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20 octobre 2012 6 20 /10 /octobre /2012 18:49

 

ÉRIC-EMMANUEL SCHMITT, Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus, ALBIN MICHEL, 2012

 

 

 

La Chine, c’est un secret plus qu’un pays.

Madame Ming, l’œil pointu, le chignon moiré, le dos raidi sur son tabouret, me lança un jour, à moi, l’Européen de passage :

— Nous naissons frères par la nature et devenons distincts par l’éducation.

 

 

 

Elle avait raison… Même si je la parcourais, la Chine m’échappait. À chacun de mes voyages, son sol s’étendait, son histoire s’évaporait, je perdais mes jalons sans en gagner de nouveaux ; malgré mes progrès en cantonais, en dépit de mes lectures, quoique je multipliasse les contrats commerciaux avec ses habitants, la Chine reculait à mesure que j’avançais, tel l’horizon.

 

 

 

Comment ? Quel individu choisir pour fouiller ce sol énigmatique ? Quelle proie harponner ? La Chine contenait autant de sujets que la Méditerranée de poissons.

  

 

 

Au sein du peuple arithméticien qui inventa jadis la calculette, cette dame entretenait un rapport insolite aux chiffres. Peu de choses à première vue la différenciaient des autres cinquantenaires ; mais, nul ne l’ignore, la première vue ne voit rien.

 

 

En cette province de Guangdong, madame Ming trônait sur son trépied, au sous-sol du Grand Hôtel, entre les carreaux de céramique blanche et les néons éblouissants, dans ces toilettes à l’odeur de jasmin où elle exerçait la charge de dame pipi.

 

 

 

 

De la Chine de Mao, madame Ming conservait l’égalitarisme ; de celle de Confucius, elle perpétuait l’humanisme.

 

 

 

 

Indifférente à ces aléas, appliquée, concentrée, sereine, madame Ming incarnait la permanence dans un monde versatile, administrant les toilettes du Grand Hôtel comme si cet établissement récent avait toujours existé, et surtout comme s’il s’agissait d’une mission de la plus haute importance.

 

 

 

— Ce sont vos enfants, monsieur ?

— Oui.

— Combien en avez-vous ?

— Deux par chance. Une fille, un garçon. Je n’en espérais pas davantage.

— Dépasser le but n’est pas l’atteindre.

Elle me tendit le cliché. Par politesse, je me sentis obligé de lui retourner sa question.

— Et vous ?

— J’en ai dix.

— Pardon ?

— J’ai dix enfants. (…)

— Dix ?

Pour me tranquilliser, elle énuméra les prénoms :

— Ting Ting, Ho, Da-Xia, Kun, Kong, Li Mei, Wang, Ru, Zhou, Shuang.

 

 

  

 

— Monsieur, comment s’appellent vos enfants ?

— Fleur et Thierry.

Bien que j’eusse rétorqué avec un rictus sinistre, elle s’empara des prénoms et, affichant un sourire béat, les répéta, les psalmodia, les roucoula comme les sons les plus mélodieux du cosmos.

— Fleur et Thierry…

L’avouerai-je ? Elle m’émut. Entendre mes chers prénoms prononcés par cette voix limpide, extasiée, dont l’articulation exotique rendait chaque voyelle rare, précieuse, bloqua ma respiration ; une larme coula sur ma main droite.

 

 

 

— Ma sixième, Li Mei, nous a donné ce genre de soucis. Depuis sa naissance, elle percevait des choses que nul ne remarquait : dans les nuages, elle distinguait des visages ; au milieu de la vapeur qui embrume les sous-bois après la pluie, elle admirait des danses exécutées par des génies ; quand elle fixait des blocs de terre, elle détectait en eux des formes qui nous échappaient, un cheval par exemple qu’elle faisait apparaître à force de tripoter, de râper et de polir l’argile. Sur notre plancher, le long des veinures boisées, elle lisait des épopées, des combats, les armées impériales en déroute, des horreurs qui l’épouvantaient tellement qu’elle plaquait ses mains contre ses oreilles pour éviter le cliquetis des armes ou les râles des blessés ; afin de l’apaiser, mon mari colla sur le sol un tapis usé ; coup de bol : entre la trame et les taches, Li Mei déchiffrait la légende du Phénix, une fable dont elle raffolait.

 

 

 

 

 

— J’ai l’habitude. Mes jumeaux, Kun et Kong, étaient pareils. Oh pardon… Je veux dire : pires que vous. Kun et Kong attiraient les taches. Irrépressibles, de vrais séducteurs. D’où qu’elles viennent, taches de gras, taches de sauce, taches de thé, taches de cambouis, elles se précipitaient, et hop, sur la chemise, sur le polo, sur le pull, près du cœur ! Ça, ils ont commencé très jeunes, mes jumeaux, à collectionner les vêtements éclaboussés, les griffures, les éraflures, les bosses au front, les croûtes aux genoux. Plus téméraires, je n’ai pas connu : ils sautaient des fenêtres, ils grimpaient aux arbres, ils parcouraient les toits ; fallait planquer les échelles ou les cordes ; à peine leur père leur avait-il offert un vélo que les deux se dressaient debout sur la selle. Moi, j’ai d’abord eu peur ; pourtant, au bout de quelques années, je ne m’alarmais plus : ils s’en tiraient toujours !

 

 

Madame Ming détenait vraiment le talent de proférer des mensonges colossaux avec une angélique douceur. Au fond, ses délires m’égayaient ; j’entrai dans son jeu :

— Kun et Kong ont été engagés par un cirque ?

Elle tressaillit.

— Comment le savez-vous ?

Intérieurement, je songeai : « Logique de la fiction… Le récit aboutit à une chute » ; extérieurement, je me bornai à une mine satisfaite. Elle enchaîna :

— Kun et Kong sont devenus acrobates au Cirque national. Ça n’a pas été facile…

— Pourquoi ?

— Parce qu’ils se ressemblent comme deux œufs. Identiques à la perfection. À virer fou. Même moi, leur mère, je m’y perdais ; je n’ai jamais su si la claque que je donnais à Kun frappait Kun, pas Kong – en réalité, ça dépendait de leur bonne volonté. Leur similitude surprenait tellement que lorsqu’ils accomplissaient une acrobatie ensemble, ils n’étonnaient plus. À les voir analogues, si incroyablement analogues, les gens estimaient que la nature avait déjà fait le travail. Pourtant, ils avaient sué, mes jumeaux, afin de peaufiner un estomaquant numéro d’acrobatie où ils réalisaient des mouvements synchrones. Un bide ! Les gens bâillaient… Quelle cruauté ! Ils considéraient en chaque garçon le reflet de l’autre dans un miroir. Et ça n’épate personne, un reflet… J’ai dit à Kun et Kong qu’ils devaient se différencier, risquer des coiffures opposées, des costumes mal accordés, des maquillages disparates ; j’ai aussi insisté pour que Kun grossisse et que Kong maigrisse. Les pleurs ! Un drame… Je n’ai pas fléchi. Ils m’ont obéi. Non seulement on ne repérait pas des jumeaux mais on ne suspectait pas leur parenté. Dès qu’ils présentèrent une nouvelle fois leur numéro, les gens applaudirent debout.

 

 

 

Afin de me détacher de ces considérations sinistres, je m’ébrouai, accomplis quelques pas, allai effleurer les poupons. Si, aujourd’hui, ils restaient interchangeables, demain, dès qu’ils seraient adoptés par un enfant, ils se différencieraient, remplis d’amour, tatoués d’une histoire, marqués par les expériences. C’est l’imagination qui singularise, l’imagination qui arrache à la banalité, à la répétition, à l’uniformité. Dans le destin des jouets, je repérais celui des hommes : seule l’imagination, produisant des fictions et forgeant des liens rêvés, crée des originaux ; sans elle, nous serions proches, trop proches, analogues, aplatis les uns sur les autres dans les bennes de la réalité.

 

 

 

 

— À cinq ans, la morve au nez et des tresses aussi fluettes que de la ficelle, Da-Xia nous a annoncé : « Quand je serai grande, j’assassinerai madame Mao. » Puis elle a ajouté avec un regard atroce : « Peut-être même avant ! » Mon mari et moi avons éclaté de rire bien sûr, ses frères et sœurs également, car nous prenions cette menace pour une bravade d’enfant. Pas du tout ! Da-Xia s’est bloquée sur cette idée, elle a poussé autour. Sans cesse, elle ourdissait son projet meurtrier, en rêvant la nuit, y cogitant le jour. Auprès des adultes, elle s’informait sur les manières de zigouiller quelqu’un ; dès qu’elle sut lire, elle consulta les encyclopédies. Effrayant d’élever une fillette experte en poisons, calée sur les carabines, qui s’exerce chaque matin aux armes blanches en vous exposant les quinze manières d’étouffer un humain.

 

 

 

— Trucider est-il juste ? Que madame Mao vécût des années sans qu’on songeât à appliquer sa peine, voilà ce qui choquait Da-Xia – et tant de nos concitoyens. Da-Xia comptait remplacer le bourreau. Puis…

 

 

 

 

 

— La télévision a annoncé que madame Mao, dans son appartement, s’était donné la mort. Da-Xia écumait de rage. L’oppresseuse lui avait volé son geste. Or le pire restait à venir… Peu après, nous avons appris que le suicide s’était produit deux ans plus tôt. Deux ans ! Pendant vingt-quatre mois, les autorités l’avaient occulté. Da-Xia s’effondra : non seulement on lui fusillait son destin, mais elle découvrait que, ces dernières années, elle s’était évertuée en vain à se perfectionner dans l'assassinat. De ce jour, elle ne sortit plus de sa chambre et renonça à s’alimenter.

 

 

 

 

 

 

 

Je fulminais. Pourquoi ? Pourquoi ici ? Si la Chine excitait ma fibre paternelle, était-ce parce que les multitudes massées autour de moi me contaminaient en me poussant à ajouter de la vie à la vie, ou était-ce au contraire cette sévère limitation des naissances qui me renvoyait à mon cas ? Sur mon téléphone, je me mis à relire les messages d’Irène, laquelle me tenait informé de sa grossesse par de brèves notations factuelles.

 

 

 

 

— En Chine, on a réduit la besogne des parents à un seul enfant mais cela n’améliore ni les parents ni les enfants. Maintenant, il y a des millions de géniteurs crispés, inquiets et hystériques trottant derrière un fils qui se croit l’empereur. Notre pays devient une fabrique d’égoïstes surveillés par des névrosés.

 

 

 

 

— Dans le couple, qui s’avère le plus frustré, selon vous ? L’homme ou la femme ?

— La femme, bien sûr.

— Pourquoi ? Cela me semble égal…

— Oh je sais : pour la reproduction, l’homme et la femme font un effort louable de répartition du travail.

— Sauf que, à mon avis, l’homme roule la femme. Il prend son pied puis s’en va tandis qu’elle tombe enceinte.

 

 

 

— Avez-vous éprouvé cela ?

— Ru et Zhou ! Deux fils que j’ai eus à deux ans de distance. Des enfants en or, dotés de dons exceptionnels. Oh, j’en parle avec orgueil mais sans vanité, monsieur… S’ils sortaient de mes entrailles, ce n’était pas moi qui avais joué leurs qualités aux dés ; la Chance y avait mis sa main. Quels résultats ! Ru se montra un monstre de mémoire, Zhou un monstre d’intelligence. Ru retenait tout, les termes, les signes, les dates, les anecdotes puis, dès qu’il sut lire, les livres qu’il dévorait. Il assimilait des monceaux d’informations sans jamais être rassasié. Sa mémoire ne se limitait pas à une bouche qui engloutissait tout, elle contenait aussi un estomac affamé.

 

 

Ignorer Confucius lui paraissait aussi extravagant que de n’avoir jamais mangé de riz.

 

 

 

— Gagné ! Il a révolutionné l’art horticole en proposant aux gens des jardins imaginaires. En fonction de leurs goûts – pivoines, camélias, lotus ou fleurs de prunier –, des saisons qu’ils chérissent, Wang leur conçoit le parc idéal. Pour une somme correcte, à l’issue d’une longue préparation, il leur raconte sa disposition, ses dominantes colorées, ses étagements d’éclosions, ses diverses perspectives, le chant des oiseaux, les miroitements des eaux vives, la tranquillité de l’étang où reposent les nénuphars, le déplacement des ombres, les dorures du crépuscule, les masses argentées sous la lune ; et, pour quelques yuans de plus, il couche le résultat par écrit.

 

 

 

 

 

 

— Vous semblez heureuse, madame Ming…

— Pourquoi ne le serais-je pas ? Alors que mon mari a rendu son dernier souffle, je suis encore en vie. Quel privilège ! J’en jouis. Celui qui sait une chose ne devance pas celui qui l’aime ; mais celui qui aime une chose reste derrière celui qui s’en délecte.

 

 

 

 

— La sincérité, c’est le contraire du discernement ! Pour atteindre l’harmonie entre soi et les autres, il faut analyser les pensées, les filtrer, en refouler certaines. La vérité ne constitue pas un but, elle n’a d’intérêt que si elle sert ; or, la plupart du temps, elle freine ; pis, elle détruit. Tenez, une fois qu’un professeur s’étonnait d’une excellente dissertation et accusait Shuang d’avoir triché, mon fils répondit : « J’y ai songé, ça m’a tenté, mais j’y ai renoncé. » Que conclut l’instituteur ? Que Shuang fraudait.

 

 

 

De fait, chez Ting Ting les émotions surgissaient aussi précipitamment qu’elles disparaissaient : quelques minutes plus tard, nous devisions tous les trois.

 

 

 

 

Ting Ting brandit une cigarette, me supplia de ne pas révéler à sa mère qu’elle fumait, légitima sa nervosité par les centaines de kilomètres qu’elle venait d’effectuer en voiture puis, fébrile, pompa de nouvelles forces dans le tabac.

— Quand vos frères et vos sœurs débarquent-ils ? demandai-je.

 

 

 — Maman était adolescente pendant la Révolution culturelle. Un matin, le pouvoir les a arrêtés, elle et ses parents, puis envoyés en camp de rééducation. Parce qu’elle appartenait à une famille d’enseignants – père professeur d’histoire, mère de littérature –, elle a creusé des canaux dans la boue, cassé des pierres, crevé de faim et de froid. J’ignore ce qu’on reprochait à mes grands-parents ; je crois d’ailleurs que personne ne connaissait vraiment les charges retenues contre eux ; en ces temps de terreur, il fallait des criminels, ils étaient là, cultivés, délicats, assez subtils pour se sentir coupables. Maman, elle, a résisté au dressage : elle fermait ses oreilles à l’endoctrinement, elle refusait de dénoncer ses camarades, elle persistait à penser qu’elle participait à un jeu, un jeu pénible, idiot, déplaisant, mais un jeu qui, selon elle, ne pouvait pas être réel ! Dès que sa famille a été arrachée à cet enfer, elle est revenue à une vie normale et elle a coulé quelques années joyeuses…

 

 

 

 

 Ma petite Ting Ting, je n’exige qu’une chose. Qu’une chose. Tu la feras, dis ?

— Oui maman.

— Tu me le jures ?

— Je te le jure.

— Réunis tes frères et sœurs ici dimanche prochain. Que je les embrasse une ultime fois.

 

 

 

 

— … entre le rêve et la réalité… le juste milieu… jusqu’au bout… Merci.

— Quoi ?

 

 

 

 

— Je ne dirai rien. Et toi non plus.

Ses yeux confiants se dirigèrent vers ceux, inquiets, de sa fille, et les affrontèrent, débordants d’affection ; elle soupira, apaisée :

— La vérité m’a toujours fait regretter l’incertitude.

Sur ce, elle ferma les paupières et s’endormit.

 

 

 

 

Je pivotai vers Irène, saisis sa main puis lui soufflai à l’oreille :

— Si tu le veux bien, je prends la mère et l’enfant.

— Pardon ? Mais…

— Je prends la mère et l’enfant sans me poser plus de questions.

— Ne t’emballe pas. Sois sûr de toi. Nous demanderons des tests génétiques…

— Stop ! Tu es folle… Imagine qu’on me révèle qu’il n’est pas de moi ! Foutu ! Trop tard ! Arriverai-je à cesser d’aimer ce bonhomme-là ?

Mes lèvres s’approchèrent de celles d’Irène pour étouffer son étonnement et j’ajoutai, avec l’intention de ne jamais revenir sur ma décision pendant les deux mille six cents ans à venir :

— La vérité m’a toujours fait regretter l’incertitude.

 

FIN

 

>Moez Lahmédi

moez.lahmedi@voila.fr

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