Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
6 septembre 2012 4 06 /09 /septembre /2012 14:03


AMÉLIE NOTHOMB, Barbe bleue, Albin Michel, 2012

 

 

 

« — Bonjour, mademoiselle. Je suis don Elemirio Nibal y Milcar, j’ai quarante-quatre ans.

— Je m’appelle Saturnine Puissant, j’ai vingt-cinq ans. J’effectue un remplacement à l’École du Louvre.

Elle dit cela avec fierté. Pour une Belge de son âge, un tel poste était inespéré, même à titre temporaire.

— La chambre est à vous, affirma l’homme. »

 

 

«  Enfin, il la mena jusqu’à une porte peinte en noir.

— Ceci est l’entrée de la chambre noire, où je développe mes photos. Elle n’est pas fermée à clef, question de confiance. Il va de soi que cette pièce est interdite. Si vous y pénétriez, je le saurais, et il vous en cuirait. »

 

 

 

«  — Aucune dignité n’arrive à la cheville de la dignité espagnole. Je suis digne à plein temps.

— Et ce soir par exemple, comment manifesterez-vous votre dignité ?

— Je relirai le greffe de l’Inquisition. C’est admirable. Comment a-t-on pu médire de cette instance ?

— Peut-être parce qu’elle pratiquait le meurtre et la torture.

— Le meurtre et la torture se pratiquaient beaucoup plus avant l’Inquisition. Celle-ci était d’abord un tribunal. Chaque personne avait droit à un procès avant son exécution.

— À une parodie de justice, en effet.

— Nullement. Je relis les minutes, c’est de la métaphysique sublime. Quel progrès par rapport à la barbarie antérieure ! Auparavant, une accusation de sorcellerie menait aussitôt au bûcher. Grâce au tribunal de la Sainte Inquisition, la sorcière était soumise à l’ordalie qui pouvait l’innocenter. »

 

 

 

«  — Lire le greffe du tribunal de l’Inquisition doit avoir ses limites, dit-elle. Que lirez-vous ensuite ?

— Je relirai Gracián et Lulle. »

 

 

«  - Quand les gens reviennent de voyage, ils disent : « Nous avons fait les chutes du Niagara. » Il faut pour ces périples une naïveté que je n’ai pas. Voyez-vous, ces gens croient pour de vrai qu’ils ont fabriqué les chutes du Niagara. »

 

 

«  Les femmes sont aussi lassantes que les hommes. Mais avec certaines d’entre elles, l’amour est possible, qui ne lasse pas. Il y a là un mystère. »

 

 

«  Je suis l’un des célibataires les plus convoités du monde. C’est aussi pour cela que je ne sors plus de chez moi. Dans chaque réception mondaine, une embuscade de femmes m’attend. C’est pathétique. »

 

 

 

«  — Les spécialistes vous le diront : aucune aristocratie n’arrive à la cheville de l’espagnole. C’est si vrai que nous avons dû inventer un nouveau mot pour désigner la noblesse de notre pays. 

— La grandesse.

— Vous savez cela, vous ? »

 

 

 

 

«  — Oui, mais chez nous, ces titres ont valeur de monsieur ou madame. Ce qui importe, c’est de faire partie des grands. On dit un grand d’Espagne. Dites un grand de France et vous voyez l’effet comique. »

 

 

 

« Toute union serait une mésalliance. J’ai donc renoncé à me marier. Or dans les mondanités, les femmes espèrent un époux. »

 

 

 

«  Pour les Nibal y Milcar, tous les gens extérieurs à la famille sont des roturiers. Je préfère de loin une roturière comme vous à ces aristocrates autoproclamés que l’on rencontre en France. C’est pathétique, ces gens qui vous racontent qu’ils avaient un ancêtre à Azincourt ou à Bouvines (…) Les Nibal y Milcar descendent des Carthaginois et du Christ. C’est quand même autre chose qu’une petite bataille française. »

 

 

«  — Les gens ne savent pas assez que le Christ était espagnol. (…)  Le Christ a le comportement le plus espagnol du monde. C’est don Quichotte, en mieux. Et vous ne nierez pas que Quichotte est archi-espagnol. »

 

 

« La digestion est un phénomène purement catholique. Tant que le prêtre m’absout, je peux digérer des briques. J’ajouterais que la sainte Espagne a toujours réservé à l’œuf la place qui lui est due. À Barcelone, les religieuses utilisent tant de blancs d’œufs pour raidir leurs voiles que les cuisiniers ont dû apprendre à inventer mille recettes aux jaunes d’œufs. »

 

 

« Rouge et or, bleu et or, même vert et or sont des associations sublimes, mais classiques. Jaune et or, en art, cela n’apparaît pas. Pourquoi ? C’est la couleur même de la lumière, modulée du plus mat au plus brillant. »

 

 

« Vous vous appelez Saturnine Puissant, vous avez vingt-cinq ans et vous êtes belge. Vous êtes née à Ixelles le 1er janvier 1987.

— Vous avez lu le contrat. Permettez-moi de ne pas être épatée.

— Vous étudiez à l’École du Louvre.

— Non. J’enseigne à l’École du Louvre.

— Qu’est-ce qu’une Belge de votre âge peut enseigner à l’École du Louvre ?

— Vous étiez censé m’inventer.

— Vous êtes une spécialiste de Khnopff. Vous enseignez l’art de Khnopff aux Français. »

 

 

«  Vous êtes belle comme une créature de Khnopff. Je vous imagine pourvue d’un corps de guépard. J’adorerais que vous me dévoriez. »

 

 

 

«  — J’ai toujours pensé que les hommes étaient destinés aux sales besognes. Si je me montre si exigeant envers les femmes, c’est parce qu’il y a plus à attendre d’elles. »

 

 

«  Les femmes sont meilleures ou pires que les hommes. C’est La Rochefoucauld qui l’a écrit. »

 

« Les Espagnols ne sont capables que d’idéaliser tragiquement les femmes. Je n’échappe pas à la règle. »

 

 

«  L’argent est chose misérable et je ne le respecte pas. L’or est sacré. »

 

 

«  Chacun place ses secrets où il veut. »

 

« Hélas, la déception ne guérit pas de l’amour. »

 

 

«  Cela s’appelle la jeunesse (…) On se sent indestructible et soudain, il suffit d’un rien – on sait aussitôt que c’est terminé. »

 

 

«  L’inventeur du champagne rosé a réussi le contraire de la quête des alchimistes : il a transformé l’or en grenadine. »

 

 

« Un gemmail, c’est un vitrail en pierres précieuses. »

 

 

«  L’athénée, reprit Saturnine, c’est l’école secondaire, en Belgique.

— Quel mot admirable ! Vous avez donc été placées toutes les deux sous l’égide d’Athéna.

— En effet, dit Saturnine. Athéna, déesse de l’intelligence. Méfiez-vous, don Elemirio. »

 

 

«  L’amour est une question de foi. La foi est une question de risque. Je ne pouvais pas supprimer ce risque. C’est ce que Dieu a fait au Jardin. Il a aimé sa créature au point de ne pas supprimer le risque. »

 

 

— « Aimer, c’est accepter d’être Dieu. »

 

 

— Non. Dieu n’est pas toujours aimé. Mais vous, vous êtes trop sublime pour ne pas aimer Dieu.

— Adoptons votre logique. Si je vous aimais, j’accepterais aussi d’être Dieu. Et si j’étais Dieu, je vous enverrais en enfer, auquel je ne crois pas, mais auquel vous croyez.

— Non, si vous étiez Dieu, vous auriez pitié de moi. »

 

 

— « J’ai horreur de l’indiscrétion. C’est une bassesse. (…) Et pourtant, il y a pire que l’indiscrétion. Il y a ceux qui se croient autorisés à châtier les indiscrets. »

 

 

« — Que signifie Elemirio ?

— Je l’ignore. Les étymologies arabes sont si difficiles à saisir. »

 

 

« — Parmi mes qualités, vous avez oublié de mentionner que je suis l’homme le plus noble du monde.

— Je range ça au nombre de vos défauts. En soi, ça m’est égal, mais que vous en soyez si fier, c’est rédhibitoire. Avez-vous confectionné des vêtements pour chacune de vos femmes ?

— Bien sûr. Penser un habit pour un corps et une âme, le couper, l’assembler, c’est l’acte d’amour par excellence. »

 

 

 

 

— Chaque femme appelle un vêtement particulier. Il faut une suprême attention pour le sentir : il faut écouter, regarder. Surtout ne pas imposer ses goûts. »

 

 

 « « Dosis sola facit venenum » : Seule la dose fait le poison ».

 

 

 

« Les femmes, c’est un orchestre. On peut jouir de l’ensemble très longtemps. Et puis, un jour, on décide d’isoler une concertiste. On scrute et soudain, on repère la bassoniste tellement plus gracieuse et on décide de ne plus écouter que sa musique. Même en pleine symphonie, on n’entend plus que le basson. Bientôt, les violons, le piano et les voix résonnent comme une cacophonie et on prie la bassoniste de venir exécuter chez soi un solo éternel. »

 

 

«  L’ambiguïté n’en est que plus grande. Où commence son territoire, où s’arrête celui de l’autre ? Il y a une géographie amoureuse qui vaut les cartographies guerrières. Il me semble que dans un studio, la menace de crise est si puissante que le couple fait d’emblée plus d’efforts : c’est une question de vie ou de mort. »

 

 

 

«  Tout droit implique une sanction en cas d’infraction. C’est ainsi. »

 

 

«  Tomber amoureux est le phénomène le plus mystérieux de l’univers. Ceux qui aiment au premier regard vivent la version la moins inexplicable du miracle : s’ils n’aimaient pas auparavant, c’était parce qu’ils ignoraient l’existence de l’autre.

Le coup de foudre à retardement est le plus gigantesque défi à la raison. »

 

 

 

« Quand on tombe amoureux, on négocie après coup avec soi-même, histoire de voir si on s’autorise cette absurdité. La jeune femme avait eu la malchance de s’éprendre d’un type franchement louche : la négociation fut donc houleuse – et inutile. »

 

 

« Le sinistre « Si vous entriez dans cette chambre, je le saurais et il vous en cuirait » n’était pas une menace, mais un avertissement. Et si cette transgression leur avait porté malheur, don Elemirio n’y était pour rien. Que pouvait-il donc y avoir dans cette satanée chambre noire ? En tout cas, pas les huit cadavres, contrairement à ce qu’elle n’avait pas cessé de penser. Sans doute un secret terrifiant. Pourquoi l’Espagnol n’aurait-il pas le droit d’avoir un secret terrifiant ? »

 

 

 

« Saturnine se demanda s’il était possible de cacher un secret terrifiant sans être coupable. »

 

 

« — J’ai préparé de la zarzuela, dit-il.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Pour simplifier, c’est de la paella sans le riz. Normalement, on y met beaucoup de homard, mais comme nous en avons mangé par deux fois il y a peu, j’ai remplacé cet ingrédient par des asperges.

— Je ne vois pas le rapport.

— Il n’y en a pas. C’est pour souligner l’absurdité du verbe « remplacer ». Le concept de remplacement est à la base du désastre de l’humanité. Regardez Job. »

 

 

 

 

 

« La taxinomie de Casus Belli présente, selon moi, une lacune pour le jaune. C’est la couleur la plus subtile, sans doute parce que c’est celle qui se rapproche le plus de l’or. Amélie Casus Belli distingue 86 jaunes, tous nommés. »

 

 

 

« C’est l’illusion des ignorants, de croire que mêler trois approximations va donner l’idéal. Les mélanges de couleurs aboutissent toujours à d’horribles purées. Il n’y a rien de plus divin que la pureté d’un coloris. »

 

 

— Vous lisez aussi les classiques français ? arriva-t-elle à murmurer pour ne pas déchoir du rôle qu’elle tenait.

— Seulement ceux dont les héros revêtent la fraise, symbole du génie espagnol. Bref, le duc de Nemours porte les couleurs de la princesse de Clèves, et c’est ainsi qu’elle se sait aimée de lui. Plus loin, Nemours l’observe, dans sa chambre, en train de nouer des rubans de ce même jaune autour de la canne qu’elle lui a subtilisée. Ce qui est formidable, c’est qu’il trouve aussitôt la traduction exacte de son comportement : elle est amoureuse de lui. Je suis persuadé qu’il s’agit du jaune asymptotique que je viens de réinventer. »

 

 

« N’est-ce pas ma plus grande vertu ? Quoi de plus assommant que ces photographes qui tiennent absolument à vous montrer leurs œuvres ? Si encore ils appelaient cela ainsi. Mais non, ils ne veulent pas montrer leurs œuvres, ils veulent partager leur travail. C’est insupportable. »

 

 

 

« La vraie preuve d’amour ne consiste pas à multiplier les images, mais à en créer une seule, parfaite. »

 

 

« …. un photographe. C’est l’art auquel le secret convient le mieux. Un musicien ou un chorégraphe souffrirait, je crois, de ne pas partager sa création. Un écrivain aime qu’on lui parle de ses textes. Le photographe ne jouit jamais autant que de son propre regard. »

 

 

 

« Quelle conception autiste de la photographie !

— Tous les photographes sont autistes. S’ils en étaient conscients, ils nous épargneraient bien des vernissages. »

 

 

« Le but de l’amour me semble d’aboutir à une photo, une seule, absolue, de la femme aimée. Et le but de la photographie est de révéler l’amour que l’on éprouve en une seule image. »

 

 

 

 

« Le Polaroïd au service des dogmes chrétiens, c’est vous tout craché. Et le Hasselblad, quel dogme illustre-t-il ?

— L’immortalité de l’âme, répondit-il comme une évidence. Et la résurrection des corps. »

 

 

 « J’ai voulu que vous ne soyez pas un assassin. Je suis une idiote dans le style d’aujourd’hui. Récemment, un best-seller mondial a prétendu qu’il y avait des vampires gentils et innocents. Les gens ne sont jamais aussi contents, désormais, que quand on leur affirme que le mal n’existe pas. Mais non, les méchants ne sont pas de vrais méchants, le bien les séduit, eux aussi. Quelle espèce de crétins abâtardis sommes-nous devenus pour gober et aimer ces théories à la noix ? »

 

 

 « Photographier une vivante, c’est trop difficile, cela bouge sans cesse. »

 

 

« - Quel est l’intérêt de photographier une morte ?

— Le rôle de l’art est de compléter la nature et le rôle de la nature est d’imiter l’art. La mort est la fonction que la nature a inventée dans le but d’imiter la photographie. Et les hommes ont inventé la photographie pour capter ce formidable arrêt sur image qu’est l’instant du trépas. À se demander quel sens pouvait avoir la mort avant Nicéphore Niepce »

 

« Je me suis installé au lit avec l’Ars magna de Lulle. Personnellement, je préfère le lire en latin. Hélas, je ne lis pas l’arabe. Son catalan est magnifique, mais je suis ce Catalan qui a choisi d’être espagnol, aussi ai-je un problème avec la belle langue catalane. L’Ars magna est l’une de mes lectures favorites. Aucun texte n’aborde à ce point de plain-pied le sublime. Kant a écrit le Traité du sublime : titre grandiose mais qui ne tient pas ses promesses. Lulle a l’audace si naturelle d’en parler directement, par la grâce de l’alchimie, dont on ne dira jamais assez qu’elle est la plus haute trouvaille mystique de tous les temps. Bref, l’Ars magna m’a englouti pendant cinq heures ».

 

 

 

« Quand on vit l’amour fou, c’est toujours trop court. Je pourrais vous raconter les détails de mes huit semaines avec Proserpine, mais je crains de vous lasser. L’amour est passionnant pour ceux qui l’éprouvent ; pour les autres, quelle scie ! »

 

 

 « N’est pas Œdipe qui veut, laissons faire le hasard. »

 

 "On ne trouve rien quand on cherche. »

 

 

 

« La couleur, qu’est-ce que c’est ? Une sensation produite par les radiations de la lumière. On peut vivre sans : certains daltoniens ne perçoivent que le noir et le blanc et ne sont pas moins bien informés que les autres. En revanche, ils sont privés d’une volupté fondamentale. La couleur n’est pas le symbole du plaisir, c’est le plaisir ultime. C’est tellement vrai qu’en japonais, « couleur » peut être synonyme d’« amour ». »

 

 

 

« La béatitude de l’amour ressemble à celle que chacun éprouve en présence de sa couleur préférée. »

 

 

 

« Je ne suis pas un fou, mais un homme épris d’absolu, confronté par neuf fois à une question terrible : quelle est la juste frontière entre l’aimée et soi ? »

 

 

« Toute chose vivante aspire à son exultation maximale. »

 

 

 

 

" Plus il la photographiait, plus elle sentait monter, à la surface de sa peau, une énergie qui jaillissait par salves. Comme il travaillait à l’argentique, la séance ne fut pas gâchée par l’immédiateté du résultat : l’œuvre a besoin du mystère de l’attente. Il est bon, quand on crée, de ne pas nier le temps. »

 

 

« La vivante contempla longuement les portraits. Les photos étaient trop réussies, ce qui prouvait que quelque chose clochait. Ce détail s’appelait la mort. Ces beaux visages féminins étaient figés par un vernis dont la puissance irradiait le malaise. »

 

La couleur est la part aristocratique de chacune. Et ceci est votre place, dit-il en désignant le pan de mur inoccupé. »

 

 

 

« Savez-vous quel est le nom de couleur qui apparaît le plus dans la Bible ?

— Je l’ignore.

— C’est l’or. C’est vous, ma bien-aimée. »

 

 

 

« Au clochard qui lui demandait pourquoi elle avait l’air si triste, elle répondit :

— C’est parce que je m’appelle Saturnine. »

 

 

 

« À l’instant précis où don Elemirio mourut, Saturnine se changea en or ».

 

FIN

 

 

 

 

 

Moez Lahmédi,

moez.lahmedi@voila.fr

 

Partager cet article
Repost0

commentaires