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16 octobre 2012 2 16 /10 /octobre /2012 10:03

 

 

Amélie Nothomb, Une forme de vie, © Éditions Albin Michel, 2010. 

 

 

 

 

 

«  Ce matin-là, je reçus une lettre d’un genre nouveau :

Chère Amélie Nothomb,

 Je suis soldat de 2e classe dans l’armée américaine, mon nom est Melvin Mapple, vous pouvez m’appeler Mel. Je suis posté à Bagdad depuis le début de cette fichue guerre, il y a plus de six ans. Je vous écris parce que je souffre comme un chien. J’ai besoin d’un peu de compréhension et vous, vous me comprendrez, je le sais.(…)

Je crus d’abord à un canular. À supposer que ce Melvin Mapple existe, avait-il le droit de m’écrire de telles choses ? N’y avait-il pas une censure militaire qui n’eût jamais laissé passer le « fucking » devant « war » ? »

 

 

 

 

 

 

" Pendant ma tournée américaine, je ne manquai pas de répéter à qui voulait l’entendre que je correspondais avec un soldat basé à Bagdad qui avait lu tous mes livres. Les journalistes en furent favorablement impressionnés. Le Philadelphia Daily Report titra l’article : « U.S. Army soldier reads Belgian writer Amélie Nothomb ». Je ne savais pas au juste de quelle aura cette information me couronnait, mais l’effet semblait excellent."

 

"De retour à Paris, m’attendait une montagne de courrier, dont deux plis d’Irak :

  Chère Amélie Nothomb,

À l’armée, on gagne un peu d’argent. Avec mon salaire, j’ai acheté des livres. Par hasard, j’ai lu le premier des vôtres à avoir été traduit en américain, The Stranger Next Door. J’ai accroché. Je me suis procuré tous vos romans. C’est difficile à expliquer, mais vos bouquins me parlent."

 

 

" En mars 2003, j’ai fait partie du premier contingent envoyé en Irak. Sur place, les problèmes ont commencé aussitôt. J’ai connu mes premiers vrais combats, avec les tirs de roquettes, les chars, les corps qui explosent à côté de vous et les hommes que vous tuez vous-même. J’ai découvert la terreur. Il y a des gens courageux qui supportent, moi pas. Il y a des gens à qui ça coupe l’appétit, mais la plupart, dont moi, réagissent à l’opposé. On revient du combat choqué, éberlué d’être vivant, épouvanté, et la première chose qu’on fait après avoir changé de pantalon (on souille le sien à tous les coups), c’est se jeter sur la bouffe. Plus exactement, on démarre par une bière – encore un truc de gros, la bière. On écluse une ou deux canettes et puis on attrape le consistant. Les hamburgers, les frites, lespeanut butter and jelly sandwiches, l’apple pie, les brownies, les glaces, on peut y aller à volonté. On y va. C’est pas croyable ce qu’on peut avaler. On est fou. Quelque chose est cassé en nous. On ne peut pas dire qu’on aime manger comme ça, c’est plus fort que nous, on pourrait se tuer de nourriture, c’est peut-être ce qu’on cherche. Au début, certains vomissent. J’ai essayé, je n’ai jamais pu. J’aurais bien voulu. On souffre tellement, on a le ventre au bord de l’explosion. On se jure de ne jamais recommencer, c’est trop douloureux. Le lendemain, on doit retourner au combat, on participe à des horreurs pires que la veille, on ne s’habitue pas, on a des coliques monstres sans cesser de tirer et de courir, on voudrait que le cauchemar s’arrête."

 

 

 

" Le plaisir, je connais : ce n’est pas ça. Le plaisir, c’est quelque chose de grand. Par exemple, faire l’amour. Ça ne m’arrivera plus. D’abord, parce que personne ne voudra de moi. Ensuite, parce que je n’en suis plus capable. Comment mouvoir si peu que ce soit un corps de 180 kilos ? Vous vous rendez compte, depuis que je suis en Irak, j’ai pris 100 kilos. 17 kilos par an. Et ce n’est pas fini. J’en ai encore pour 18 mois : le temps de prendre 30 kilos. À supposer que de retour au pays j’arrête de grossir. Je suis, comme de nombreux soldats américains, un boulimique incapable de vomir. Dans ces conditions, maigrir est la dernière chose envisageable."

 

 

"100 kilos, c’est une personne énorme. Je me suis enrichi d’une personne énorme depuis que je suis à Bagdad. Puisqu’elle m’est venue ici, je l’appelle Schéhérazade. Ce n’est pas gentil pour la véritable Schéhérazade qui devait être une svelte créature. Je préfère néanmoins l’identifier à une personne plutôt qu’à deux, et à une femme plutôt qu’à un homme, sans doute parce que je suis hétérosexuel. Et puis, Schéhérazade, ça me convient. Elle me parle des nuits entières. Elle sait que je ne peux plus faire l’amour, alors elle remplace cet acte par de belles histoires qui me charment. Je vous confie mon secret : c’est grâce à la fiction de Schéhérazade que je supporte mon obésité. Si les gars savaient que je donne à ma graisse un nom de femme, je ne dois pas vous faire un dessin sur ce qui m’arriverait. Mais vous, je sais que vous ne me jugerez pas. Dans vos livres, il y a pas mal d’obèses, vous ne les montrez jamais comme des gens sans dignité. Et dans vos livres, on s’invente des légendes bizarres pour continuer à vivre. Comme Schéhérazade."

 

 

 

 

" J’étais continuellement assaillie d’images incroyables : je voyais tour à tour des Irakiens déchiquetés, des explosions qui me fissuraient le crâne, puis des soldats américains bâfrant de façon traumatisante jusqu’à reproduire dans leur ventre les explosions du front. Je voyais l’embonpoint gagnant du terrain, les positions perdues les unes après les autres, à mesure que la taille au-dessus devenait indispensable, un front de gras se déplaçant sur la carte. L’armée des États-Unis formait une entité qui enflait, on eût dit une gigantesque larve absorbant des substances confuses, peut-être les victimes irakiennes."

 

 

" Parmi les unités militaires il y a le corps et ce que je voyais devait en être un, pour autant que l’on puisse reconnaître ce mot dans cette efflorescence de graisse. En anglais, corpse signifie « cadavre ». En français, ce n’est qu’une possibilité du mot « corps ». Un corps obèse est-il vivant ? La seule preuve qu’il n’est pas mort, c’est qu’il grossit encore. C’est ça, la logique de l’obésité."

 

 

 

" Les obèses de mon espèce sont toujours en première ligne. Inutile de vous en expliquer la raison, elle saute aux yeux : un obèse constitue le meilleur bouclier humain. Là où un corps normal protège un seul individu, le mien en protège deux ou trois. D’autant que notre présence joue un rôle de paratonnerre : les Irakiens souffrent tant de la faim que notre obésité les nargue, c’est nous qu’ils veulent dégommer en premier lieu." 

 

 

 

 

" Ma conviction est que les chefs américains veulent la même chose. C’est aussi pour ça que les obèses sont assurés de rester ici jusqu’au dernier jour fixé par Obama : pour multiplier les probabilités de notre assassinat. Après chaque conflit, on a vu revenir aux États-Unis des soldats atteints de pathologies abominables qui ont donné mauvaise conscience au pays entier. Mais l’étrangeté de ces troubles était telle que la population pouvait mettre ça sur le compte de ce qui, dans la guerre, dépasse l’entendement humain."

 

 

"La drogue, parlons-en : une guerre moderne ne se supporte pas sans stupéfiants. Au Viêt-nam, les nôtres avaient l’opium qui, quoi qu’on en dise, suscite une dépendance très inférieure à celle qui est désormais la mienne pour les sandwiches au pastrami."

 

 

" Il n’y avait pas d’armes de destruction massive en Irak. À supposer qu’il y ait eu des doutes sur la question, il n’y en a plus aujourd’hui. Ce conflit était donc une injustice scandaleuse. Je n’essaie pas de me blanchir. Si je suis moins coupable que George W. Bush et sa bande, je suis coupable quand même. J’ai participé à cette horreur, j’ai tué des soldats, j’ai tué des civils. J’ai explosé des habitations dans lesquelles il y avait des femmes et des enfants, morts par ma faute."

 

 

" Comme chacun sait, faire l’amour avec celle qu’on aime, c’est le sommet du bonheur terrestre. Eh bien, ce que je vis avec Schéhérazade est supérieur. Est-ce parce qu’elle partage mon intimité de la façon la plus concrète ? Ou est-ce tout simplement parce que c’est elle ?" 

 

 

" Mais le pire, c’est le mépris. Ce qui me sauve, c’est que je ne suis pas le seul obèse. La solidarité des autres m’empêche de sombrer. Subir les regards, les réflexions, les brimades, c’est le comble de la souffrance. Je ne sais pas comment je me conduisais jadis avec les tas de graisse que je croisais : étais-je un salaud avec eux, moi aussi ? Avec toujours cette bonne conscience car enfin, si le gros est gros, il l’a bien cherché, on n’est pas gros pour rien, donc allons-y, on a le droit de le lui faire payer, il n’est pas innocent." 

 

 

 

 

" La vérité, c’est que nous sommes les pires junkies de la terre. La bouffe à haute dose, c’est une drogue plus dure que l’héroïne. Bâfrer, c’est le shoot assuré, on a des sensations pas croyables, des pensées indescriptibles. Une grève de la faim équivaudrait pour nous à une désintoxication gravissime, comme ces camés à l’héroïne qu’il faut enfermer. Nous, le cachot n’y suffirait pas. Il n’y aurait qu’un seul moyen de nous empêcher de manger : la camisole de force. Mais je ne pense pas qu’il en existe de notre taille." 

 

 

 

 

 

" Vous voyez, j’ai ici une vie de merde. Si j’existe pour vous, c’est comme si j’avais une autre vie ailleurs : la vie que j’ai dans votre pensée. Ce n’est pas que je veux être imaginé par vous : je ne sais quelle forme prend votre pensée pour moi. Je suis une donnée dans votre cerveau : je ne tiens pas tout entier dans ce que j’incarne à Bagdad. Ça me console." 

 

 

 

" Bref, cette obésité est devenue mon œuvre. Je continue à y travailler avec ardeur. Je mange comme un fou. Parfois, je me dis que si ça fonctionne bien avec vous, c’est parce que vous ne m’avez jamais vu et surtout parce que vous ne m’avez jamais vu bâfrer." 

 

 

 

 

" Moi, c’est encore autre chose. Quand j’écris que c’est mon œuvre, ce n’est pas une boutade. C’est là que vous pouvez me comprendre. Vous avez une œuvre : une œuvre, on ne sait pas ce que c’est. On lui consacre l’essentiel et pourtant, c’est un mystère pour nous. Là s’arrête la comparaison. Votre œuvre est quelque chose d’estimé, vous pouvez en être fière à juste titre. Mais si la mienne n’a rien d’artistique, elle a du sens. Bien sûr, ce n’est pas fait exprès, il n’y a aucune préméditation, on peut même dire que je crée contre mon gré. Et pourtant, il peut m’arriver, en mangeant comme un fou, d’éprouver cet enthousiasme qui est, je suppose, celui de la création." 

 

 

 

" Quand je me pèse, j’ai peur et j’ai honte car je sais que le chiffre, déjà effrayant, aura empiré. Cependant, chaque fois que le nouveau verdict apparaît, chaque fois que je franchis un seuil pondéral encore impensable, je suis consterné, certes, mais aussi impressionné : j’ai été capable de ça. Il n’y a donc pas de limite à mon expansion. Il n’y a pas de raison que ça s’arrête. Jusqu’où pourrai-je monter ? Je dis « monter » à cause du chiffre, or le verbe convient mal, car je grossis plutôt sur les côtés que vers le haut. « Enfler » doit être le verbe correct. Je prends de plus en plus de volume, comme si un big bang intérieur avait eu lieu lors de mon arrivée en Irak." 

 

 

 

 

 

" Melvin Mapple m’inspirait du respect et de la sympathie, mais se posait avec lui le problème que j’ai avec 100 % des êtres, humains ou non : la frontière. On rencontre quelqu’un, en personne ou par écrit. La première étape consiste à constater l’existence de l’autre : il peut arriver que ce soit un moment d’émerveillement. À cet instant, on est Robinson et Vendredi sur la plage de l’île, on se contemple, stupéfait, ravi qu’il y ait dans cet univers un autre aussi autre et aussi proche à la fois. On existe d’autant plus fort que l’autre le constate et on éprouve un déferlement d’enthousiasme pour cet individu providentiel qui vous donne la réplique. On attribue à ce dernier un nom fabuleux : ami, amour, camarade, hôte, collègue, selon. C’est une idylle. L’alternance entre l’identité et l’altérité (« C’est tout comme moi ! C’est le contraire de moi ! ») plonge dans l’hébétude, le ravissement d’enfant. On est tellement enivré qu’on ne voit pas venir le danger.

Et soudain, l’autre est là, devant la porte. Dessaoulé d’un coup, on ne sait comment lui dire qu’on ne l’y a pas invité. Ce n’est pas qu’on ne l’aime plus, c’est qu’on aime qu’il soit un autre, c’est-à-dire quelqu’un qui n’est pas soi. Or l’autre se rapproche comme s’il voulait vous assimiler ou s’assimiler à vous."

 

 

 

" Merci. Grâce à votre dernière lettre, vous m’avez aidé à trouver un sens à mon existence. Il me semble que ce devrait être le but de tout écrivain. Vous méritez d’exercer ce beau métier. Quand je vous ai dit que mon obésité était mon œuvre, j’ai cru que vous alliez vous moquer de moi. Or non seulement vous ne l’avez pas fait, mais vous m’avez donné le moyen d’accomplir et de partager mon rêve. Sans ce carnet que vous m’avez conseillé de réaliser, comment aurais-je pu expliquer ma démarche à autrui ?" 

 

 

 

 

 

" Toutes les guerres modernes ont laissé des traces ineffaçables de part et d’autre ; parmi les nuisances durables occasionnées par la guerre d’Irak, l’obésité sera, je pense, la plus emblématique. Le gras humain sera à George W. Bush ce que le napalm fut à Johnson.Aucune justice ne sera rendue à personne. Mais qu’au moins l’accusation soit clamée. Pour cela, rien de tel qu’une œuvre d’art. Au pays, avec les copains, on trouvera facilement un moyen d’attirer l’attention des médias et, pourquoi pas, des galeristes. D’où l’intérêt de ne pas maigrir. Ça tombe bien, nous n’en avions pas l’intention." 

 

 

" Si Melvin était un artiste, je l’avais privé d’une qualité essentielle à l’art : le doute. Un artiste qui ne doute pas est un individu aussi accablant qu’un séducteur qui se croit en pays conquis. Derrière toute œuvre, se cache une prétention énorme, celle d’exposer sa vision du monde. Si une telle arrogance n’est pas contrebalancée par les affres du doute, on obtient un monstre qui est à l’art ce que le fanatique est à la foi." 

 

 

" La vie reprit son cours parisien. C’est sous le règne de Louis XIV que parut La Princesse de Clèves : l’absolu du raffinement malgré le pouvoir absolu. Ce livre raconte une histoire qui aurait eu lieu cent vingt ans plus tôt. Plus personne ne remarque ce gigantesque écart d’époque. Ce vertige si peu perceptible signale le chef-d’œuvre. Les Chinois qui habitent la France n’y sont pas plus étrangers que moi. Je n’ai pas fini de m’extasier de ce pays, qui plus que jamais est celui de La Princesse de Clèves." 

 

 

 

" Je suis épistolière depuis bien plus longtemps que je ne suis écrivain et je ne serais probablement pas devenue écrivain – en tout cas, pas cet écrivain – si je n’avais été d’abord, et si assidûment, épistolière." 

 

 "Personne n’est assez fou pour vouloir revenir en Irak, mais les gars disent que leur vie n’est plus aux U.S.A. Le malheur est qu’ils n’ont nulle part d’autre où aller. D’ailleurs, le problème n’est pas le lieu. Ils disent qu’ils ne savent plus comment vivre, qu’ils ne savent plus vivre. Six années de guerre ont effacé tout ce qui précédait. Je comprends."

 

 

 

" Ce qui me sauve, encore une fois, c’est mon projet artistique. Je ne vous remercierai jamais assez pour ça. C’est la seule dignité qui me reste. Vous croyez que mon père et ma mère comprendront ? Bon, je ne devrais pas me poser cette question. On n’est pas artiste pour être compris de ses parents. Il n’empêche que j’y pense." 

 

 " Je ne connais pas de galeriste dans votre pays, mais j’en connais dans le mien. Excellente nouvelle : la célèbre galerie Cullus de Bruxelles a accepté avec joie de vous inscrire à son catalogue. Je me doute qu’il vous sera impossible d’aller là-bas, même si Cullus serait sûrement ravi de vous rencontrer et de vous exposer. Peu importe : ce qui compte, c’est que vous pouvez à présent vous réclamer d’un galeriste, ce qui vous donne le statut officiel d’artiste. N’est-ce pas merveilleux ? Vous allez pouvoir rentrer aux États-Unis la tête haute, sans rougir de votre obésité et même fier d’elle, puisqu’elle est votre œuvre reconnue.(..)

Le galeriste Cullus souhaiterait avoir une photo de vous tel que vous êtes maintenant. Envoyez-la-moi, je transmettrai."

 

 

 " Est-ce une pathologie due à l’hégémonie du courrier dans ma vie ? Rares sont les êtres dont la compagnie m’est plus agréable que ne le serait une missive d’eux – à supposer, bien sûr, qu’ils possèdent un minimum de talent épistolaire. Pour la plupart des gens, un tel constat constitue l’aveu d’une faiblesse, d’un déficit énergétique, d’une incapacité à affronter le réel." 

 

 

 

 

" Quand arriva la nouvelle lettre de l’Américain, je ne me rappelais plus que je lui avais demandé une photo. Je pris le cliché en pleine figure : on y voyait une chose nue et glabre, tellement énorme qu’elle débordait du cadre. C’était une boursouflure en expansion : on sentait cette chair en continuelle recherche de possibilités inédites de s’étendre, d’enfler, de gagner du terrain. La graisse fraîche devait traverser des continents de tissus adipeux pour s’épanouir à la surface, avant de s’encroûter en barde de rôti, pour devenir le socle du gras neuf. C’était la conquête du vide par l’obésité : grossir annexait le néant. Le sexe de cette tumeur n’était pas identifiable. Alors que l’individu se tenait debout face à l’objectif, l’ampleur des bourrelets cachait les parties génitales. Les seins gigantesques suggéraient une femme mais, noyés parmi tant d’autres replis et protubérances, ils perdaient leur impact de mamelles pour s’assimiler à des pneus." 

 

 

" Je mangeai du pain d’épice au miel. J’adore ce goût de miel. Le mot « sincère », qui est aujourd’hui si à la mode, lui doit son étymologie : « sine cera », littéralement « sans cire », désignait le miel purifié, de qualité supérieure – quand le margoulin, lui, vous vendait un pénible mélange de miel et de cire. Les gens nombreux qui abusent aujourd’hui du mot « sincérité » devraient faire une cure de bon miel pour se rappeler de quoi ils parlent." 

 

 

 

" Mes parents m’ont ordonné de maigrir. J’ai refusé. « Puisque c’est comme ça, nous ne te recevrons plus à table. Nous ne voulons pas être témoins de ton suicide », ont-ils dit. C’est ainsi que je suis devenu un obèse solitaire. Ne plus voir ni mon père ni ma mère ne m’a pas dérangé. Au fond, c’est ça qui est terrible : rien ne dérange, tout s’accepte. On croit qu’on ne sera pas obèse parce que ce serait insupportable : c’est insupportable, mais on le supporte."

 

 

 

" À l’automne 2008, j’ai lu un article sur l’obésité qui sévissait de plus en plus chez les soldats américains basés en Irak. J’ai d’abord pensé que c’était mon frère Howard qui aurait dû grossir, et non moi. Ensuite, je me suis surpris à envier les militaires obèses. Comprenez-moi : eux au moins, ils avaient un motif sérieux. Leur statut les apparentait à des victimes. Il y aurait des gens pour penser que ce n’était pas leur faute. J’ai jalousé qu’on puisse les plaindre. C’est misérable, je sais.

Ce n’est pas tout. Leur pathologie avait une histoire. Ça aussi, je leur ai envié. Vous me direz que la mienne en a une également : c’est possible, mais elle m’a échappé. Dans les faits, mon obésité avait une cause et pourtant, dans mon esprit, il y avait eu comme une rupture des lois de la causalité. Vivre à temps plein sur internet crée une telle sensation d’irréalité que cette nourriture dévorée pendant des mois n’avait jamais existé. J’étais un gros privé d’histoire et en tant que tel, je jalousais ceux incorporés dans la grande Histoire." 

 

 

" À présent, ma fiction est démantelée. Vous savez la désespérante vérité. Les prisonniers les mieux gardés au monde peuvent s’évader. Aucune évasion n’est possible quand la geôle est son propre corps d’obèse. Maigrir ? Laissez-moi rire. J’approche des 200 kilos. Pourquoi ne pas déconstruire les pyramides d’Égypte, tant qu’on y est ?" 

 

 

 

 

" Le langage est pour moi le plus haut degré de réalité." 

 

 

" La voix impitoyable se tut, me laissant avec ce constat implacable de mon erreur. Oui, ce voyage était une idée calamiteuse, j’en étais à présent pleinement consciente. Qu’allais-je faire ? Il n’y avait plus moyen de reculer. Comment empêcher cet avion d’arriver à destination ? Comment ne pas quitter l’aéroport par la porte où m’attendrait Melvin Mapple ? Impossible !" 

 

 

" L’hôtesse nous distribua alors les papiers vert pâle que reçoit toute personne qui s’apprête à effleurer le sol américain, fût-ce pour trois heures. Ceux qui les voient pour la première fois ne manquent jamais de s’émerveiller du questionnaire auquel il faut répondre : « Avez-vous appartenu ou appartenez-vous à un groupe terroriste ? » ; « Possédez-vous des armes chimiques ou nucléaires ? » et autres interrogations surprenantes, avec des cases oui-non à cocher. Tous ceux qui les découvrent éclatent de rire et disent à leurs compagnons de voyage : « Que se passerait-il si je cochais le oui ? » Il y a toujours quelqu’un pour les en dissuader fermement : « On ne plaisante pas avec la sécurité des États-Unis. » Ce qui fait qu’au final, même les plus allumés résistent à la tentation." 

 

 

 

" Amélie, le seul moyen pour toi d’éviter de rencontrer Melvin Mapple, c’est de cocher les mauvaises cases. Tu seras déférée à la justice américaine. Qu’est-ce que tu préfères ? Le train Washington-Baltimore avec l’obèse mythomane ou les très gros ennuis avec la police des U.S.A. ?

 Jamais de ma vie je ne m’étais posé pareil ultimatum. Je regardai par le hublot le ciel halluciné qui connaissait déjà mon choix. Ma décision était prise, c’était au-delà de la réflexion. Habitée par l’extase, je commis l’action démente. À la question : « Appartenez-vous à un groupe terroriste ? », je cochai le oui. Impression chavirante. À la question : « Possédez-vous des armes chimiques ou nucléaires ? », je cochai le oui. Abasourdissement profond. Et ainsi de suite. En état second, l’esprit écarquillé, je cochai des oui plus suicidaires les uns que les autres. Je signai un acte d’autoaccusation qui me transformait en ennemi public no 1 de la planète et le glissai dans mon passeport." 

 

 

 

" À ce stade, ce n’était pas irréversible. Je pouvais encore appeler l’hôtesse et demander un autre formulaire vert, comme ceux qui avaient raturé. Il m’eût suffi alors de déchirer la déposition insane, qui n’aurait eu aucune conséquence.

Mais je savais que je n’en ferais rien. Je savais que je donnerais à la douane les papiers fous. Ce qui se passerait après, je ne le savais pas exactement, si ce n’est que j’allais avoir des problèmes vertigineux. Les autorités m’enverraient à Guantánamo. Il paraît qu’ils ont démantelé cette géhenne, mais les Américains sont efficaces : nul doute qu’ils ont construit quelque équivalent ailleurs. J’allais rester en prison jusqu’à la fin de mes jours.

Tout ça pour éviter de rencontrer Melvin Mapple ? Sornettes ! Amélie, tu accomplis ton destin, ce que tu as toujours voulu. Un châtiment pour tes fautes nombreuses ? Il y a de cela. Mais cela ne te suffirait pas.

Depuis que tu as commencé à écrire, quelle est ta quête ? Que convoites-tu avec une si remarquable ardeur depuis si longtemps ? Pour toi, écrire, qu’est-ce que c’est ?

Tu le sais : si tu écris chaque jour de ta vie comme une possédée, c’est parce que tu as besoin d’une issue de secours. Être écrivain, pour toi, cela signifie chercher désespérément la porte de sortie. Une péripétie que tu dois à ton inconscience t’a amenée à la trouver. Reste dans cet avion, attends l’arrivée. Tu remettras les documents à la douane. Et ta vie impossible sera finie. Tu seras libérée de ton principal problème qui est toi-même." 

 

 

 

Moez Lahmédi, moez.lahmedi@voila.fr

 

 

 

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