Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
19 octobre 2012 5 19 /10 /octobre /2012 13:43

Concerto-a-la-memoire-d-un-ange.jpg 

ERIC-EMMANUEL SCHMITT, Concerto à la mémoire d’un ange, Albin Michel, 2010

 

-L'Empoisonneuse (première nouvelle)

 

Vingt ans plus tôt, après deux procès, la justice avait prononcé un non-lieu et sorti Marie Maurestier de la prison où elle avait séjourné en détention préventive. À Saint-Sorlin, la majorité des villageois considéraient Marie Maurestier comme innocente sauf les enfants qui préféraient croiser une meurtrière, afin de rendre leur vie dangereuse et merveilleuse. Or, la raison pour laquelle les adultes estimaient Marie Maurestier non coupable n’était guère plus rationnelle : les villageois refusaient l’idée de côtoyer un assassin en liberté, de lui donner le bonjour, de partager leurs rues, leurs commerces, leur église avec une tueuse ; pour leur tranquillité, ils avaient besoin qu’elle fût honnête, comme eux.

 

 

 

 

« L’Empoisonneuse de Saint-Sorlin », « la Diabolique du Bugey », « la Messaline de Saint-Sorlin-en-Bugey », pendant quelques saisons, ces titres fracassants ouvrirent les éditions des journaux, radios et télévisions.

 

 

Les badauds s’étonnaient qu’un si joli village, paisible, semé de lavoirs recueillant l’eau des sources, dont les murs en pierre se couvraient aux beaux jours de roses ou d’églantines par milliers, qu’une commune blottie le long d’un bras du Rhône où foisonnaient truites et brochets, pût abriter une âme si noire. Quelle paradoxale publicité ! Si ce bourg de mille têtes avait possédé un syndicat d’initiative, il n’aurait pu inventer mieux que Marie Maurestier pour sa promotion ; d’ailleurs un jour, le maire, ravi de cet afflux touristique, n’avait-il pas, en une bouffée d’enthousiasme, déclaré à Marie Maurestier qu’il était « son fan numéro un » ? Inutile de préciser que la dame avait douché sa ferveur d’un regard froid appuyé par un silence hostile.

 

 

 

 

 

— La Maurestier, messieurs dames ? C’est la plus grande criminelle impunie qu’abrite la France. Trois fois, elle a épousé des hommes plus riches et plus âgés qu’elle. Trois fois, ils sont morts quelques années après le mariage. Pas de chance, n’est-ce pas ? Et les trois fois, elle hérite ! Ben oui, pourquoi changer ses bonnes habitudes ?

 

 

 

 

 

Une seule personne devait connaître ses crimes, sa sœur. Blanche. Une jolie fille un peu simple, que son aînée, la Marie Maurestier, protégeait depuis toujours. Comme quoi même une ordure peut nourrir un sentiment sincère ; y a des fleurs qui poussent sur la crotte. Oui, seulement sa sœur, elle est morte aussi !

 

 

 

Des analyses ont montré que, dans les cimetières de la région, on utilisait un désherbant à l’arsenic et que, dès lors, tout cadavre exhumé après plusieurs années passait pour empoisonné, surtout s’il avait beaucoup plu. Elle et son avocat ont gagné les deux procès. Attention, mesdames, messieurs, je dis bien elle et son avocat. Ni la justice. Ni la vérité.

 

 

 

Pourquoi ne l’oubliait-on pas ? Pourquoi, innocentée, était-elle devenue un mythe ? Pourquoi revenait-on, dix ans, vingt ans après, sur son cas ?

Parce que Marie Maurestier possédait cette essentielle ambiguïté qui fait rêver le public, cette dualité qui fabrique les stars.

 

  

 Quelle que soit l’attitude qu’elle adoptât, elle troublait. Coupable ? Sa face sévère n’était pas assez vicieuse. Innocente ? Son visage manquait de tendresse. Vendre son corps à des barbons ? Non, il aurait déjà fallu que ce corps fut désirable, désiré, ou – au moins – désirant. Aimer sincèrement ces maris décatis ? On ne voyait pas d’amour en elle.

 

 

 

 

 

Marie se précipita sur les marches aussi vite que son arthrose et ses cors aux pieds le lui permettaient, poussa la porte dont la serrure gémit puis, immobilisée par la scène, laissa les flots de musique l’entourer tel un parfum capiteux, la frôler, la caresser, la pénétrer.

Un jeune prêtre jouait de l’harmonium.

Il était d’une beauté pure et indécente. Seul dans la nef, la peau aussi pâle que s’il se fût poudré, les lèvres dessinées en forme de baiser, il rayonnait, encadré par une lumière d’or qui coulait, complice, du vitrail jusqu’à ses épaules. Mieux éclairé que l’autel, plus attirant que le Christ en croix, source des sons subtils qui montaient en volute jusqu’aux voûtes, il était devenu le centre de l’église. Fascinée par ses mains blanches qui caressaient les touches, elle le contempla avec l’émotion qu’on éprouve devant une apparition jusqu’à ce qu’au-dehors la pétarade d’une mobylette détournât leur attention vers l’entrée.

 

 

 

Elle hésitait à révéler son patronyme. Elle avait peur que son nom, qui avait ponctué tant de pages de la rubrique criminelle, endeuille ce visage, souille ce sourire d’enfant. Néanmoins, elle se risqua.

— Marie Maurestier.

 

— Enchanté de vous connaître, Marie Maurestier.

 

Le souffle coupé, elle constata qu’il n’avait pas marqué de recul – ni effarement ni désapprobation – en entendant son identité : sidérant ! Inédit… Il l’abordait telle qu’elle était, sans la juger, sans l’enfermer dans une cage de bête curieuse.

— Fréquentez-vous parfois l’église, Marie ?

— Je viens à l’office tous les jours.

 

— Votre foi n’a jamais connu de crise ?

— Dieu ne supporterait pas mes caprices. Si je n’étais pas à sa hauteur, il m’y remettrait sur-le-champ.

 

 

 

 

— La foi est une grâce.

— Exactement ! Quand on a la croyance qui flanche, Dieu nous botte le cul pour croire de nouveau.

 

 

 

 

— Ce n’est pas sérieux, l’évêché se moque de nous : il est beaucoup trop jeune. On nous a envoyé un séminariste !

 

 

 

Grâce à Gabriel, la force et la subtilité des Évangiles lui apparaissaient car non seulement il les racontait de façon singulière mais elle le voyait dans le rôle de Jésus, beau, fragile, dévoré par l’amour qu’il portait aux hommes, aux femmes. Souvent, elle se glissait elle-même dans la peau de Marie-Madeleine, et, face à Jésus-Gabriel, elle vibrait de tendresse, le nourrissant, lui lavant les pieds, les essuyant ensuite avec ses cheveux dénoués ; les récits sacrés prenaient sens parce qu’ils prenaient chair.

 

 

 

 

 

Aussi ne considéra-t-elle pas d’un bon œil l’irruption d’Yvette dans la chapelle.

Yvette, c’était une paire de cuisses. S’il y a des femmes dont on remarque d’abord les yeux, la bouche, ou le visage, Yvette offrait, elle, une paire de cuisses. On avait beau se forcer à se concentrer sur ses traits lorsqu’elle bavardait, dès qu’on n’y était plus contraint, on fixait ses cuisses.

 

 

 

 

Cette phrase provoqua un éblouissement en Marie. Ainsi, c’était cela ? L’abbé Gabriel consacrait plus de soin au vice qu’à la vertu ? Pourquoi n’y avait-elle pas songé plus tôt ?

 

 

 

Ce jour-là, elle lui narra le plus ancien de ses meurtres. Pour ne pas trop le choquer, pour ne pas le dégoûter non plus, elle lui présenta cet empoisonnement comme un acte de compassion : son pauvre mari souffrait tant qu’elle avait agi davantage en infirmière qu’en homicide ; à l’entendre, elle ne l’avait pas assassiné, mais euthanasié, son Raoul.

 

Chaque jour, elle vint à l’église déballer ses crimes. Chaque nuit, le jeune homme, obsédé par le récit de ces horreurs, perdait quelques heures de sommeil.

 

 

 

 

 Parler d’un homme qu’elle avait éperdument désiré à Gabriel engendra une fièvre confuse, torride, où le passé contaminait le présent ; elle sortit du confessionnal dévorée par l’envie d’embrasser les lèvres du jeune homme, de lui arracher sa soutane pour explorer avec ses doigts le grain de sa peau. Sa passion pour Gabriel monta d’un cran.

 

 

 

 

elle adora narrer comment elle et sa sœur Blanche enroulèrent le cadavre dans un tapis, le jetèrent au fond d’une voiture volée, parcoururent sept cents kilomètres, empruntèrent une barque en Bretagne la nuit ; le mort lesté de pierres, plongé dans les eaux noires ; le retour au petit matin ; le nettoyage intégral de la voiture ; puis celle-ci abandonnée avec ses clés au milieu d’un parking fréquenté par des voyous pour qu’ils y déposent leurs empreintes. Cela se passait loin de Saint-Sorlin, à Biarritz où l’héritage de ses trois premiers maris lui permettait de louer une maison.

 

 

En l’entendant parler des meurtres, de la pègre, des chantages, de la corruption, Gabriel se trouvait au bord du malaise. Marie appréciait son trouble, elle avait l’impression de l’initier à la véritable existence, au monde tel qu’il est, violent, hostile. Elle le déniaisait en quelque sorte.

 

 

Mieux que son confident, il devenait son complice. Ils ne partageaient pas seulement la vérité, ils partageaient aussi le crime. N’en commettaient-ils pas un ensemble ?

 

 

 

 

 

— Si, Marie ! Vous devez endosser vos crimes. C’est mieux pour la justice. C’est mieux pour les familles des victimes. C’est mieux pour la vérité.

 

 

Elle voyait maintenant Dieu non pas comme un dieu terrible, vengeur, mais comme une fontaine de tendresse. Lorsque Gabriel, qui disait « le bon Dieu » plutôt que « Dieu », murmurait le nom du créateur, il donnait l’impression d’évoquer une source vitale, le meilleur vin à boire, voire le remède à tous les maux.

 

 

Pour la première fois, elle rencontrait le bonheur de la soumission. Car si le jeune homme ne la pénétrait pas physiquement, il la dominait intellectuellement ; à être manipulée, elle connaissait l’épanouissement du masochiste qui se laisse attacher. La violence de son âme trouvait son exutoire. Alors que cet être tourmenté avait, sa vie durant, joué les dures et fortes femmes, elle découvrait enfin sa véritable nature : esclave. Elle se reposait d’elle-même en se quittant. L’obsession du contrôle cédait la place à l’abandon ; avec volupté, transport, ivresse, elle devenait un objet entre les mains et l’esprit de Gabriel.

 

 

 

Mais est-on libre lorsqu’on est prêtre ? Non. Désespère-t-on lorsqu’on est visitée chaque jour par celui qu’on aime ? Pas davantage. L’amour n’impose-t-il pas de privilégier l’autre ?

Le sacrifice est la mesure de tout amour.

 

 

II- Le Retour (deuxième nouvelle).

 

 

Le capitaine Monrœ répondit quelque chose d’indistinct, se racla la gorge, hésitant.

— En fait, il s’agit d’une mauvaise nouvelle, continua le capitaine, d’une très mauvaise nouvelle. Votre fille est morte.

 

 

 

Prisonnier du bateau, muet, solitaire, il allait être écrasé par un chagrin aussi lourd que la cargaison, torturé par une horrible question : laquelle de ses filles était morte ?

 

 

 

 

Greg n’avait fabriqué que des filles, sa semence était impuissante à générer du mâle, pas assez forte pour pousser le ventre de Mary à produire autre chose que du féminin. Il s’en accusait. C’était lui, l’homme, lui qui était responsable du masculin dans le couple, lui le colosse qui, pour une raison inconnue et surtout invisible, manquait de la virilité nécessaire pour imposer un garçon dans ce moule à filles.

 

 

— Quelle chance, monsieur Greg, d’avoir quatre filles ! Les filles adorent leur papa. Elles doivent vous idolâtrer, non ?

 

 

 

— Honte ! Honte ! Si on te dit « Votre fille », c’est à Grâce que tu songes. Et si l’on t’annonce « Votre fille est morte », tu jettes Joan dans la fosse. Tu devrais crever de honte.

 

 

Betty… Ainsi c’est Betty, la plus jeune, celle qu’il n’a presque pas eu le temps d’aimer.

 

 

 

 

III - Concerto à la mémoire d'un ange (troisième nouvelle)

 

Les notes du concerto À la mémoire d’un ange s’élevaient entre les arbres pour rejoindre l’azur, la brume tropicale, les trilles d’oiseaux, la légèreté des nuages. Axel n’exécutait pas le morceau, il le vivait ; la mélodie, il l’inventait ; les changements d’humeur, les accélérations, les ralentis venaient de lui, entraînant l’orchestre, créant de seconde en seconde un chant pétri par ses doigts pour exprimer sa pensée. Son violon devenait une voix, une voix qui s’alanguit, hésite, se reprend, se tend.

Chris subissait cette séduction tout en se retenant d’y succomber car il flairait un danger : s’il aimait trop Axel, il allait se détester lui-même.

 

 

Les musiciens ordinaires donnent l’impression de sortir du public, de quitter leur siège pour monter sur la scène ; tels étaient la plupart des étudiants composant cet orchestre de festival, avec leur dégaine inaboutie, leurs lunettes économiques, leurs vêtements choisis à la va-vite. Axel, au contraire, semblait venir d’ailleurs, descendant d’une planète précieuse où régnaient l’intelligence, le goût, l’élévation. Ni grand ni petit, la taille fine, le torse mat et bombé, il avait un visage félin, hypnotique, en forme de triangle, équilibré autour d’yeux immenses.

 

Ses boucles brunes, aériennes, insouciantes, rappelaient sa jeunesse. Avec des traits identiques, harmonieux et réguliers, d’autres garçons paraissent tristes – ou ennuyeux – parce qu’ils sont vides ; lui dégageait une énergie foudroyante. Axel, intègre, généreux, exubérant et sévère à la fois, rayonnait telle une idole, confiant, familier du sublime, en connivence avec le génie. Il méditait au violon, avec l’autorité radieuse de l’inspiré, accentuant l’effet guérisseur de la musique, réveillant chez l’auditeur la dimension spirituelle qui le rend meilleur. Le coude souple, le front lisse, il matérialisait la philosophie en cantilène.

 

Chris fixa ses pieds, agacé. Il n’avait jamais joué du piano aussi bien. Devait-il abandonner ? À dix-neuf ans, il avait amassé les médailles, les prix, les titres d’excellence, il était ce qu’on appelait une bête à concours, triomphant de tous les pièges à virtuoses, Liszt ou Rachmaninov ; or, face à ce miracle nommé Axel, il se rendait compte que s’il remportait ces victoires, c’était par la rage, le travail.

Chris ne savait que ce qui s’apprend, tandis qu’Axel savait ce qui ne s’apprend pas. Sur une estrade de soliste, il ne suffit pas de jouer juste, il faut jouer vrai ; naturellement Axel jouait vrai ; Chris, lui, n’y parvenait que par l’étude, la réflexion, l’imitation.

Il frissonna, quoique le soleil eût porté la température à trente-cinq degrés sur cette île de Thaïlande ; ces frissons marquaient son impatience : vivement qu’Axel cesse de lui infliger cette splendeur, et surtout que les compétitions reprennent.

 

 

Le stage, intitulé « Music and Sports in Winter », offrait aux élèves des conservatoires, amateurs de haut niveau ou futurs professionnels, la possibilité de mêler divertissement, activités physiques et perfectionnement de leur instrument. Si chacun disposait d’un professeur particulier deux heures par jour, ils se réunissaient pour de la musique d’ensemble et des affrontements sportifs. Après la voile, la plongée sous-marine, le cyclisme, la course, un rallye clôturerait bientôt le séjour, où chacun tenterait de gagner le premier prix, une semaine dans le Philharmonique de Berlin, un des plus brillants orchestres du monde.

 

 

 

Vain espoir. Axel donna aux notes leur couleur d’indignation, de révolte, de fureur qui rendait au morceau forme et sens. L’œuvre d’Alban Berg, si elle évoquait « l’ange » dans son premier mouvement – l’enfant mort –, peignait dans le second la douleur des parents.

— Hallucinant ! Il est meilleur que mes enregistrements de référence.

Comment ce garçon de vingt ans pouvait-il surpasser les Ferras, Grumiaux, Menuhin, Perlman et autres Stern ?

 

frisson d’angoisse le traversa. Et si les tuyaux d’oxygène avaient été sectionnés lors de l’éboulement ? Chris donna de rapides et puissants coups de palmes, envahi par la panique. Trop tard : les paupières fermées, la bouche béante, sans vie, Axel demeurait immobile. Les roches qui

 

 

En ce mois de juin 2001, M. et Mme Beaumont, vendeurs d’objets religieux, n’en revenaient pas de séjourner à Shanghai.


 

 

— Depuis le temps que nous traitons ensemble…, reprit M. Beaumont. Je me réjouis de lui serrer la main, à M. Lang.

— Le mystérieux M. Lang, susurra Mme Beaumont.

Mlle Mi se garda de répondre quoi que ce soit ; selon elle, M. Lang, son patron, n’avait rien de mystérieux, au contraire, c’était clairement le plus grand salaud qu’elle avait jamais croisé !

Par téléphone, elle joignit le secrétaire du président puis laissa les Beaumont dans la pièce.

Alors que ceux-ci s’exclamaient devant le panorama, un homme pénétra derrière eux.

— Bonjour, dit une voix grêle.

 

 

Les Beaumont se retournèrent, prêts à se répandre en amabilités, mais la vue de l’individu qui les toisait depuis son fauteuil roulant stoppa leur élan.


Habillé de sombre, les vêtements maculés de gras, une barbe de trois jours gangrenant son teint malsain, M. Lang cachait ses yeux derrière des lunettes noires, ses cheveux – s’il lui en restait – sous un chapeau sans forme, et ses émotions – s’il en avait – derrière un masque de dureté. Manœuvrant un fauteuil électrique avec la main gauche, on ne savait ce qui était arrivé à ses jambes ni à son bras droit, on percevait juste leur raideur, leur maigreur, leur distorsion. Pas un homme, mais un graffiti d’homme, un brouillon, une esquisse, un raté.

 

 

 

 

Au sous-sol, Lang jaillit de l’ascenseur, furieux d’avoir partagé son air durant vingt-cinq étages avec ces touristes, et désigna l’atelier illuminé au néon où s’activaient une centaine d’ouvriers chinois :

Voici le lieu où nous fabriquons nos items.

 

 

— Pourquoi sainte Rita ? demanda M. Beaumont avec une gentillesse onctueuse.

Il adressa un clin d’œil vainqueur à son épouse car il était persuadé que cette habile question allait permettre à M. Lang d’expliquer l’origine de son infirmité et, ce faisant, de s’humaniser un peu.

Celui-ci répondit du tac au tac :

— Le créneau était libre.

— Pardon ?

— Oui, Jésus et la Vierge Marie dominent le marché. En Europe, les saints ne sont plus à la mode, sauf sainte Rita et saint Jude, si on les travaille en marketing.

— Saint Jude ?

M. et Mme Beaumont n’avaient jamais entendu parler de saint Jude ni vendu d’objets le représentant. Lang gronda, agacé par tant d’ignorance.

— Le saint du stationnement ! Saint Jude est le saint qu’il faut appeler quand vous ne trouvez pas de place pour vous garer : peu connu, il a le temps de s’occuper de vous. Il vous arrange ça très vite.

— Ah oui ? Ça marche vraiment ?

— Vous plaisantez ! Je vous raconte ce qu’il faut débiter pour le vendre. Mlle Mi ne l’a pas fait ?

— Non.

— L’idiote ! Elle sera virée demain.

Mme Beaumont piqua un fard en découvrant ce que démoulait un ouvrier devant elle.

— Mais… mais… mais…


 

 

— Oui, nous produisons ça aussi, approuva M. Lang, des accessoires pornographiques. Ça vous intéresse ?

M. Beaumont s’approcha à son tour du phallus en plastique posé parmi des fesses de femmes en silicone.

— Oh ! C’est répugnant.

 

 

 

— Erreur, répliqua Lang, ce sont d’excellents articles, aussi bons que nos accessoires religieux. Quand on est équipé pour le moulage, vous savez, il s’agit des mêmes matériaux et des mêmes techniques.

— C’est insultant ! Penser que nos saintes Rita voient le jour à côté de ces… et de ces…

— Sainte Rita comme nous tous, monsieur ! Vous n’êtes grossiste que pour le religieux ? Dommage, parce qu’une fois qu’on est dans le commerce…

Le téléphone sonna. Lang écouta ce qu’on lui disait, ne répondit pas, raccrocha puis lâcha, sans plus se soucier des Beaumont :

— Je remonte.

À peine les Français eurent-ils articulé un adieu que les portes de l’ascenseur se refermaient sur Lang.

Arrivé dans son bureau, celui-ci se propulsa au-devant de son secrétaire, un Coréen de vingt-cinq ans, long comme une ficelle.

— Alors ?

— Ils l’ont repéré, monsieur.

 

Pour la première fois, le secrétaire vit son patron sourire : la bouche de M. Lang se fendit, laissant un ricanement s’échapper de sa gorge.

— Enfin !

Convaincu qu’il plairait au tyran, le secrétaire fournit les informations dont il disposait :

 

 

— Il n’exerce pas dans le domaine où nous enquêtions. Vous nous aviez indiqué la musique classique, n’est-ce pas ?

— Oui, que fait-il ? Il s’est converti à la variété ?

 

 

Son activité n’a plus rien à voir avec l’art. Voici le dépliant concernant l’endroit où il travaille.

M. Lang saisit le document. Lui, si impénétrable d’ordinaire, ne put empêcher ses sourcils de se relever, marquant une seconde d’étonnement.

— Et vous êtes sûr que c’est lui ?

— Catégorique.

Lang hocha la tête.

— Je veux y aller. Immédiatement. Réservez-moi un avion.

Le secrétaire se glissa derrière le bureau et décrocha le téléphone. Pendant qu’il composait le numéro, Lang lui lança d’un ton négligent :

— Vous foutrez dehors Mlle Mi, dès ce soir. Incompétence professionnelle.

 

 

 

Le secrétaire obtint leur agence de voyages.

— Je voudrais réserver un billet pour la France. La ville d’Annecy… Il n’y a pas de vol direct ? Vous êtes certaine ? Il faut faire Shanghai-Paris, puis Paris-Grenoble et louer une voiture pour Annecy ? Ou alors Shanghai-Genève et finir en taxi ?

Il couvrit le combiné de sa paume et questionna son patron :

— Ça vous va, monsieur ?

Le nabab des articles religieux et pornographiques opina du chef.

 

— D’accord, reprit le secrétaire. Shanghai-Genève. Le plus tôt possible. En business class. Au nom de Lang. Axel Lang.

 

 

 

 

 

 

Le rire du colosse sonnait faux ; dans son éclat, il y avait davantage de bêtise que de joie. Axel songea que, massé par Sunil depuis six mois, il ne supportait plus sa sérénité d’ancien lutteur, ses conversations de décérébré et ses mains moites. Demain, avant de partir, il le virerait.

Pacifié, il examina de nouveau les photos du dépliant où des adultes posaient en s’agrippant les épaules. Où était-il ? Lequel de ces hommes ? À quoi pouvait ressembler Chris à présent ?

 

 

 

 

 

Le rebelle eut l’impression que Chris venait de lire dans son esprit.

— Je ne veux pas gâcher ta décision, ni le moment que tu passes ici. Le problème, c’est que je vais rester avec toi, et que si un train s’annonce, je t’empêcherai de sauter. Oui, d’accord, je suis embêtant.

 

 

— Tu parles ! Quand tu es en fer, tu restes en fer. En bois, tu restes en bois. Quand tu es de la merde, comme moi, tu restes de la merde.

— Faux. On change. J’en suis la preuve.

 

 

— Renverse le destin, Karim. Un voleur peut devenir honnête, un assassin comprendre qu’il a mal agi et ne plus recommencer. Karim, quoique tu aies débuté avec le vandalisme, les pillages, les casses et le trafic d’héroïne, tu n’es pas à l’abri de bien te comporter. La preuve, c’est que tu te dégoûtes. Un vrai mauvais estime qu’il est bon. De même les cons ignorent qu’ils sont cons. Toi, excuse-moi, tu as déjà accédé à la catégorie supérieure. J’ai confiance en toi, Karim. Autant que je le pourrai, tu en as ma parole, je t’aiderai.

 

 

 

 

— Dans la Bible aussi. Fils d’Adam et Ève, ces deux garçons vivent sans accroc jusqu’à cette fameuse querelle des offrandes. L’un, Abel, tend à Dieu les produits de son activité d’éleveur, sans doute un bœuf et un mouton, tandis que Caïn propose ses fruits et légumes de cultivateur. Or Dieu, sans raison logique, reçoit le don d’Abel, refuse celui de Caïn. Tu sais que la vie est ainsi, injuste, imprévisible, inégale. Il faut l’accepter. Or Caïn, très orgueilleux, ne l’accepte pas, il se fout en pétard, il se révolte. Dieu l’engueule en lui conseillant de se calmer. Pas moyen ! Sur un coup de colère, Caïn tue son frère Abel dont il est devenu jaloux. Sur les lieux du crime, mais trop tard, Dieu lui demande pourquoi. Caïn ricane en répondant : « Suis-je le gardien de mon frère ? » Eh bien oui, il l’était, mais il ne l’avait pas compris, il n’avait pas réfléchi à la grande famille humaine. Tout homme est responsable de tout homme, de son frère et des autres. Tuer, c’est l’oublier. Être violent, c’est l’oublier. Moi je ne veux plus l’oublier : je suis ton gardien, Karim, je ne te laisserai pas tomber. Et toi, tu es le gardien de tes petits frères : non seulement tu ne peux pas les abandonner, mais tu dois les aider.

 

 

 

 Axel l’étudiait, profitant de la concentration extrême de Chris pour le voir sans être vu. Quelle bienveillance ! Quelle gentillesse envers ce dinosaure aux chairs froissées…

 

 

 

 

Rassuré, Axel décida de se détendre et s’abandonna aux bras de Chris.

Une fois dans l’eau, il lui demanda s’il y avait des contre-indications, des gestes à éviter. Axel secoua négativement la tête. Chris lui ordonna alors de fermer les paupières et entreprit la thérapie, expliquant d’une voix calme chaque mouvement.

 

 

 

Comme c’était étrange d’éprouver cette confiance, chair contre chair, avec son assassin… Et si sa revanche se réduisait à ceci, se faire manipuler chaque jour jusqu’au dernier par Chris devenu son esclave… Au moins serait-ce un supplice – pour le vengeur comme sa victime – qui sortirait de l’ordinaire.

 

 

 

— Ai-je l’air d’un mort ? J’ai plutôt l’air d’un infirme, non ? On m’a réanimé en me sortant de l’eau, j’ai traîné cinq mois dans le coma et à mon réveil je n’étais plus qu’un légume. J’ai dû tout apprendre – non, réapprendre –, à parler, écrire, compter, me déplacer. Côté esprit, je n’ai rien perdu. Par contre…

Il montra sa main droite racornie.

— Plus de violon.

Il désigna ses pieds.

— Plus de sport.

Il indiqua son caleçon de bain d’où pendaient des jambes de têtard.

— Plus de sexe. Mais ça, n’est-ce pas, j’avais à peine eu le temps d’y goûter.

 

 

 

À mesure que se succédaient les récits, Chris découvrait celui qu’Axel était devenu. Cela l’horrifiait… Où était l’ange qu’il avait connu, le garçon qui ne rêvait que d’art, de musique, familier du sublime ? Derrière son assiette, il n’y avait plus qu’un homme d’affaires cruel, dépourvu de scrupules, ne craignant pas l’illicite, sautant d’un commerce clandestin à un commerce immoral du moment que ça lui remplissait les poches, vendant des jouets aux peintures toxiques en ricanant lorsqu’on l’avisait de la mort d’enfants, escroquant l’État, exploitant la misère humaine, un magnat à l’existence vide, sans amour, sans amis, sans idéal. En verve, Axel ne se rendait pas compte de l’effet qu’il produisait ; au contraire, ravi de lui-même, il croyait séduire Chris. Vingt ans plus tôt, Chris aurait admiré cette ascension, l’argent, le pouvoir, mais le nouveau Chris, éducateur spécialisé pour adolescents délinquants, n’appréciait plus ce discours.

 

 

 

 

 Il avait défiguré un artiste prometteur en tyran paranoïaque, colérique, cruel, sans scrupules. À son insu, il avait fait pire que tuer un innocent, il avait tué l’innocence. Sa victime s’était transformée en bourreau. Sous les harmonies d’Alban Berg, Chris entendait sa propre histoire : non seulement l’enfant était mort, mais l’ange aussi. Il ne restait plus une parcelle de l’Axel d’autrefois, le mal l’emportait. Et la désolation.

 

 

Quand devenons-nous celui que nous devons être ? Dans notre jeunesse ou plus tard ? Adolescents, malgré les données d’intelligence et de tempérament, nous sommes en grande partie fabriqués par notre éducation, notre milieu, nos parents ; adultes, nous nous fabriquons par nos choix. Lui, Chris, s’il avait été ambitieux, opportuniste, combatif, ç’avait été sous la pression de sa mère, une célibataire souhaitant que son fils unique réussisse à sa place. Pour ne pas décevoir son affection, il devait briller, guerroyer, triompher.

 

 

 

 

 

 

 

Si Chris avait l’impression d’être lui-même aujourd’hui, Axel éprouvait-il un sentiment identique ? Quelle était la part de liberté ? Celle du destin ? Ces vertiges l’empêchèrent de trouver le sommeil.

 

 

« Depuis que les gens ne croient plus en Dieu, ils sont disposés à croire n’importe quoi ! Astrologie, numérologie, pratiques New Age, renaissance des saints. Profitons-en. » La déchristianisation de l’Europe n’avait pas favorisé le rationalisme mais augmenté et diversifié la superstition ; autrefois, le christianisme offrait des cadres à la croyance, maintenant qu’il n’y en avait plus, Axel pouvait exploiter de juteux créneaux de crédulité.

 

 

 

— Un jour, tu m’as préféré une médaille portant le numéro un. Certes, tu ne savais peut-être pas que j’allais en mourir mais entre gagner et me secourir, tu n’as pas hésité. Cette fois-ci, tu ne gagneras pas. Ouvre les sacs.

L’acier de l’arme luisait, lançait des reflets pareils à des éclairs.

 

 

— Non, assassin. Te souviens-tu comment nous avait surnommés Paul Brown, l’Américain qui organisait les stages musicaux ? Les frères ennemis, Caïn et Abel. J’étais le mauvais, Caïn, et toi le bon, Abel. J’étais celui qui devait tuer son frère. Ce que j’ai fait.

Axel le fixa, plein de haine.

— Ah, quand même, tu te sens coupable ?

— Très. À présent, regarde : c’est toi Caïn et moi Abel. Stupide, non ? En vingt ans, nous avons échangé nos rôles. Tu n’es plus qu’une bombe de souffrance, d’exaspération et de haine. De toi qui étais une merveille, j’ai fait un monstre. Comment n’aurais-je pas honte ?

 

 

— IV- Quatrième nouvelle (Un Amour à l'Elysée)

 

 

Je sais, mon cher Henri, je sais ce que certains ont soupçonné sans oser l’écrire. Je sais ce que tu nieras jusqu’à la fin de tes jours avec fermeté et indignation. Je sais ce que tu as fait : tu as conçu, organisé et payé cet attentat. C’était une pure opération de communication. Bien vue, d’ailleurs, car grâce à ce calcul, tu es devenu président. Dommage qu’à cause de ton ambition, ton ancien employé soit désormais cloué dans un fauteuil, tétraplégique. Je te méprise depuis ce jour.

Un silence mit encore plus de distance entre eux deux. Une haine froide envahissait la pièce.

- Je pense que tu deviens folle, prononça-t-il lentement.

 

 

 

 

Henri haït cette cohabitation forcée avec sa femme. Puis, par contamination, se mit à haïr Catherine elle-même.

 

Il cacha de moins en moins ses sentiments. Son masque de mari attentionné, il l’ôtait sitôt qu’il n’y avait plus de témoins ; à peine le couple s’installait-il dans une voiture ou rentrait-il au palais que l’agacement, l’hostilité, la fureur ravageaient les traits du président Morel. Il devint plein de rancune, de fiel, bouillant de rage contenue.

Catherine raffola de cette poussée de violence, laquelle la fouettait, la vivifiait, l’arrachait à l’ennui ; elle l’apprécia comme l’arbre ressent une montée de sève au printemps. Si ce n’était pas le renouveau de leur amour, c’était un renouveau de leur histoire.

 

 

 

 

Au bout d’un mois, elle découvrit le but de ces filatures : le Président se constituait une liste des amis de sa femme ; à la suite de quoi, il envoyait à chacun une invitation de l’Élysée pour partager un « breakfast informel », sans Catherine, entretien au cours duquel, habile, il essayait de leur tirer les vers du nez. Sans que ses interlocuteurs s’en rendissent compte, l’ancien avocat devenu chef d’État parvenait à mesurer leur degré d’intimité avec Catherine, d’admiration ou d’hostilité envers lui, son dessein étant de déterminer si Catherine pouvait avoir livré à un confident ou à une confidente les secrets explosifs qu’elle détenait.

 

 

 

— Tu es perverse.

— Probablement est-ce pour cela, mon cher, que nous nous sommes plu jadis ?

 

 

 

 

En route vers l’hôpital, Catherine sut très vite qu’elle s’en tirerait, son chauffeur aussi. Pourtant, cela ne la rassura pas car elle avait désormais identifié le vrai danger : Henri !

 

 

 

 

— Deux accidents rapprochés qui mettent ta femme en danger de mort… Tu vas évoquer le hasard et la loi des séries, j’imagine ? D’ailleurs, la seule question que je me pose concerne tes intentions. Voulais-tu que j’y reste ? Le cas échéant, tes services secrets sont nuls. Ou voulais-tu juste que je prenne peur ? Si oui, tu es bien obéi. Intimidation réussie ou attentat raté ?

 

 

 

 

— Nous devons maintenant parler d’un problème de santé plus grave, malheureusement. Les analyses de sang nous indiquent la présence d’une tumeur.

— Une tumeur ?

— Une tumeur…

— Vous voulez dire : un cancer ?

 

 

 

 

 

— Ainsi, c’était mon destin… Je devais finir comme ça… et maintenant…

Dans l’appréhension de la mort, il y a trois peurs distinctes, l’inconnu de la date où l’on mourra, l’inconnu de la manière dont on mourra, et l’inconnu de la mort elle-même.

 

 

 

 

 

 

Cependant, lorsqu’elle découvrit que des paparazzis campaient dans les rues avoisinantes, stationnaient devant la sortie qu’elle empruntait toujours, la porte du Coq, au fond du parc, voire grimpaient sur les murs pour voler au téléobjectif un cliché de la première dame malade, elle convoqua le conseiller en communication du Président.

— Mon cher Rigaud, dit-elle, il faut que les journalistes arrêtent sinon ils n’auront plus de cartouches pour ma mort.

 

 

 

 

— Avant d’être un objet de bazar religieux, Rita fut une femme, une femme réelle, une Italienne du XVe siècle qui parvint à réaliser quelque chose d’impossible : réconcilier deux familles qui avaient d’excellentes raisons de se haïr, la famille de son mari et la famille de l’assassin qui avait poignardé son mari. Il n’y avait pas meilleur qu’elle pour atténuer la haine, la mesquinerie, pour exalter l’amour, le pardon. Malade – une plaie purulente au front –, elle vécut néanmoins très âgée, pleine de bonté, d’énergie, d’optimisme, en accomplissant le bien autour d’elle.

 

 

 

Henri n’alluma pas, laissant l’obscurité gagner la pièce. Au fond, ce crépuscule reproduisait leur amour : ce qui avait été lumineux devenait sinistre, poisseux, les ténèbres les écrasaient.

 

 

 

 

  

— Reynaud ! Comment s’appelle le livre ?

— L’Homme que j’aimais.

— L’Homme que j’aimais ?

— Oui. Un beau titre, n’est-ce pas, monsieur le Président ?

 

 

 

Catherine agonisante avait composé un chant d’amour absolu, inouï, célébrant l’homme unique, celui qui l’avait enchantée, enthousiasmée, continuellement surprise, l’homme courageux, intelligent et déterminé qu’elle admirait.

 

 

Journal de l'auteur

 

 

Contrairement à ce que l’on pense, un livre de nouvelles est vraiment un livre, avec un thème et une forme. Si les nouvelles ont une autonomie qui permet qu’on les lise séparément, elles participent chez moi d’un projet global, lequel a son début, son milieu et sa fin.

 

 

 

L’idée du livre précède les nouvelles, elle convoque et crée les nouvelles dans mon imagination.

Ainsi avais-je conçu Odette Toulemonde et La Rêveuse d’Ostende.

Je ne constitue pas un bouquet en rassemblant des fleurs éparses, je recherche les fleurs en fonction du bouquet.

 

 

Parfois, il m’arrive d’écrire des nouvelles pour un événement, une cause, une commémoration. Ces nouvelles restent des feuilles volantes. Si un jour je les réunissais, je les nommerais Nouvelles rassemblées, afin de distinguer ce recueil des livres de nouvelles conçus comme une œuvre. Elles tiendront dans un volume, elles ne constitueront pas un volume.

 

 

 

 

 

 

« L’empoisonneuse »…

Comme toujours, le personnage auquel je prête ma plume m’a envahi. Me voilà métamorphosé en vieille dame – j’ai l’habitude – sérial killeuse de province – j’ai moins l’habitude… Comment les auteurs de romans noirs arrivent-ils à mener une vie normale ? Je crains pour mes proches… Depuis quelques jours, je deviens aussi vicieux que ma tueuse, je ne manifeste plus aucune charité, je tue les gens avec mes réflexions, j’en jubile. À la cuisine, au lieu de l’huile ou du vinaigre, je vois des fioles de poison, je rêve d’horribles choses en assaisonnant mes sauces. Hier soir, j’étais presque déçu de servir une fricassée de champignons qui ne comprenait rien de dangereux.

Même lorsque je ne rédige pas, le personnage ne me lâche plus. Il me hante et parfois parle à ma place. Non seulement le rôle me colle à la peau – ce n’est pas grave – mais à l’esprit. Il mobilise en moi tout ce qui lui ressemble. Si mon personnage est mauvais, il exalte ma méchanceté.

En écrivant La Part de l’autre, mon roman sur Hitler, j’avais déjà tremblé…

Cette nuit, j’étais tellement troublé que j’ai songé, pour me guérir, entamer une biographie de saint François d’Assise…

Ou de Casanova ?

 

 

 

 

 

 

J’avoue que je suis plus touché par les partisans de la liberté, tels Kant ou Sartre, car j’ai eu l’impression en ma vie d’expérimenter ma liberté. En outre, j’ai besoin de croire à la liberté pour des raisons morales : il n’y a ni éthique ni justice fondées si l’homme n’est pas libre, auteur de ses actes, donc responsable ; pas de châtiment ni de mérite non plus. Blâme-t-on une pierre de tomber ? La punit-on ? Non.

Cependant, avoir besoin de la liberté pour des raisons morales, ce n’est pas savoir que la liberté existe. Postuler la liberté ne revient pas à démontrer la liberté.

La question subsiste.

Telle est l’intimité essentielle de la condition humaine :

vivre avec davantage de questions que de réponses.

 

 

 

Amérique toujours… J’éprouve un authentique bonheur à découvrir livres et écrivains que je ne connaissais pas ; avec eux je passe des soirées autour d’un verre à refaire le monde et à repenser la littérature comme si nous avions vingt ans… Leur politesse humble et leur respect pour les autres me touchent, m’inspirent.

 

 

 

À Toronto, je bavarde avec un critique littéraire. Autour de nous, des piles de livres où tout se mêle, les romans commerciaux lancés par un marketing insensé, les œuvres littéraires, les romans de vedettes sportives ou audiovisuelles qui ne sont pas célèbres pour avoir écrit mais écrivent parce qu’elles sont célèbres, etc. Une sorte de nausée m’envahit que je ne lui cache pas.

— Comment faites-vous pour trier et distinguer ces livres ? lui demandé-je.

— Je compte les morts.

— Pardon ?

— Je compte les morts. Plus de deux morts, c’est un livre commercial. Un ou deux morts, c’est de la littérature. Pas de morts, c’est un roman pour enfants.

 

 

 

Je reçois un prix en Italie pour La Rêveuse d’Ostende, mon deuxième livre de nouvelles. Ici, j’ai l’impression que les critiques ont parfaitement compris ce que j’essaie de faire car ils connaissent par cœur lesLeçons américaines d’Italo Calvino, un de mes bréviaires. Qu’un intellectuel recherche la légèreté, la simplicité, ne les choque pas ; au contraire, ils applaudissent car ils savent combien c’est ardu. Avec la subtilité latine, ils ne confondent pas simplicité et simplisme.

Simplisme : l’ignorance des complexités.

Simplicité : les difficultés résolues.

 

 

 

 

Comme d’habitude, je ne vis plus. L’écriture s’est emparée de moi et a placé tout ce qui ne la concerne pas en suspension. Mis entre parenthèses, je me réduis à un scribe, une main au service d’une urgence : les personnages qui veulent exister, l’histoire qui veut trouver ses mots.

Ces fêtes de décembre, je les traverse en fantôme. L’obsession me laisse quelques heures de répit où j’échange sincèrement avec mes parents, ma sœur, son mari, mes neveux, puis sitôt que je quitte une pièce, l’œuvre en cours se réempare de moi.

 

 

La nouvelle est une épure de roman, un roman réduit à l’essentiel.

Ce genre exigeant ne pardonne pas la trahison.

Si l’on peut utiliser le roman en débarras fourre-tout, c’est impossible pour la nouvelle. Il faut mesurer l’espace imparti à la description, au dialogue, à la séquence. La moindre faute d’architecture y apparaît. Les complaisances aussi.

Parfois, je songe que la nouvelle m’épanouit parce que je suis d’abord un homme de théâtre.

 

 

 

Les dramaturges aiment la nouvelle parce qu’ils ont l’impression qu’elle ôte sa liberté au lecteur, qu’elle le convertit en spectateur qui ne peut plus sortir, sauf à quitter définitivement son fauteuil. La nouvelle redonne ce pouvoir à l’écrivain, le pouvoir de gérer le temps, de créer un drame, des attentes, des surprises, de tirer les fils de l’émotion et de l’intelligence, puis, subitement, de baisser le rideau.

En fait, sa brièveté met la nouvelle au même plan que la musique ou le théâtre : un art du temps. La durée de la lecture – comme celle de l’écoute ou du spectacle – est régulée par le créateur.

La brièveté rend la lecture captive.

 

 

 

« Concerto à la mémoire d’un ange ».

Je l’écris sur la musique d’Alban Berg, qui m’ensorcelle et m’amène vers des sensations inouïes, des pensées neuves.

Ainsi je n’avais jamais noté combien l’âge nous rend libres. À vingt ans, nous sommes le produit de notre éducation mais à quarante ans, enfin, le résultat de nos choix – si nous en avons fait.

Le jeune homme devient l’adulte qu’a voulu son enfance. Tandis que l’homme mûr est l’enfant du jeune homme.

 

 

« Un amour à l’Élysée ».

Si cette nouvelle, « Un amour à l’Élysée », clôt le livre, c’est parce qu’elle en donne les clés : comme Henri et Catherine, les hommes s’égarent dans les couloirs du temps, ils ne vivent quasi jamais les mêmes sentiments simultanément, mais subissent des décalages douloureux.

Ainsi l’empoisonneuse et son abbé se ratent…

Ainsi Greg, le matelot, oublie d’être père quand ses filles sont encore des enfants.

Ainsi Chris et Axel sont trop différents l’un de l’autre pour s’apprécier ; et quand ils changent, c’est symétriquement, ce qui reproduit la distance…

Si un jour, les explications nous permettent de comprendre ce que nous avons raté, elles ne le réparent pas.

La rédemption que permet la prise de conscience intervient souvent trop tard. Le mal est accompli… S’amender n’efface rien de ce qui a été commis. Les filles de Greg, le mécanicien du cargo, souffriront toujours d’avoir été mal aimées et peu regardées…

J’aurais pu appeler ce livre Les décalages amoureux.

 

 

 

Quand un livre est achevé, sa vie commence. À partir de ce soir, je n’en suis plus l’auteur. Ses auteurs seront désormais les lecteurs…

Voltaire disait que les meilleurs livres sont ceux écrits à moitié par l’imagination du lecteur. Je souscris à son idée, mais, au fond de moi, j’ai toujours envie d’ajouter : pourvu que le lecteur ait du talent…

Précision : que le lecteur ait, éventuellement, plus de talent que moi ne me gêne pas du tout. Au contraire…

 Fin 

 

 

Moez Lahmédi

moez.lahmedi@voila.fr

 

Partager cet article

Repost0

commentaires