’il cache. (Brusquement sec.) Quand vous allez au restaurant, entrez-vous par la cuisine ? Et fouillez-vous les poubelles en sortant ?

 

 

 

ABEL ZNORKO. « Bêtement » est le terme exact. Je voudrais bien savoir ce qu’est un détail qui ne s’invente pas ? Est-ce que le talent de romancier n’est pas justement d’inventer des détails qui ne s’inventent pas, qui ont l’air vrai ? Quand une page sonne authentiquement, elle ne le doit pas à la vie mais au talent de son auteur. La littérature ne bégaie pas l’existence, elle l’invente, elle la provoque, elle la dépasse, monsieur Larden.

 

 

 

ABEL ZNORKO. N’importe quel microcéphale lobotomisé me poserait la même question que vous : quel rapport entre ce que vous écrivez et ce que vous vivez ? À force de consigner les événements dans vos folioles graisseuses, à force d’étaler votre syntaxe d’anémique, à force de copier, recopier, rapporter et reproduire, vous êtes devenus des infirmes de la création et vous croyez que toute personne qui prend la plume agit comme vous ! Je crée, moi, monsieur, je ne rapporte pas. Est-ce que vous auriez demandé à Homère s’il avait vécu sur l’Olympe, au milieu des dieux ?

 

 

 

 

 

ERIK LARSEN. Vous vous estimez toujours supérieur à votre interlocuteur ?

 ABEL ZNORKO. Vous n’avez tout de même pas la prétention de valoir plus que moi ?

 

ERIK LARSEN. Non, monsieur Znorko, non, je n’ai pas de prétention du tout. Je ne suis pas un grand écrivain, même pas un écrivain, je n’ai jamais tracé une seule phrase qui méritât d’être retenue mais j’ai toujours été respectueux des personnes que j’ai rencontrées et j’ai pris l’habitude, quand on me demande quelque chose, de répondre sincèrement.

 

 

 

ABEL ZNORKO (fermé). Ah, n’insistez pas, je suis un faussaire, et rien d’autre. Vous vous êtes trompé de boutique : la vérité, je ne vends pas. Je ne fournis que des artifices. Mais apercevez donc vos contradictions : vous venez voir un homme célèbre pour sa fabrique de mensonges et vous lui demandez de vous fournir la vérité… Autant aller acheter votre pain chez le boucher.

 

 

 

 

 

ABEL ZNORKO. J’ai horreur de cette nouvelle mode qui consiste à être « sympathique ». On se frotte à n’importe qui, on lèche, on se fait lécher, on jappe, on tend la patte, on donne ses dents à compter… « Sympathique », quelle chute !…

 

 

 

 

 

ERIK LARSEN (légèrement ironique). N’est-ce pas fatigant de vivre avec un génie ?

 ABEL ZNORKO. Moins que de vivre avec un imbécile. (Il regarde la baie.) Je suis bien à Rösvannöy. L’aurore dure six mois, le crépuscule six autres ; j’échappe à ce que la nature peut avoir de fastidieux ailleurs, les saisons, les climats mitigés, cette alternance quotidienne et idiote du jour et de la nuit. Ici, près du pôle, la nature ne s’agite plus, elle fait la planche. (Un temps.) Et puis il y a la mer, le ciel, la prairie, ces grandes pages blanches qui s’écrivent sans moi.

 

 

 

 

 

ABEL ZNORKO. Merci. Mais je n’ai aucun mérite. Il y a deux races particulièrement monotones dans le règne animal : les hommes et les chiens. On en a vite fait le tour.

 

 

 

ERIK LARSEN. Revenons à votre livre. Parlez-nous de votre conception de l’amour.

 ABEL ZNORKO. Pourquoi dites-vous « nous » quand vous me posez une question ?

 ERIK LARSEN. Je parle au nom de mes lecteurs.

 ABEL ZNORKO. Foutre ! Épargnez-moi votre mégalomanie. Vous ne parlez pas au nom du peuple sous prétexte qu’il y a un nombre régulier de couillons qui achètent votre torchon pour emballer leurs légumes.

 

 

 

ABEL ZNORKO. Je hais l’amour. C’est un sentiment que j’ai toujours voulu m’éviter. Il me le rend bien, d’ailleurs.

 

 

ERIK LARSEN. Pourtant… vous avez été aimé ?

ABEL ZNORKO. Désiré. Énormément. Les lectrices prêtent toutes les vertus à un écrivain. Lorsque je me rendais dans une foire aux livres, je provoquais autant d’évanouissements qu’une rock-star. Je ne compte plus le nombre de jolies femmes qui m’ont offert leur corps et leur vie.

ERIK LARSEN. Ah ! Et alors ?

ABEL ZNORKO. Je prenais le corps, je leur laissais la vie. (Riant.) Jeune, je me suis d’ailleurs rapidement spécialisé dans la femme mariée, histoire d’être plus tranquille : l’adultère protège des sentiments.

 

 

ABEL ZNORKO. Les maris ne tuent pas par jalousie, ils se sont endormis avant.

 

 

 

Il fut un temps où la terre prodiguait le bonheur aux hommes. La vie avait un goût d’orange, d’eau fraîche et de sieste au soleil. Le travail n’existait pas. On mangeait, on buvait, on dormait, hommes et femmes s’emboîtaient naturellement dès qu’ils ressentaient une démangeaison de l’entrejambe, rien ne portait à conséquence, le couple n’existait pas, seulement l’accouplement, aucune loi ne régissait le haut des cuisses, le seul plaisir régnait. Mais le Paradis est ennuyeux comme le bonheur. Les hommes se rendirent compte que le sexe toujours satisfait s’avérait encore plus monotone que le sommeil qui le suit. La gymnastique de la jouissance commençait à les lasser. Alors les hommes créèrent l’interdit. Ils décrétèrent certaines liaisons illicites. Comme des cavaliers à une course d’obstacles, ils trouvèrent la piste moins ennuyeuse barrée de plusieurs empêchements. L’interdit leur donna le goût pulpeux et cependant amer de la transgression. Mais on se lasse d’escalader toujours les mêmes montagnes. Alors les hommes voulurent inventer quelque chose d’encore plus compliqué que le vice : ils inventèrent l’impossible, ils inventèrent l’amour.

 

 

 

 

ABEL ZNORKO. L’amour n’est rien qu’une perversion de la sexualité, un détour, une erreur, un chemin de traverse où musardent ceux qu’ennuie le coït.

 

 

ABEL ZNORKO. Mais si, comprenez l’avantage : le plaisir se tient dans l’instant, fugace, futile, toujours évanoui ; l’amour, lui, se loge dans la durée. Enfin du solide, du contrarié, du consistant ! L’amour ouvre le temps aux dimensions d’une histoire, crée des étapes, des approches, des refus, des chagrins, des soupirs, des joies, des peines et des retournements, bref, l’amour offre la séduction du labyrinthe. (Simplement.) Voilà, mon petit Larsen, ce n’est rien d’autre, l’amour : l’histoire que s’inventent dans la vie ceux qui ne savent pas inventer des histoires dans les mots.

 

 

 

 

ERIK LARSEN. Mais vous êtes fou, complètement fou ! Les balles sont passées à quelques centimètres de moi.

ABEL ZNORKO (s’amusant). Vos impressions. Cela fait quel effet d’être pris pour un lapin ?

 

 

ERIK LARSEN. Une enquête. Vous donnez des sommes énormes aux unités de recherches sur les plus graves maladies. N’importe qui se vanterait haut et fort d’en offrir le dixième. Pourquoi le passer sous silence ?

ABEL ZNORKO (bougonnant). Je ne donne pas par bonté, je donne par peur.

 

 

 

ERIK LARSEN. Il y a quelque chose qui m’amuse chez les menteurs, c’est qu’ils ne peuvent s’empêcher de dire la vérité. J’attends mon heure.

 

 

 

ABEL ZNORKO. Il émane de vous un fumet d’intense platitude ; cela sent la charentaise, le pot-au-feu, le mégot propre, le gazon coupé et la lavande dans les draps… Je ne vous vois pas risquer d’avoir un bonheur différent des autres. Tout est dans la norme et le morne. (Il se met à rire.)

 

 

 

ERIK LARSEN. Allons… vous me parlez avec haine : pourquoi ? D’où vient cette haine ? La haine n’a jamais la haine pour origine, elle exprime… autre chose… la souffrance, la frustration, la jalousie, l’angoisse…

 

 

 

ERIK LARSEN. L’amour parle au nom de l’amour mais la haine parle toujours pour quelque chose d’autre. De quoi souffrez-vous ?

 

 

 

ABEL ZNORKO. Écoutez, pour vous tranquilliser, je vais vous dire qui est H.M. C’est Henri Metzger, mon premier éditeur. Je lui dois toute ma carrière. Mais comme il est mort et que j’ai changé de maison, par respect pour mon nouvel éditeur je me suis contenté des initiales.

 

 

 

 

ABEL ZNORKO. Je vous avais prévenu : la vérité déçoit toujours.

 

 

 

Le mensonge est délicat, artiste, il énonce ce qui devrait être alors que la vérité se limite à ce qui est. Comparez un savant et un escroc : seul l’escroc a le sens de l’idéal.

 

 

ABEL ZNORKO (lentement). Eva Larmor, dans mon livre, est inspirée par un personnage réel, une femme que j’ai aimée. C’est votre compatriote, Hélène Metternach.

 

 

ABEL ZNORKO. La figure des gens beaux a une architecture même lorsqu’ils n’expriment rien ; les gens ingrats sont contraints de sourire, de faire briller leurs yeux, d’animer leur bouche pour raviver une face sans consistance. De son visage, on ne retenait que les sentiments, pas les traits. Hélène était condamnée à s’exprimer constamment.

En plus, elle était affublée d’une peau qui me mettait mal à l’aise. Lorsque je la regardais, je frissonnais de gêne, comme si sa chair s’offrait, tactile… J’osais à peine me tourner vers Hélène, j’avais l’impression qu’on me surprenait en train de la presser, de la toucher, de la palper. « Cette pauvre fille a une peau indécente », me disais-je.

 

 

 

Méfiez-vous des femmes que vous trouvez laides, elles sont irrésistibles…

 

 

 

ABEL ZNORKO. Je ne l’ai pas séduite, c’est elle qui m’a séduit. La chute d’un homme, aucune femme ne résiste à cela. (Un temps, l’œil dans ses souvenirs, sincère.) J’étais désarmé devant elle, j’avais cinq ans, dix ans, vingt ans, j’étais moi à tous mes âges, ce n’est qu’auprès d’elle que j’ai enfin vécu mon enfance et ma jeunesse, à quarante ans.

 

 

ABEL ZNORKO (riant). Pour un écrivain, le mariage c’est une serpillière au milieu de la bibliothèque. (Un temps.) Je préfère une brève folie à une longue sottise.

 

 

 

Tout ce qu’il y a de détresse dans l’amour, c’est avec elle que je l’ai découvert. Avez-vous jamais senti la cruauté tapie dans une caresse ? On pense que la caresse nous rapproche ? Elle nous sépare. La caresse agace, exacerbe ; la distance se creuse entre la paume et la peau, il y a une douleur sous chaque caresse, la douleur de ne pas se rejoindre vraiment ; la caresse est un malentendu entre une solitude qui voudrait s’approcher et une solitude qui voudrait être approchée… mais ça ne marche pas… et plus l’on s’excite, plus l’on recule… on croit que l’on caresse un corps, on avive une blessure…

 

 

 

Pauvre petite jouissance qui resépare les corps, jouissance qui désunit. Désamour. Chacun allait rouler de son côté du lit, rendu au froid, au désert, au silence, à la mort. Nous étions deux. À jamais. Et le souvenir demeurait d’un moment où j’avais cru sortir de moi, une amertume triste et capiteuse, comme un parfum de magnolia qui alourdit un soir d’été… Le plaisir n’est qu’une manière d’échouer dans sa propre solitude.

 

 

 

ABEL ZNORKO : Le sexe n’est qu’une chiennerie quand il se mêle à l’amour. Hélène et moi, nous nous devions de passer au-dessus de ces petites secousses.

 

 

 

ABEL ZNORKO :  L’épée de Tristan. Vous connaissez l’histoire de Tristan et Iseult, c’est aussi une légende d’ici… Les plus grands amants du monde finissent leur séjour terrestre sur un même lit, couchés côte à côte pour l’éternité, avec, entre eux, l’épée de Tristan… Iseult n’a pu rester heureuse que grâce à l’épée qui la sépare de Tristan.

ERIK LARSEN. Vous n’aimez pas l’amour, mais le mal d’amour.

ABEL ZNORKO. Sottise.

ERIK LARSEN. Vous avez besoin d’Hélène pour brûler, vous consumer, vous lamenter… pour mourir, pas pour vivre.

 

 

ERIK LARSEN. Ce n’est pas Hélène que vous aimez, mais l’intensité de votre souffrance, la bizarrerie de votre histoire, les affres d’une séparation contre nature… Vous n’avez pas besoin de la présence d’Hélène, mais de son absence. Pas Hélène telle qu’elle est, mais Hélène telle qu’elle vous manque. Oui, vous avez bien fait de ne pas révéler au public que votre livre venait de votre vie : on aurait découvert qu’Abel Znorko, le grand Abel Znorko, n’était qu’un simple adolescent boutonneux qui se languit en attendant le facteur depuis quinze ans !

 

 

 

 

ERIK LARSEN. Que savez-vous d’elle, finalement ? Vous vous êtes contenté de vous frotter contre elle pendant cinq mois puis vous l’avez renvoyée. Vous n’avez jamais commencé à faire un couple, vous avez fui avant !

 

ABEL ZNORKO (mauvais). Plaignez-vous. Sinon, vous n’auriez même pas eu mes restes.

 

 

ERIK LARSEN. Tomber amoureux, c’est à la portée de n’importe qui, mais aimer…

 

 

 

ABEL ZNORKO. Je sais reconnaître l’homme à femmes, je le repère à sa narine : c’est une narine de renifleur, une narine qui a besoin de s’approcher pour sentir, une narine baladeuse, une narine qui se glisse dans les plis, sous les bras, sous les coudes, sous… Vous, vous avez la narine respectueuse.

 

 

ABEL ZNORKO (insistant). Hélène est la femme la plus sensuelle que j’aie connue. Je me demande comment vous arrivez à la combler…

 

 

ERIK LARSEN (sincère). Hélène n’est pas portée sur ces choses. Nous faisons rarement l’amour.

 

 

 

ERIK LARSEN. « Hélène, la femme la plus sensuelle »… Mais croyez-vous vraiment que nous connaissons la même femme ? Il y a deux Hélène : la vôtre et la mienne. Pourquoi Hélène serait-elle monotone comme un bloc de pierre ? Et si elle nous a choisis tous les deux, si différents, c’est qu’elle voulait être différente avec chacun de nous. Avec vous, la passion ; avec moi, l’amour.

 

 

ABEL ZNORKO. Douze ans ? Ce n’est plus de l’amour, c’est de la paresse. (Se rassurant.) Vous vous croyez fort d’une sorte de proximité animale, celle des vaches à l’étable, mais le quotidien n’abat pas les cloisons de la distance, au contraire, il édifie des murailles invisibles, des murailles de verre, qui montent, qui s’épaississent au fil des années, formant une prison où l’on s’aperçoit toujours mais où l’on ne se rejoint plus jamais. Le quotidien ! La transparence du quotidien ! Mais cette transparence-là est opaque. Ah, bel amour que celui qui s’endort dans l’habitude, bel amour qui admet l’usure, l’écœurement, oui, bel amour fait de fatigues, de chaussettes qui puent, de doigts dans le nez et de pets foireux sous les draps.

 

 

 

ERIK LARSEN. C’est lorsqu’on n’aime pas la vie qu’on se réfugie dans le sublime.

ABEL ZNORKO. Et c’est lorsqu’on n’aime pas le sublime qu’on s’embourbe dans la vie.

 

 

ERIK LARSEN. Le courage ! Le courage de s’engager, de faire confiance. Le courage de n’être plus un homme rêvé mais un homme réel. Savez-vous ce que c’est, l’intimité ? Rien d’autre que le sentiment de ses limites. Il faut faire le deuil de sa puissance, et il faut montrer ce petit homme-là sans baisser les yeux. Vous, vous avez évité l’intimité pour ne jamais vous cogner à vos limites.

 

 

 

ERIK LARSEN. Il ne fallait pas publier ce livre ! Sans la prévenir, vous avez révélé au monde entier quinze ans d’intimité. Mettre un autre nom ne changeait rien, vous avez tout vulgarisé. C’est obscène. Et tout cela pour quoi ? Pour faire un livre ? Pour toucher de l’argent ? C’est ça ?

 

 

 

ERIK LARSEN. Qui vous fait croire qu’Hélène est une ? Sommes-nous une seule et même personne ? Hélène est une amante passionnée avec vous – et c’est vrai –, elle est ma femme au jour le jour – et c’est vrai aussi. Aucun de nous n’a connu les deux Hélène. Aucun de nous ne peut combler les deux.

 

 

 

ERIK LARSEN. Les Variations énigmatiques, des variations sur une mélodie que l’on n’entend pas… Edouard Elgar, le compositeur, prétend qu’il s’agit d’un air très connu mais jamais personne ne l’a identifié. Une mélodie cachée, que l’on devine, qui s’esquisse et disparaît, une mélodie que l’on est forcé de rêver, énigmatique, insaisissable, aussi lointaine que le sourire d’Hélène. (Un temps.) Les femmes, ce sont ces mélodies qu’on rêve et que l’on n’entend pas. Qui aime-t-on quand on aime ? On ne le sait jamais.

 

 

 

 

ERIK LARSEN. Hélène est morte. L’agonie a duré trois mois. Trois mois, c’est long pour mourir, c’est court pour vivre.

 

 

 

Je vais vous dire ce qu’il y a de plus terrible dans une agonie, monsieur Znorko, c’est qu’on perd l’être qu’on aime bien avant qu’il ne meure. On le voit se rapetisser dans les draps, s’alourdir d’un poids d’angoisses, se replier dans un secret inaccessible, on voit ses yeux errer dans des mondes dont il ne dit plus rien. Hélène était toujours là et cependant Hélène était ailleurs. La douleur pour moi, monsieur Znorko, c’est que, parfois, tous mes soins, cette forme désespérée d’amour, ne semblaient plus toucher que de l’indifférence.

 

 

 

ABEL ZNORKO. Un jour, Hélène m’avait dit : « Je voudrais me voir mourir. Je voudrais assister à ma mort. Je ne voudrais pas rater cela. »… C’est finalement ce qui s’est passé…

 

 

ERIK LARSEN. C’est cela qui lui a fait tant de bien : que vous l’aimiez comme si elle et vous étiez immortels. Il y avait une insouciance d’enfant dans votre amour ; moi, c’est le contraire, j’ai toujours aimé comme un vieillard.

 

  Abel Znorko : Moi, la vie, je ne voulais pas la vivre, je voulais l’écrire, la composer, la dominer, là, assis au milieu de mon île, dans le nombril du monde. Je ne voulais pas vivre dans le temps qui m’était donné, trop orgueilleux, et je ne voulais pas vivre non plus dans le temps des autres, non, moi, j’inventais le temps, d’autres temps, je les réglais avec le sablier de mon écriture. Vanité. Le monde tourne, l’herbe pousse, les enfants meurent et je suis prix Nobel ! Je vaticine comme si j’allais changer le cours des choses.

 

 

 

ABEL ZNORKO. C’est insupportable, écoutez un peu : « slip », on dirait une culotte qui descend ; et « caleçon », une culotte qui remonte.

 

 

ABEL ZNORKO (agacé). Idiot. On va beaucoup plus loin dans le sexe lorsqu’on ferme les yeux.

 

ERIK LARSEN. Idiot. On va beaucoup plus loin dans l’amour les yeux ouverts. J’ai ma petite théorie là-dessus. Avec Hélène, nous…

 

 

 

ERIK LARSEN. Cela me regarde. Depuis dix ans, je sais tout de vous et j’ai fait vivre Hélène. Vous, en publiant ce livre, vous l’avez tuée. Vous l’avez tuée ! Si le livre n’était pas paru, j’aurais pu continuer à vous écrire jusqu’à ma mort.

 

 

ABEL ZNORKO. Vieillir en paix, sans inquiétude, sans descendance. Beaucoup d’argent et rien à faire. Je vais devenir un imbécile complet, Erik Larsen, un imbécile heureux. Je ne crois plus en rien, je n’attends plus de l’existence qu’une digestion facile et un sommeil profond. Le vide, Erik Larsen, enfin le vide. Grâce à vous. Merci. Adieu.

 

 Moez Lahmédi,

moez.lahmedi@voila.fr

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16 octobre 2012 2 16 /10 /octobre /2012 10:03

 

 

Amélie Nothomb, Une forme de vie, © Éditions Albin Michel, 2010. 

 

 

 

 

 

«  Ce matin-là, je reçus une lettre d’un genre nouveau :

Chère Amélie Nothomb,

 Je suis soldat de 2e classe dans l’armée américaine, mon nom est Melvin Mapple, vous pouvez m’appeler Mel. Je suis posté à Bagdad depuis le début de cette fichue guerre, il y a plus de six ans. Je vous écris parce que je souffre comme un chien. J’ai besoin d’un peu de compréhension et vous, vous me comprendrez, je le sais.(…)

Je crus d’abord à un canular. À supposer que ce Melvin Mapple existe, avait-il le droit de m’écrire de telles choses ? N’y avait-il pas une censure militaire qui n’eût jamais laissé passer le « fucking » devant « war » ? »

 

 

 

 

 

 

" Pendant ma tournée américaine, je ne manquai pas de répéter à qui voulait l’entendre que je correspondais avec un soldat basé à Bagdad qui avait lu tous mes livres. Les journalistes en furent favorablement impressionnés. Le Philadelphia Daily Report titra l’article : « U.S. Army soldier reads Belgian writer Amélie Nothomb ». Je ne savais pas au juste de quelle aura cette information me couronnait, mais l’effet semblait excellent."

 

"De retour à Paris, m’attendait une montagne de courrier, dont deux plis d’Irak :

  Chère Amélie Nothomb,

À l’armée, on gagne un peu d’argent. Avec mon salaire, j’ai acheté des livres. Par hasard, j’ai lu le premier des vôtres à avoir été traduit en américain, The Stranger Next Door. J’ai accroché. Je me suis procuré tous vos romans. C’est difficile à expliquer, mais vos bouquins me parlent."

 

 

" En mars 2003, j’ai fait partie du premier contingent envoyé en Irak. Sur place, les problèmes ont commencé aussitôt. J’ai connu mes premiers vrais combats, avec les tirs de roquettes, les chars, les corps qui explosent à côté de vous et les hommes que vous tuez vous-même. J’ai découvert la terreur. Il y a des gens courageux qui supportent, moi pas. Il y a des gens à qui ça coupe l’appétit, mais la plupart, dont moi, réagissent à l’opposé. On revient du combat choqué, éberlué d’être vivant, épouvanté, et la première chose qu’on fait après avoir changé de pantalon (on souille le sien à tous les coups), c’est se jeter sur la bouffe. Plus exactement, on démarre par une bière – encore un truc de gros, la bière. On écluse une ou deux canettes et puis on attrape le consistant. Les hamburgers, les frites, lespeanut butter and jelly sandwiches, l’apple pie, les brownies, les glaces, on peut y aller à volonté. On y va. C’est pas croyable ce qu’on peut avaler. On est fou. Quelque chose est cassé en nous. On ne peut pas dire qu’on aime manger comme ça, c’est plus fort que nous, on pourrait se tuer de nourriture, c’est peut-être ce qu’on cherche. Au début, certains vomissent. J’ai essayé, je n’ai jamais pu. J’aurais bien voulu. On souffre tellement, on a le ventre au bord de l’explosion. On se jure de ne jamais recommencer, c’est trop douloureux. Le lendemain, on doit retourner au combat, on participe à des horreurs pires que la veille, on ne s’habitue pas, on a des coliques monstres sans cesser de tirer et de courir, on voudrait que le cauchemar s’arrête."

 

 

 

" Le plaisir, je connais : ce n’est pas ça. Le plaisir, c’est quelque chose de grand. Par exemple, faire l’amour. Ça ne m’arrivera plus. D’abord, parce que personne ne voudra de moi. Ensuite, parce que je n’en suis plus capable. Comment mouvoir si peu que ce soit un corps de 180 kilos ? Vous vous rendez compte, depuis que je suis en Irak, j’ai pris 100 kilos. 17 kilos par an. Et ce n’est pas fini. J’en ai encore pour 18 mois : le temps de prendre 30 kilos. À supposer que de retour au pays j’arrête de grossir. Je suis, comme de nombreux soldats américains, un boulimique incapable de vomir. Dans ces conditions, maigrir est la dernière chose envisageable."

 

 

"100 kilos, c’est une personne énorme. Je me suis enrichi d’une personne énorme depuis que je suis à Bagdad. Puisqu’elle m’est venue ici, je l’appelle Schéhérazade. Ce n’est pas gentil pour la véritable Schéhérazade qui devait être une svelte créature. Je préfère néanmoins l’identifier à une personne plutôt qu’à deux, et à une femme plutôt qu’à un homme, sans doute parce que je suis hétérosexuel. Et puis, Schéhérazade, ça me convient. Elle me parle des nuits entières. Elle sait que je ne peux plus faire l’amour, alors elle remplace cet acte par de belles histoires qui me charment. Je vous confie mon secret : c’est grâce à la fiction de Schéhérazade que je supporte mon obésité. Si les gars savaient que je donne à ma graisse un nom de femme, je ne dois pas vous faire un dessin sur ce qui m’arriverait. Mais vous, je sais que vous ne me jugerez pas. Dans vos livres, il y a pas mal d’obèses, vous ne les montrez jamais comme des gens sans dignité. Et dans vos livres, on s’invente des légendes bizarres pour continuer à vivre. Comme Schéhérazade."

 

 

 

 

" J’étais continuellement assaillie d’images incroyables : je voyais tour à tour des Irakiens déchiquetés, des explosions qui me fissuraient le crâne, puis des soldats américains bâfrant de façon traumatisante jusqu’à reproduire dans leur ventre les explosions du front. Je voyais l’embonpoint gagnant du terrain, les positions perdues les unes après les autres, à mesure que la taille au-dessus devenait indispensable, un front de gras se déplaçant sur la carte. L’armée des États-Unis formait une entité qui enflait, on eût dit une gigantesque larve absorbant des substances confuses, peut-être les victimes irakiennes."

 

 

" Parmi les unités militaires il y a le corps et ce que je voyais devait en être un, pour autant que l’on puisse reconnaître ce mot dans cette efflorescence de graisse. En anglais, corpse signifie « cadavre ». En français, ce n’est qu’une possibilité du mot « corps ». Un corps obèse est-il vivant ? La seule preuve qu’il n’est pas mort, c’est qu’il grossit encore. C’est ça, la logique de l’obésité."

 

 

 

" Les obèses de mon espèce sont toujours en première ligne. Inutile de vous en expliquer la raison, elle saute aux yeux : un obèse constitue le meilleur bouclier humain. Là où un corps normal protège un seul individu, le mien en protège deux ou trois. D’autant que notre présence joue un rôle de paratonnerre : les Irakiens souffrent tant de la faim que notre obésité les nargue, c’est nous qu’ils veulent dégommer en premier lieu." 

 

 

 

 

" Ma conviction est que les chefs américains veulent la même chose. C’est aussi pour ça que les obèses sont assurés de rester ici jusqu’au dernier jour fixé par Obama : pour multiplier les probabilités de notre assassinat. Après chaque conflit, on a vu revenir aux États-Unis des soldats atteints de pathologies abominables qui ont donné mauvaise conscience au pays entier. Mais l’étrangeté de ces troubles était telle que la population pouvait mettre ça sur le compte de ce qui, dans la guerre, dépasse l’entendement humain."

 

 

"La drogue, parlons-en : une guerre moderne ne se supporte pas sans stupéfiants. Au Viêt-nam, les nôtres avaient l’opium qui, quoi qu’on en dise, suscite une dépendance très inférieure à celle qui est désormais la mienne pour les sandwiches au pastrami."

 

 

" Il n’y avait pas d’armes de destruction massive en Irak. À supposer qu’il y ait eu des doutes sur la question, il n’y en a plus aujourd’hui. Ce conflit était donc une injustice scandaleuse. Je n’essaie pas de me blanchir. Si je suis moins coupable que George W. Bush et sa bande, je suis coupable quand même. J’ai participé à cette horreur, j’ai tué des soldats, j’ai tué des civils. J’ai explosé des habitations dans lesquelles il y avait des femmes et des enfants, morts par ma faute."

 

 

" Comme chacun sait, faire l’amour avec celle qu’on aime, c’est le sommet du bonheur terrestre. Eh bien, ce que je vis avec Schéhérazade est supérieur. Est-ce parce qu’elle partage mon intimité de la façon la plus concrète ? Ou est-ce tout simplement parce que c’est elle ?" 

 

 

" Mais le pire, c’est le mépris. Ce qui me sauve, c’est que je ne suis pas le seul obèse. La solidarité des autres m’empêche de sombrer. Subir les regards, les réflexions, les brimades, c’est le comble de la souffrance. Je ne sais pas comment je me conduisais jadis avec les tas de graisse que je croisais : étais-je un salaud avec eux, moi aussi ? Avec toujours cette bonne conscience car enfin, si le gros est gros, il l’a bien cherché, on n’est pas gros pour rien, donc allons-y, on a le droit de le lui faire payer, il n’est pas innocent." 

 

 

 

 

" La vérité, c’est que nous sommes les pires junkies de la terre. La bouffe à haute dose, c’est une drogue plus dure que l’héroïne. Bâfrer, c’est le shoot assuré, on a des sensations pas croyables, des pensées indescriptibles. Une grève de la faim équivaudrait pour nous à une désintoxication gravissime, comme ces camés à l’héroïne qu’il faut enfermer. Nous, le cachot n’y suffirait pas. Il n’y aurait qu’un seul moyen de nous empêcher de manger : la camisole de force. Mais je ne pense pas qu’il en existe de notre taille." 

 

 

 

 

 

" Vous voyez, j’ai ici une vie de merde. Si j’existe pour vous, c’est comme si j’avais une autre vie ailleurs : la vie que j’ai dans votre pensée. Ce n’est pas que je veux être imaginé par vous : je ne sais quelle forme prend votre pensée pour moi. Je suis une donnée dans votre cerveau : je ne tiens pas tout entier dans ce que j’incarne à Bagdad. Ça me console." 

 

 

 

" Bref, cette obésité est devenue mon œuvre. Je continue à y travailler avec ardeur. Je mange comme un fou. Parfois, je me dis que si ça fonctionne bien avec vous, c’est parce que vous ne m’avez jamais vu et surtout parce que vous ne m’avez jamais vu bâfrer." 

 

 

 

 

" Moi, c’est encore autre chose. Quand j’écris que c’est mon œuvre, ce n’est pas une boutade. C’est là que vous pouvez me comprendre. Vous avez une œuvre : une œuvre, on ne sait pas ce que c’est. On lui consacre l’essentiel et pourtant, c’est un mystère pour nous. Là s’arrête la comparaison. Votre œuvre est quelque chose d’estimé, vous pouvez en être fière à juste titre. Mais si la mienne n’a rien d’artistique, elle a du sens. Bien sûr, ce n’est pas fait exprès, il n’y a aucune préméditation, on peut même dire que je crée contre mon gré. Et pourtant, il peut m’arriver, en mangeant comme un fou, d’éprouver cet enthousiasme qui est, je suppose, celui de la création." 

 

 

 

" Quand je me pèse, j’ai peur et j’ai honte car je sais que le chiffre, déjà effrayant, aura empiré. Cependant, chaque fois que le nouveau verdict apparaît, chaque fois que je franchis un seuil pondéral encore impensable, je suis consterné, certes, mais aussi impressionné : j’ai été capable de ça. Il n’y a donc pas de limite à mon expansion. Il n’y a pas de raison que ça s’arrête. Jusqu’où pourrai-je monter ? Je dis « monter » à cause du chiffre, or le verbe convient mal, car je grossis plutôt sur les côtés que vers le haut. « Enfler » doit être le verbe correct. Je prends de plus en plus de volume, comme si un big bang intérieur avait eu lieu lors de mon arrivée en Irak." 

 

 

 

 

 

" Melvin Mapple m’inspirait du respect et de la sympathie, mais se posait avec lui le problème que j’ai avec 100 % des êtres, humains ou non : la frontière. On rencontre quelqu’un, en personne ou par écrit. La première étape consiste à constater l’existence de l’autre : il peut arriver que ce soit un moment d’émerveillement. À cet instant, on est Robinson et Vendredi sur la plage de l’île, on se contemple, stupéfait, ravi qu’il y ait dans cet univers un autre aussi autre et aussi proche à la fois. On existe d’autant plus fort que l’autre le constate et on éprouve un déferlement d’enthousiasme pour cet individu providentiel qui vous donne la réplique. On attribue à ce dernier un nom fabuleux : ami, amour, camarade, hôte, collègue, selon. C’est une idylle. L’alternance entre l’identité et l’altérité (« C’est tout comme moi ! C’est le contraire de moi ! ») plonge dans l’hébétude, le ravissement d’enfant. On est tellement enivré qu’on ne voit pas venir le danger.

Et soudain, l’autre est là, devant la porte. Dessaoulé d’un coup, on ne sait comment lui dire qu’on ne l’y a pas invité. Ce n’est pas qu’on ne l’aime plus, c’est qu’on aime qu’il soit un autre, c’est-à-dire quelqu’un qui n’est pas soi. Or l’autre se rapproche comme s’il voulait vous assimiler ou s’assimiler à vous."

 

 

 

" Merci. Grâce à votre dernière lettre, vous m’avez aidé à trouver un sens à mon existence. Il me semble que ce devrait être le but de tout écrivain. Vous méritez d’exercer ce beau métier. Quand je vous ai dit que mon obésité était mon œuvre, j’ai cru que vous alliez vous moquer de moi. Or non seulement vous ne l’avez pas fait, mais vous m’avez donné le moyen d’accomplir et de partager mon rêve. Sans ce carnet que vous m’avez conseillé de réaliser, comment aurais-je pu expliquer ma démarche à autrui ?" 

 

 

 

 

 

" Toutes les guerres modernes ont laissé des traces ineffaçables de part et d’autre ; parmi les nuisances durables occasionnées par la guerre d’Irak, l’obésité sera, je pense, la plus emblématique. Le gras humain sera à George W. Bush ce que le napalm fut à Johnson.Aucune justice ne sera rendue à personne. Mais qu’au moins l’accusation soit clamée. Pour cela, rien de tel qu’une œuvre d’art. Au pays, avec les copains, on trouvera facilement un moyen d’attirer l’attention des médias et, pourquoi pas, des galeristes. D’où l’intérêt de ne pas maigrir. Ça tombe bien, nous n’en avions pas l’intention." 

 

 

" Si Melvin était un artiste, je l’avais privé d’une qualité essentielle à l’art : le doute. Un artiste qui ne doute pas est un individu aussi accablant qu’un séducteur qui se croit en pays conquis. Derrière toute œuvre, se cache une prétention énorme, celle d’exposer sa vision du monde. Si une telle arrogance n’est pas contrebalancée par les affres du doute, on obtient un monstre qui est à l’art ce que le fanatique est à la foi." 

 

 

" La vie reprit son cours parisien. C’est sous le règne de Louis XIV que parut La Princesse de Clèves : l’absolu du raffinement malgré le pouvoir absolu. Ce livre raconte une histoire qui aurait eu lieu cent vingt ans plus tôt. Plus personne ne remarque ce gigantesque écart d’époque. Ce vertige si peu perceptible signale le chef-d’œuvre. Les Chinois qui habitent la France n’y sont pas plus étrangers que moi. Je n’ai pas fini de m’extasier de ce pays, qui plus que jamais est celui de La Princesse de Clèves." 

 

 

 

" Je suis épistolière depuis bien plus longtemps que je ne suis écrivain et je ne serais probablement pas devenue écrivain – en tout cas, pas cet écrivain – si je n’avais été d’abord, et si assidûment, épistolière." 

 

 "Personne n’est assez fou pour vouloir revenir en Irak, mais les gars disent que leur vie n’est plus aux U.S.A. Le malheur est qu’ils n’ont nulle part d’autre où aller. D’ailleurs, le problème n’est pas le lieu. Ils disent qu’ils ne savent plus comment vivre, qu’ils ne savent plus vivre. Six années de guerre ont effacé tout ce qui précédait. Je comprends."

 

 

 

" Ce qui me sauve, encore une fois, c’est mon projet artistique. Je ne vous remercierai jamais assez pour ça. C’est la seule dignité qui me reste. Vous croyez que mon père et ma mère comprendront ? Bon, je ne devrais pas me poser cette question. On n’est pas artiste pour être compris de ses parents. Il n’empêche que j’y pense." 

 

 " Je ne connais pas de galeriste dans votre pays, mais j’en connais dans le mien. Excellente nouvelle : la célèbre galerie Cullus de Bruxelles a accepté avec joie de vous inscrire à son catalogue. Je me doute qu’il vous sera impossible d’aller là-bas, même si Cullus serait sûrement ravi de vous rencontrer et de vous exposer. Peu importe : ce qui compte, c’est que vous pouvez à présent vous réclamer d’un galeriste, ce qui vous donne le statut officiel d’artiste. N’est-ce pas merveilleux ? Vous allez pouvoir rentrer aux États-Unis la tête haute, sans rougir de votre obésité et même fier d’elle, puisqu’elle est votre œuvre reconnue.(..)

Le galeriste Cullus souhaiterait avoir une photo de vous tel que vous êtes maintenant. Envoyez-la-moi, je transmettrai."

 

 

 " Est-ce une pathologie due à l’hégémonie du courrier dans ma vie ? Rares sont les êtres dont la compagnie m’est plus agréable que ne le serait une missive d’eux – à supposer, bien sûr, qu’ils possèdent un minimum de talent épistolaire. Pour la plupart des gens, un tel constat constitue l’aveu d’une faiblesse, d’un déficit énergétique, d’une incapacité à affronter le réel." 

 

 

 

 

" Quand arriva la nouvelle lettre de l’Américain, je ne me rappelais plus que je lui avais demandé une photo. Je pris le cliché en pleine figure : on y voyait une chose nue et glabre, tellement énorme qu’elle débordait du cadre. C’était une boursouflure en expansion : on sentait cette chair en continuelle recherche de possibilités inédites de s’étendre, d’enfler, de gagner du terrain. La graisse fraîche devait traverser des continents de tissus adipeux pour s’épanouir à la surface, avant de s’encroûter en barde de rôti, pour devenir le socle du gras neuf. C’était la conquête du vide par l’obésité : grossir annexait le néant. Le sexe de cette tumeur n’était pas identifiable. Alors que l’individu se tenait debout face à l’objectif, l’ampleur des bourrelets cachait les parties génitales. Les seins gigantesques suggéraient une femme mais, noyés parmi tant d’autres replis et protubérances, ils perdaient leur impact de mamelles pour s’assimiler à des pneus." 

 

 

" Je mangeai du pain d’épice au miel. J’adore ce goût de miel. Le mot « sincère », qui est aujourd’hui si à la mode, lui doit son étymologie : « sine cera », littéralement « sans cire », désignait le miel purifié, de qualité supérieure – quand le margoulin, lui, vous vendait un pénible mélange de miel et de cire. Les gens nombreux qui abusent aujourd’hui du mot « sincérité » devraient faire une cure de bon miel pour se rappeler de quoi ils parlent." 

 

 

 

" Mes parents m’ont ordonné de maigrir. J’ai refusé. « Puisque c’est comme ça, nous ne te recevrons plus à table. Nous ne voulons pas être témoins de ton suicide », ont-ils dit. C’est ainsi que je suis devenu un obèse solitaire. Ne plus voir ni mon père ni ma mère ne m’a pas dérangé. Au fond, c’est ça qui est terrible : rien ne dérange, tout s’accepte. On croit qu’on ne sera pas obèse parce que ce serait insupportable : c’est insupportable, mais on le supporte."

 

 

 

" À l’automne 2008, j’ai lu un article sur l’obésité qui sévissait de plus en plus chez les soldats américains basés en Irak. J’ai d’abord pensé que c’était mon frère Howard qui aurait dû grossir, et non moi. Ensuite, je me suis surpris à envier les militaires obèses. Comprenez-moi : eux au moins, ils avaient un motif sérieux. Leur statut les apparentait à des victimes. Il y aurait des gens pour penser que ce n’était pas leur faute. J’ai jalousé qu’on puisse les plaindre. C’est misérable, je sais.

Ce n’est pas tout. Leur pathologie avait une histoire. Ça aussi, je leur ai envié. Vous me direz que la mienne en a une également : c’est possible, mais elle m’a échappé. Dans les faits, mon obésité avait une cause et pourtant, dans mon esprit, il y avait eu comme une rupture des lois de la causalité. Vivre à temps plein sur internet crée une telle sensation d’irréalité que cette nourriture dévorée pendant des mois n’avait jamais existé. J’étais un gros privé d’histoire et en tant que tel, je jalousais ceux incorporés dans la grande Histoire." 

 

 

" À présent, ma fiction est démantelée. Vous savez la désespérante vérité. Les prisonniers les mieux gardés au monde peuvent s’évader. Aucune évasion n’est possible quand la geôle est son propre corps d’obèse. Maigrir ? Laissez-moi rire. J’approche des 200 kilos. Pourquoi ne pas déconstruire les pyramides d’Égypte, tant qu’on y est ?" 

 

 

 

 

" Le langage est pour moi le plus haut degré de réalité." 

 

 

" La voix impitoyable se tut, me laissant avec ce constat implacable de mon erreur. Oui, ce voyage était une idée calamiteuse, j’en étais à présent pleinement consciente. Qu’allais-je faire ? Il n’y avait plus moyen de reculer. Comment empêcher cet avion d’arriver à destination ? Comment ne pas quitter l’aéroport par la porte où m’attendrait Melvin Mapple ? Impossible !" 

 

 

" L’hôtesse nous distribua alors les papiers vert pâle que reçoit toute personne qui s’apprête à effleurer le sol américain, fût-ce pour trois heures. Ceux qui les voient pour la première fois ne manquent jamais de s’émerveiller du questionnaire auquel il faut répondre : « Avez-vous appartenu ou appartenez-vous à un groupe terroriste ? » ; « Possédez-vous des armes chimiques ou nucléaires ? » et autres interrogations surprenantes, avec des cases oui-non à cocher. Tous ceux qui les découvrent éclatent de rire et disent à leurs compagnons de voyage : « Que se passerait-il si je cochais le oui ? » Il y a toujours quelqu’un pour les en dissuader fermement : « On ne plaisante pas avec la sécurité des États-Unis. » Ce qui fait qu’au final, même les plus allumés résistent à la tentation." 

 

 

 

" Amélie, le seul moyen pour toi d’éviter de rencontrer Melvin Mapple, c’est de cocher les mauvaises cases. Tu seras déférée à la justice américaine. Qu’est-ce que tu préfères ? Le train Washington-Baltimore avec l’obèse mythomane ou les très gros ennuis avec la police des U.S.A. ?

 Jamais de ma vie je ne m’étais posé pareil ultimatum. Je regardai par le hublot le ciel halluciné qui connaissait déjà mon choix. Ma décision était prise, c’était au-delà de la réflexion. Habitée par l’extase, je commis l’action démente. À la question : « Appartenez-vous à un groupe terroriste ? », je cochai le oui. Impression chavirante. À la question : « Possédez-vous des armes chimiques ou nucléaires ? », je cochai le oui. Abasourdissement profond. Et ainsi de suite. En état second, l’esprit écarquillé, je cochai des oui plus suicidaires les uns que les autres. Je signai un acte d’autoaccusation qui me transformait en ennemi public no 1 de la planète et le glissai dans mon passeport." 

 

 

 

" À ce stade, ce n’était pas irréversible. Je pouvais encore appeler l’hôtesse et demander un autre formulaire vert, comme ceux qui avaient raturé. Il m’eût suffi alors de déchirer la déposition insane, qui n’aurait eu aucune conséquence.

Mais je savais que je n’en ferais rien. Je savais que je donnerais à la douane les papiers fous. Ce qui se passerait après, je ne le savais pas exactement, si ce n’est que j’allais avoir des problèmes vertigineux. Les autorités m’enverraient à Guantánamo. Il paraît qu’ils ont démantelé cette géhenne, mais les Américains sont efficaces : nul doute qu’ils ont construit quelque équivalent ailleurs. J’allais rester en prison jusqu’à la fin de mes jours.

Tout ça pour éviter de rencontrer Melvin Mapple ? Sornettes ! Amélie, tu accomplis ton destin, ce que tu as toujours voulu. Un châtiment pour tes fautes nombreuses ? Il y a de cela. Mais cela ne te suffirait pas.

Depuis que tu as commencé à écrire, quelle est ta quête ? Que convoites-tu avec une si remarquable ardeur depuis si longtemps ? Pour toi, écrire, qu’est-ce que c’est ?

Tu le sais : si tu écris chaque jour de ta vie comme une possédée, c’est parce que tu as besoin d’une issue de secours. Être écrivain, pour toi, cela signifie chercher désespérément la porte de sortie. Une péripétie que tu dois à ton inconscience t’a amenée à la trouver. Reste dans cet avion, attends l’arrivée. Tu remettras les documents à la douane. Et ta vie impossible sera finie. Tu seras libérée de ton principal problème qui est toi-même." 

 

 

 

Moez Lahmédi, moez.lahmedi@voila.fr

 

 

 

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15 octobre 2012 1 15 /10 /octobre /2012 10:29

 

Tuer le père

Amélie Nothomb

 Albin Michel, 2011

 

 

Epigraphe : « L’obstination est contraire à la nature, contraire à la vie. Les seules personnes parfaitement obstinées sont les morts. » Aldous Huxley

 

 

« Le 6 octobre 2010, L’Illégal fêtait ses dix ans. J’avais profité de la foire d’empoigne pour infiltrer cet anniversaire auquel je n’étais pas invitée.

Des magiciens du monde entier étaient venus au club cette nuit-là. Paris n’était plus une capitale de la magie, mais la puissance de sa nostalgie agissait toujours. Les habitués échangeaient des souvenirs.

— Habile, votre déguisement d’Amélie Nothomb, me dit quelqu’un. »

 

 

« Pour la plupart des magiciens, jouer au poker sans tricher, c’est un peu des vacances. Rencontrer enfin le hasard, c’est s’encanailler et, autour de cette table, les gens avaient l’air détendu. Sauf un, qui ne parlait ni ne riait et qui gagnait. »

 

 

" Joe Senior s’installe à la maison. Comme les armoires de Cassandra sont pleines, il range ses affaires dans celles de Junior.

— Dis donc, Cassy, ton fils a des trucs bizarres dans son placard.

Elle vient voir.

— Non, c’est rien, c’est ses choses de magie.

— Hein ?

— Oui, c’est sa passion depuis qu’il a huit ans.

Senior regarde Junior d’un air de plus en plus mauvais. Surtout quand celui-ci fait ses tours de cartes. Senior a du mal à en croire ses yeux.

— Ton fils, c’est de la graine de sataniste.

— Arrête, c’est des bêtises de gosse. Tous les enfants veulent devenir magiciens."

 

 

" Entre l’homme et le garçon s’installe une haine classique, sauf qu’elle est basée sur des malentendus. « Oui, je te vole ta mère qui est belle et que tu désires, comme les fils de ton âge. Tu pourras faire toute la magie que tu voudras, ça ne te la rendra pas. Mais moi, je ne supporte pas de te voir manigancer tes diableries du matin au soir », pense Senior.

 « Garde-la. Si tu savais ce que je pense d’elle. Et cesse de toucher à mes affaires », pense Junior."

 

 

 

" — Ça ne te dérange pas trop d’être entretenu par ma mère ?

Cassandra gifle Junior et l’envoie dans sa chambre.

Une heure plus tard, elle l’y rejoint. D’un air désespéré qui sonne faux, elle lui demande de partir :

— C’est lui qui le veut, tu comprends ? Il y a vraiment un problème entre vous deux. Si tu ne t’en vas pas, c’est lui qui s’en ira. J’ai trente-cinq ans. Je veux enfin garder un homme. Mais je ne t’abandonne pas. Je te donnerai mille dollars chaque mois. C’est beaucoup d’argent. Tu seras libre. N’importe quel gosse de ton âge rêverait d’être à ta place.

Junior se tait. « Senior a raison, il a l’air sournois », pense Cassandra. Junior sent qu’elle ment : c’est elle, et non son homme, qui exige son départ. Senior le hait, mais ce n’est pas pour autant qu’il quitterait une aussi bonne situation. La mère a choisi de mettre son fils dehors parce qu’elle est vexée. Le môme a dit tout haut ce qu’elle ne veut pas entendre : Senior n’est pas avec elle pour sa beauté.

Joe Junior réunit ses affaires dans un sac à dos. Il rassemble son matériel de magie dans une valise.

Les adieux sont sans état d’âme. La mère se soucie du fils comme d’une guigne. Le fils méprise la mère." 

 

 

 

" Alors, il fréquente la nuit les bars des hôtels où il exécute des tours de cartes. Les clients, éblouis, lui donnent des pourboires. Cela tombe bien. Cassandra a encore menti : mille dollars, ce n’est pas beaucoup d’argent quand on doit se prendre en charge. C’est seulement le prix de sa conscience de mère. Une conscience qui ne coûte pas cher."

 

 

 

" Le soir, il essaie les nouveaux trucs sur les clients des bars. Il a tellement l’air d’avoir son âge que les gens sont émus, surtout les femmes. Parfois, on ne se contente pas de lui donner de l’argent, on l’invite à dîner. Il ne refuse jamais.

Une année passe. Joe a quinze ans. Cette vie ne lui déplaît pas. Il a l’impression d’être la mascotte des bars de Reno." 

 

 

 

" Une nuit, Joe s’exerce seul au bar. Il ne s’aperçoit pas qu’un homme l’observe. Assis au zinc à trois mètres de lui, l’inconnu regarde ses mains.

Soudain, le garçon voit qu’il est vu. Il a l’habitude et, pourtant, il sent que c’est différent. Il s’efforce de ne rien laisser paraître de son trouble et termine son tour de cartes. Ensuite, il lève la tête et sourit à l’homme. Comment sait-il qu’il ne lui donnera pas de pourboire ? Et pourquoi cela ne le dérange-t-il pas ?

— Quel âge as-tu, petit ?

— Quinze ans.

— Où sont tes parents ?

— Il n’y en a pas, dit Joe qui n’a pas le sentiment de mentir.

L’homme doit avoir quarante-cinq ans. Il en impose. Il est large d’épaules. Joe trouve que son regard a l’air de venir de loin, comme si ses yeux étaient enfoncés.

— Gamin, de ma vie je n’ai vu des mains aussi incroyablement douées que les tiennes. Et je m’y connais.

Joe sent que c’est vrai. Il est impressionné.

— Tu as un professeur ?

— Non, je loue des vidéos.

— Cela ne suffit pas. Quand on a un tel don, il faut avoir un maître.

— Voulez-vous devenir mon maître ?

L’homme rit.

— Doucement, petit. Moi, je ne suis pas magicien ! Mais tu habites Reno, la ville du plus grand.

— Du plus grand quoi ?

— Du plus grand magicien." 

 

 

 

 

 

" — C’est un si bon magicien que ça ?

— Oui. Et s’il a atteint un tel niveau, je peux imaginer combien il a été seul. Pense au nombre d’heures qu’il a dû passer à s’exercer devant son miroir pour être sûr que l’astuce soit invisible." 

 

 

 

" — Pourquoi veux-tu devenir magicien ? lui demanda-t-il.

Silence. Joe était interloqué.

— Pour montrer que tu es le meilleur ? poursuivit Norman. Pour devenir une star ?

Mutisme éloquent.

— Quel est le but de la magie ? reprit l’adulte.

Après un silence, il répondit lui-même à la question :

— Le but de la magie, c’est d’amener l’autre à douter du réel.

Joe hocha la tête."

 

 

" Les sages affirment que rien n’a de sens. Les amoureux possèdent une sagesse plus profonde que les sages. Qui aime ne doute pas un instant du sens des choses."

 

 

" Il existe plusieurs catégories de jongleurs de feu : celle de Christina s’appelait le swinging. Cela consiste à jongler avec des torches que l’on tient à l’aide de ficelles nommées bolas – les mêmes bolas que l’on lance autour des pattes des veaux pour les immobiliser lors de certaines épreuves de rodéo.

D’autres jonglent en manipulant directement les torches, ou encore en en fixant deux à chaque extrémité d’un bâton. Chacune de ces techniques est spectaculaire, mais aucune ne convoque tant de grâce que le swinging, comme l’indique son nom. C’est pourquoi ceux qui pratiquent cette discipline sont qualifiés de fire dancers."

 

 

" — Oui. Quand je lui enseigne la magie, il est tellement bizarre, presque effrayant. Il boit mes paroles et, en même temps, je sens qu’il veut me sauter à la gorge et me déchiqueter de toutes ses dents.

— Il t’adore !

— Oui. Il m’adore comme un gamin de quinze ans adore son père. Donc, il a envie de me tuer.

— Et toi, tu le considères comme ton fils ?

— Il y a de ça. J’ai beaucoup d’admiration et d’affection pour lui. Quand je pars, il me manque. Quand je reviens, il m’énerve et il m’exaspère.

— Tu as peur de lui.

— Non. J’ai peur pour lui.

— Alors, il est ton fils." 

 


 

" — Je n’ai pas dit ça. Je veux apprendre la triche.

— Et pourquoi ?

— Toi-même, pourquoi l’as-tu apprise ? As-tu jamais triché ?

— Jamais.

— Alors ?

— Je suis un homme. Tu es un gosse.

— Nous y voilà ! Y a-t-il un âge pour apprendre la triche ?

— Pour la technique, non.

— C’est pour la morale que tu as peur ? Le bien et le mal, c’est à mon âge qu’on doit les apprendre, non ?

— En effet. Mais dis-moi, pourquoi est-ce que la triche t’intéresse à ce point ?

— Tu m’as fourni la réponse : parce que c’est le plus difficile. Je suis attiré par la difficulté.

— Réussis d’abord Waving the Kings et nous verrons ensuite, d’accord ?"

 

 "Être le plus grand magicien du monde et habiter Reno, c’est aussi absurde que si le pape habitait Turin : dans le bon État, mais pas dans la bonne ville."

 

 

 

" — Les braves gens croient que le Vatican est la capitale du catholicisme. Ce n’est qu’une couverture. Le Vatican est, en réalité, le repère de dizaines de sectes chrétiennes plus mystérieuses les unes que les autres. Las Vegas, c’est pareil : les touristes du monde entier affluent pour voir la capitale du jeu et pour y mimer ce qu’ils prennent pour les activités locales. En vérité, Las Vegas est le siège planétaire de la plus gigantesque, de la plus ancienne des sociétés secrètes : la magie." 

 

 

" Qui voyait Norman et Christina ensemble était frappé par leur point commun : ils avaient une même façon de se taire. On observait leur manière hiératique de siéger silencieux l’un à côté de l’autre, tels un roi et une reine de l’époque mycénienne, n’échangeant rien que leur beauté et leur majesté. La fascination qui émanait de la juxtaposition de ces deux êtres superbes les identifiait à des totems." 

 

 

 " — De toute façon, dit Joe, la magie, c’est de la triche.

— Je ne suis pas d’accord. Il y a une différence fondamentale : la magie déforme la réalité dans l’intérêt de l’autre, afin de provoquer en lui un doute libérateur ; la triche déforme la réalité au détriment de l’autre, dans le but de lui voler son argent." 

 

 

 

" — Tu dis que le magicien estime son public : n’éprouve-t-il pas plutôt un sentiment de supériorité envers lui ? De la condescendance ?

— C’est impossible. Tu devrais le savoir : le premier public, c’est soi-même, puisqu’on s’exerce devant un miroir. Et les heures qu’on passe seul devant son reflet rendent humble." 

 

 

 

" La spécialité mondialement connue de Reno est le divorce, raison pour laquelle les fleuristes n’y abondent pas : on est rarement civilisé au point d’offrir des fleurs à celle dont on vient de se séparer." 

 

" Et c’est ainsi que de seize à dix-huit ans, Joe répéta ses gammes de magicien jusqu’à se les tatouer dans les nerfs, s’exerça à un nombre considérable de tours nouveaux, étudia avec Norman les pratiques de la scène, passa le permis de conduire, lut beaucoup de livres, se toucha peu et mal – bref, se sacrifia au nom d’un amour qui ne lui avait rien demandé." 

 

 

 

 

 « C’est donc ici que je vais vivre ma première expérience sexuelle », se dit Joe avec une assurance vieille de deux ans. Ce lieu si peu terrestre lui parut idéal : le sexe, ce devait être une autre planète." 

 

 

" Une permanence décibélienne était assurée par la moitié de la population de Black Rock City, soit un peu plus de dix mille musiciens ou assimilés. En une semaine, il ne faudrait pas compter sur une seconde de silence. Jour et nuit, des génies ou des médiocres, mais plus souvent des génies, donnaient le meilleur d’eux-mêmes au violon, à l'ukulélé, à la basse, aux synthétiseurs, aux platines ou à la voix. Des enceintes géantes relayaient les créations des uns et des autres et il fallait s’habituer à cette polyphonie constante. Des oreilles neuves comme celles de Joe ne pouvaient différencier les sons et toutes ces musiques montaient vers lui, unifiées en un son gigantesque qu’il identifierait au bruit de Burning Man." 

 


" Il se pencha pour prendre du sable dans sa main : il sut que ce n’en était pas. Le sable était moins fin et provoquait un effet abrasif : ceci était de la poussière, d’une finesse et d’une douceur presque insupportables. Cette poudre blanchâtre laissait sur la peau une sensation de savon. L’eau n’en débarrassait pas : seul le vinaigre en venait à bout.

À onze heures du matin, il faisait chaud, mais c’était très agréable. Un vent sec soufflait parfois, déplaçant des nuées de poussière : Joe mit ses lunettes de ski.

Christina sortit de la tente et l’embrassa :

— Le premier matin à Burning Man est le plus beau. Tu m’aides à préparer le petit-déjeuner ?

Ils avaient apporté de l’eau et de la nourriture pour sept jours. Sur des réchauds, ils se firent des œufs au bacon et du café. Norman les rejoignit et ils mangèrent au soleil.

— Et maintenant, je t’offre avec trois semaines de retard mon cadeau d’anniversaire, dit Christina.

Elle alla chercher un vélo vert pomme, décoré de fourrure synthétique et de marguerites plastifiées.

— Avec ça, tu vas où tu veux." 

 

 

 

" Jongler revient à nier tant la pesanteur que la multiplicité des choses. Le pari du jongleur est d’assurer le mouvement perpétuel et aérien d’une matière lourde et nombreuse. L’esprit n’a ni poids ni chiffres, il est indénombrable. Jongler déguise la matière en esprit en conférant à celle-ci les propriétés de celui-là. Le jongleur doit avoir la tête aussi rapide que les mains, doit calculer le temps que prendra la chute de chaque objet et accorder son geste à son estimation.

Le jongleur de feu ajoute à ce pari une clause démentielle : la matière, outre son poids et son nombre, possède un danger. Si cette propriété demeure plus d’une fraction de seconde en contact avec le corps, il brûle.

Quant au danseur de feu, c’est le fou absolu : c’est un jongleur de feu qui fait de sa technique un acte total, non pas seulement accomplir des prodiges avec ses bras, mais incarner le miracle de la tête aux pieds." 

 

 

 

 

" Depuis Nietzsche, on sait que Dieu danse. Si Nietzsche avait pu aller à Burning Man, il aurait connu l’existence d’une espèce supérieure de divinité, qui danse avec pour partenaire le meilleur danseur de l’univers : le feu." 

 

  

 

" Les fire dancers n’ont pas créé leur art pour le plaisir un peu vulgaire de faire du trop difficile. Il y a une logique profonde à associer ces deux dieux, la danse et le feu. Regarder de grands danseurs provoque le même émoi que regarder une bûche enflammée : le feu danse, le danseur brûle. C’est le même mouvement, aussi hirsute qu’harmonieux. C’est le combat sans vainqueur entre Dionysos et Apollon, l’alternance continuelle du danger et de la maîtrise, de la folie et de l’intelligence, du désir et de la plénitude." 

 

 

 

 

" Les langues ont tour à tour leur supériorité. En l’occurrence, l’anglais l’emporte sur le français : fire dancer, c’est tellement mieux que danseur de feu. Pauvre français de besogneux analytique, qui doit établir un constat d’accident – un complément déterminatif – est-ce un génitif objectif ou subjectif ? Qu’est-ce que la grammaire vient faire entre deux divinités ? C’est l’anglais qui a raison, il faut jeter les deux mots l’un contre l’autre – et qu’ils se débrouillent – et aussitôt ils crépitent ensemble." 

 

 

 

" C’est une généralité : à talent égal, une artiste déclenche une espérance plus absolue que son équivalent masculin. Cette loi n’empêche pas que déferlent ensuite les distorsions auxquelles des millénaires de misogynie nous ont habitués. Mais on ne peut rien contre cette donnée première." 

 

 

 

" Le suprême objet de la danse est la monstration du corps. Nous vivons avec ce malentendu que chacun possède un corps. Dans l’immense majorité des cas, nous n’occupons pas ce corps, ou alors si mal que c’est une pitié, un gâchis, comme ces superbes palazzi romains qui servent de sièges à des multinationales quand ils étaient destinés à être des lieux de plaisir. Personne n’habite autant la totalité de son corps que les grands danseurs." 

 

 

 

 

" Christina découvrit le désir de Joe avec autant d’extase que le halo autour de la lune. Elle était dans cet état d’acceptation absolue et de réjouissance universelle caractéristique de l’acide bien toléré.

Les vêtements tombèrent, puis les corps, accueillis par la poussière. Ce que Joe retenait depuis si longtemps s’était métamorphosé en haine ; Christina le transforma en plaisir. Elle alla chercher la frustration accumulée dans les muscles de son amant et de ce plomb, elle fit de l’or.

Joe eut l’impression d’être le feu avec lequel elle dansait. Elle le dirigeait si bien que, parfois, il connut le bonheur d’être une fille."

 

 

 

 

 

" — C’est pour toi que ça change tout. Ton cas est classique, répertorié : les adolescents qui se vouent au culte exclusif d’une femme unique deviennent inévitablement le genre de vieux pervers qui se tapent des gamines. Veux-tu, à soixante ou soixante-dix ans, faire la sortie des écoles ? Tu es sur la voie." 

 

 

 

 

" Il existe un phénomène plus ahurissant qu’une ville de vingt mille habitants qui surgit dans le désert en vingt-quatre heures : une ville de vingt mille habitants qui disparaît du désert en vingt-quatre heures, sans y laisser la moindre trace. Ainsi fut effacée Black Rock City, le 5 septembre 1998, comme ce fut le cas chaque année depuis 1990 et comme c’est encore le cas chaque année.

Joe participa au miracle collectif en débarrassant le désert de la portion de choses qu’on exigeait de chacun. C’était un spectacle impressionnant que cette fonte active du voisinage.

— On dirait Dieu détruisant Sodome et Gomorrhe sous une grêle de feu, remarqua-t-il.

— Pars sans te retourner, dit Norman, tu te transformerais en statue de sel." 

 

 

 

" — Un intérêt immense, répondit Norman à sa place. Manipuler de la carte à longueur de nuit, gagner de l’argent avant d’être sûr de pouvoir le faire comme magicien, rencontrer des gens différents, fréquenter des riches, tout cela en vivant dans la capitale mondiale de la magie. La moitié des prestidigitateurs les plus célèbres ont commencé comme croupiers, de préférence à Vegas. Je l’ai été, moi qui te parle. Un sacrément bon souvenir." 

 

 

" Las Vegas n’est pas seulement la ville où le piston est le plus indispensable, c’est aussi le lieu du monde où il est le plus efficace : une heure plus tard, Joe Whip était engagé comme croupier au Bellagio."

 

 

" — L’an 2000, tu te rends compte, dit-elle, comme le dirent, cette nuit-là, des milliards de gens.

— Une sacrée année, dit-il. Tu vas avoir trente ans, Joe va avoir vingt ans et moi je vais en avoir quarante." 

 

 

 

 

" — Je voulais te remercier, dit Norman. À présent, j’ai compris. Tout, dans ton attitude, depuis le début, prouve à quel point tu me considères comme ton père.

Joe s’étrangla avec sa gorgée d’alcool.

— Tu as commencé par me voler ma femme. Et comme cette tentative de meurtre ne te suffisait pas, tu as voulu me tuer socialement en me déshonorant par ton arnaque. Tu n’y as d’ailleurs pas réussi : à part les casinos, personne n’a retenu ta culpabilité. Peu importe : c’est l’intention qui compte, n’est-ce pas ?" 

 

 

 

 

" — Est-ce pour ça que tu as accepté un père monstrueux ?

— Il m’avait choisi, je te répète. Cela suffisait.

— Moi aussi, je t’ai choisi.

— Pas vraiment. Et de toute façon, tu n’étais pas le premier." 

 

 

 

" Moi, je pense qu’aucune séduction n’est aussi indispensable que celle d’un père." 

 

 

" — Je suis heureux qu’il ait touché cet argent. C’était une façon pour moi de lui exprimer ma gratitude d’avoir été choisi." 

 

 

 

" — Pour la première fois, tu viens vraiment de me faire du mal, dit Norman.

— Pour la première fois ? Tu me sous-estimes.

— Avant, je ne le savais pas. Maintenant, je découvre à quel point tout ceci était dénué de signification. Dans cette histoire où je me croyais ton père, je n’étais qu’un pion. Tu t’es abominablement conduit envers moi et tu n’en éprouves aucun remords." 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

" — Dorénavant, mon petit, je ne te lâche plus. Partout où tu seras, j’irai. Tu m’apercevras toujours dans ton paysage. Ton père belge t’a eu par un serment, je t’aurai par la même méthode. On verra, si tu t’en ficheras.

Norman tint parole." 

 


" — Vous avez tort aussi. Vous gâchez votre vie et la sienne.

— Je ne peux pas faire autrement. Les enfants que ne reconnaît pas leur père en souffrent. Mais il existe une souffrance plus grande : celle d’un père que son enfant ne reconnaît pas.

Il me tourna le dos. Il ne voulait plus me parler.

On dit de certains rejetons qu’ils ont de qui tenir. Il peut arriver que le processus s’inverse et qu’un père se mette à ressembler à son fils : Norman était devenu fou.

Je fus surtout frappée par sa monstrueuse patience."

 

 

 

Moez Lahmédi

moez.lahmedi@voila.fr

 

 

 

 

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