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21 octobre 2012 7 21 /10 /octobre /2012 12:30

Monsieur-Ibrahim.gif 

Éric-Emmanuel Schmitt,  Monsieur Ibrahim
et les fleurs du Coran,
Albin Michel, 2001

 

 

 

 

À onze ans, j’ai cassé mon cochon et je suis allé voir les putes.

 

 

 

Donc, ce n’était pas suffisant de me faire engueuler au lycée comme à la maison, de laver, d’étudier, de cuisiner, de porter les commissions, pas suffisant de vivre seul dans un grand appartement noir, vide et sans amour, d’être l’esclave plutôt que le fils d’un avocat sans affaires et sans femme, il fallait aussi que je passe pour un voleur ! Puisque j’étais déjà soupçonné de voler, autant le faire.

 

 

 

 

Monsieur Ibrahim avait toujours été vieux. Unanimement, de mémoire de rue Bleue et de rue du Faubourg-Poissonnière, on avait toujours vu monsieur Ibrahim dans son épicerie, de huit heures du matin au milieu de la nuit, arc-bouté entre sa caisse et les produits d’entretien, une jambe dans l’allée, l’autre sous les boîtes d’allumettes, une blouse grise sur une chemise blanche, des dents en ivoire sous une moustache sèche, et des yeux en pistache, verts et marron, plus clairs que sa peau brune tachée par la sagesse.

 

 

 

 

Car monsieur Ibrahim, de l’avis général, passait pour un sage. Sans doute parce qu’il était depuis au moins quarante ans l’Arabe d’une rue juive.

 

 

 

Lorsque j’ai commencé à voler mon père pour le punir de m’avoir soupçonné, je me suis mis aussi à voler monsieur Ibrahim. J’avais un peu honte mais, pour lutter contre ma honte, je pensais très fort, au moment de payer :

Après tout, c’est qu’un Arabe !

Tous les jours, je fixais les yeux de monsieur Ibrahim et ça me donnait du courage.

Après tout, c’est qu’un Arabe !

— Je ne suis pas arabe, Momo, je viens du Croissant d’Or.

 

 

 

 

— Alors pourquoi on dit que vous êtes l’Arabe de la rue, si vous êtes pas arabe ?

— Arabe, Momo, ça veut dire « ouvert de huit heures du matin jusqu’à minuit et même le dimanche » dans l’épicerie.

 

 

 

 

 

 

Tout ce qui a un sexe rue Bleue, rue Papillon et Faubourg-Poissonnière, est en alerte. Les femmes veulent vérifier si elle est aussi bien qu’on le dit ; les hommes ne pensent plus, ils ont le discursif qui s’est coincé dans la fermeture de la braguette.

 

 

 

 

— Monsieur Ibrahim ! Imaginez que vous êtes dans un bateau, avec votre femme et Brigitte Bardot. Votre bateau coule. Qu’est-ce que vous faites ?

— Je parie que ma femme, elle sait nager.

 

 

 

 

 

Et puis, dans les jours qui suivirent, monsieur Ibrahim me donna plein de trucs pour soutirer de l’argent à mon père sans qu’il s’en rende compte :

 

 

 

 

Et nous sommes montés. La propriétaire de mon ours avait l’air outrée que sa collègue m’ait volé à elle. Lorsque nous sommes passés devant elle, elle me glissa à l’oreille :

— Viens demain. Moi aussi, je te le ferai gratuit.

Je n’ai pas attendu le lendemain…

Monsieur Ibrahim et les putes me rendaient la vie avec mon père encore plus difficile.

 

 

 

 

 

Parler avec l’épicier arabe, même s’il n’était pas arabe – puisque « arabe, ça veut dire ouvert la nuit et le dimanche, dans l’épicerie » –, rendre service aux putes, c’étaient des choses que je rangeais dans un tiroir secret de mon esprit, cela ne faisait pas partie officiellement de ma vie.

 

 

 Sourire, c’est un truc de gens riches, monsieur Ibrahim. J’ai pas les moyens.(…)

M’sieur Ibrahim, quand je dis que c’est un truc de gens riches, le sourire, je veux dire que c’est un truc pour les gens heureux.

— Eh bien, c’est là que tu te trompes. C’est sourire, qui rend heureux.

 

 

 

 

C’est l’ivresse. Plus rien ne me résiste. Monsieur Ibrahim m’a donné l’arme absolue. Je mitraille le monde entier avec mon sourire. On ne me traite plus comme un cafard.

 

 

— Approche-toi, me dit-il.

Je sens que mon sourire est en train de gagner. Hop, une nouvelle victime. Je m’approche. Peut-être veut-il m’embrasser ? Il m’a dit une fois que Popol, lui, il aimait bien l’embrasser, que c’était un garçon très câlin. Peut-être que Popol, il avait compris le truc du sourire dès sa naissance ? Ou alors que ma mère avait eu le temps de lui apprendre, à Popol.

Je suis près de mon père, contre son épaule. Ses cils battent dans ses yeux. Moi je souris à me déchirer la bouche.

— Il va falloir te mettre un appareil. Je n’avais jamais remarqué que tu avais les dents en avant.

 

 

— Comment vous savez tout ça, monsieur Ibrahim ?

— Moi, je ne sais rien. Je sais juste ce qu’il y a dans mon Coran.

 

 

 

 

 

— Regarde, Momo, la Seine adore les ponts, c’est comme une femme qui raffole des bracelets.

 

 

 

— C’est fou, monsieur Ibrahim, comme les vitrines de riches sont pauvres. Y a rien là-dedans.

— C’est ça, le luxe, Momo, rien dans la vitrine, rien dans le magasin, tout dans le prix.

 

 

 

 

Voilà, une fois de plus ! Les dictionnaires n’expliquent bien que les mots qu’on connaît déjà.

 

 

 

 

De tout ça, il ressortait que monsieur Ibrahim avec sa Suze anis croyait en Dieu à la façon musulmane, mais d’une façon qui frisait la contrebande, car « opposé au légalisme » et ça, ça m’a donné du fil à retordre… parce que si le légalisme était bien le « souci de respecter minutieusement la loi », comme disaient les gens du dictionnaire… ça voulait dire en gros des choses a priori vexantes, à savoir que monsieur Ibrahim, il était malhonnête, donc que mes fréquentations n’étaient pas fréquentables. Mais en même temps, si respecter la loi, c’était faire avocat, comme mon père, avoir ce teint gris, et tant de tristesse dans la maison, je préférais être contre le légalisme avec monsieur Ibrahim. Et puis les gens du dictionnaire ajoutaient que le soufisme avait été créé par deux mecs anciens, al-Halladj et al-Ghazali, qu’avaient des noms à habiter dans des mansardes au fond de la cour – en tout cas rue Bleue –, et ils précisaient que c’était une religion intérieure, et ça, c’est sûr qu’il était discret, monsieur Ibrahim, par rapport à tous les juifs de la rue, il était discret.

 

 

 

 

 

— Comment vous faites, vous, pour être heureux, monsieur Ibrahim ?

— Je sais ce qu’il y a dans mon Coran.

— Faudrait peut-être un jour que je vous le pique, votre Coran. Même si ça se fait pas, quand on est juif.

— Bah, qu’est-ce que ça veut dire, pour toi, Momo, être juif ?

— Ben j’en sais rien. Pour mon père, c’est être déprimé toute la journée. Pour moi… c’est juste un truc qui m’empêche d’être autre chose.

 

 

 

 

Monsieur Ibrahim me tendit une cacahuète.

— Tu n’as pas de bonnes chaussures, Momo. Demain, nous irons acheter des chaussures.

— Oui, mais…

— Un homme, ça passe sa vie dans seulement deux endroits : soit son lit, soit ses chaussures.

 

 

 

 

 

— Monsieur Ibrahim, mon père a du mal à digérer. Qu’est-ce que je lui donne ?

— Du Fernet Branca, Momo. Tiens, j’en ai une mignonnette.

— Merci, je remonte tout de suite lui faire avaler.

 

 

 

— Ah bon ? Et il n’est pas furieux que tu lises le Coran ?

— Je me cache, de toute façon… et puis je n’y comprends pas grand-chose.

— Lorsqu’on veut apprendre quelque chose, on ne prend pas un livre. On parle avec quelqu’un. Je ne crois pas aux livres.

 

 

 

 

 

 

 

— La beauté, Momo, elle est partout. Où que tu tournes les yeux. Ça, c’est dans mon Coran.

 

 

 

— Tu sais, Momo, l’homme à qui Dieu n’a pas révélé la vie directement, ce n’est pas un livre qui la lui révélera.

 

 

 

 

 

Ma grande surprise fut de découvrir, un jour, dans la salle de bains, que monsieur Ibrahim était circoncis.

— Vous aussi, monsieur Ibrahim ?

— Les musulmans comme les juifs, Momo. C’est le sacrifice d’Abraham : il tend son enfant à Dieu en lui disant qu’il peut le prendre. Ce petit bout de peau qui nous manque, c’est la marque d’Abraham. Pour la circoncision, le père doit tenir son fils, le père offre sa propre douleur en souvenir du sacrifice d’Abraham.

 

 

Avec monsieur Ibrahim, je me rendais compte que les juifs, les musulmans et même les chrétiens, ils avaient eu plein de grands hommes en commun avant de se taper sur la gueule. Ça ne me regardait pas, mais ça me faisait du bien.

 

 

  

 

 

Ça aussi, c’était curieux : aller faire ça à Marseille ! Des trains, il y en a partout. Il y en a autant, sinon plus, à Paris. Décidément, je ne comprendrais jamais mon père.

 

 

 

 

— Ah bon ? Tu n’es pas Moïse ?

— Ah non, faut pas confondre, madame. Moi, c’est Mohammed.

 

 

 

 

Et là monsieur Ibrahim sortit de son portefeuille en maroquin un document qui devait dater, au minimum, de l’époque égyptienne. Le vendeur examina le papyrus avec effroi, d’abord parce que la plupart des lettres étaient effacées, ensuite parce qu’il était dans une langue qu’il ne connaissait pas.

— C’est un permis de conduire, ça ?

— Ça se voit, non ?

— Bien. Alors nous vous proposons de payer en plusieurs mensualités. Par exemple, sur une durée de trois ans, vous devriez…

 

 

 

 

 

— Dites, monsieur Ibrahim, les voitures dans lesquelles vous avez appris, elles étaient pas tirées par des chevaux ?

— Non, mon petit Momo, par des ânes. Des ânes.

— Et votre permis de conduire, l’autre jour, qu’est-ce que c’était ?

— Mm… une vieille lettre de mon ami Abdullah qui me racontait comment s’était passée la récolte.

 

 

 

 

— Penses-tu, Momo, le Coran, ce n’est pas un manuel de mécanique ! C’est utile pour les choses de l’esprit, pas pour la ferraille. Et puis dans le Coran, ils voyagent en chameau !

 

 

 

 

— Ouh, là, Momo, on est chez les riches : regarde, il y a des poubelles.

— Eh bien quoi, les poubelles ?

— Lorsque tu veux savoir si tu es dans un endroit riche ou pauvre, tu regardes les poubelles. Si tu vois ni ordures ni poubelles, c’est très riche. Si tu vois des poubelles et pas d’ordures, c’est riche. Si tu vois des ordures à côté des poubelles, c’est ni riche ni pauvre : c’est touristique. Si tu vois les ordures sans les poubelles, c’est pauvre. Et si les gens habitent dans les ordures, c’est très très pauvre. Ici c’est riche.

 

 

 

 

 

 

— Ben oui, c’est la Suisse !

 

— Ah non, pas l’autoroute, Momo, pas l’autoroute. Les autoroutes, ça dit : passez, y a rien à voir. C’est pour les imbéciles qui veulent aller le plus vite d’un point à un autre. Nous, on fait pas de la géométrie, on voyage. Trouve-moi de jolis petits chemins qui montrent bien tout ce qu’il y a à voir.

 

 

 

 

 

Nous avions plein de jeux. Il me faisait entrer dans les monuments religieux avec un bandeau sur les yeux pour que je devine la religion à l’odeur.

— Ici ça sent le cierge, c’est catholique.

— Oui, c’est Saint-Antoine.

— Là, ça sent l’encens, c’est orthodoxe.

— C’est vrai, c’est Sainte-Sophie.

— Et là ça sent les pieds, c’est musulman. Non, vraiment là, ça pue trop fort…

 

 

 

 

— Quoi ! Mais c’est la mosquée Bleue ! Un endroit qui sent le corps ce n’est pas assez bien pour toi ? Parce que toi, tes pieds, ils ne sentent jamais ? Un lieu de prière qui sent l’homme, qui est fait pour les hommes, avec des hommes dedans, ça te dégoûte ? Tu as bien des idées de Paris, toi ! Moi, ce parfum de chaussettes, ça me rassure. Je me dis que je ne vaux pas mieux que mon voisin. Je me sens, je nous sens, donc je me sens déjà mieux !

 

 

— Il faut. Absolument. « Le cœur de l’homme est comme un oiseau enfermé dans la cage du corps. » Quand tu danses, le cœur, il chante comme un oiseau qui aspire à se fondre en Dieu. Viens, allons au tekké.

— Au quoi ?

 

 

 

 

 

— Momo, tu pleures sur toi-même, pas sur moi. Moi, j’ai bien vécu. J’ai vécu vieux. J’ai eu une femme, qui est morte il y a bien longtemps, mais que j’aime toujours autant. J’ai eu mon ami Abdullah, que tu salueras pour moi. Ma petite épicerie marchait bien. La rue Bleue, c’est une jolie rue, même si elle n’est pas bleue. Et puis il y a eu toi.

 

 

  

 

L’or n’a pas besoin de pierre philosophale, mais le cuivre oui.

Améliore-toi.

Ce qui est vivant, fais-le mourir : c’est ton corps.

Ce qui est mort, vivifie-le : c’est ton cœur.

Ce qui est présent, cache-le : c’est le monde d’ici-bas.

Ce qui est absent, fais-le venir : c’est le monde de la vie future.

Ce qui existe, anéantis-le : c’est la passion.

Ce qui n’existe pas, produis-le : c’est l’intention.

 

 

 

 

— Ton intelligence est dans ta cheville et ta cheville a une façon de penser très profonde.

 

 

 

 

 

Voilà, maintenant… le pli est pris. Tous les lundis, je vais chez eux, avec ma femme et mes enfants. Comme ils sont affectueux, mes gamins, ils l’appellent grand-maman, la prof d’espagnol, ça la fait bicher, faut voir ça ! Parfois, elle est tellement contente qu’elle me demande discrètement si ça ne me gêne pas. Je lui réponds que non, que j’ai le sens de l’humour.

Voilà, maintenant je suis Momo, celui qui tient l’épicerie de la rue Bleue, la rue Bleue qui n’est pas bleue.

Pour tout le monde, je suis l’Arabe du coin.

Arabe, ça veut dire ouvert la nuit et le dimanche, dans l’épicerie.

 

FIN

 

Moez Lahmédi

moez.lahmedi@voila.fr

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