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20 octobre 2012 6 20 /10 /octobre /2012 10:21

Frederic-Dard.jpg Frédéric Dard, Quelqu'un marchait sur ma tombe, Fleuve Noir, 1962. 

 

 


 

Le mont Blanc sous la lune, vous avez déjà vu ça, Lisa ?

— Non, dit Lisa.

— Moi non plus, ajouta Paulo. J’ai déjà vu le mont Blanc, j’ai souvent vu la lune, mais jamais les deux ensemble. On rate un tas de choses…

Elle le considéra avec un certain mépris. Il venait de la décevoir. Elle espérait quelque chose de lui, quelque chose d’apaisant qu’il ne lui avait pas apporté et qu’il lui avait promis inconsidérément. Paulo eut honte de sa déception. Il avait vécu beaucoup d’instants critiques au cours de son existence tumultueuse ; chaque fois il avait surmonté le coup grâce à son sang-froid. Lorsque les choses tournaient mal, il devenait extraordinairement lucide et indifférent ; mais ce jour-là, à cause de cette fille, il n’arrivait pas à se contrôler pleinement.

 

 

 

— Quand vous collez la meilleure des montres contre votre oreille, Lisa, elle finit par s’arrêter. Elle s’arrête parce que vous doutez d’elle. Les montres, c’est comme les gens : il faut savoir leur faire confiance. Nous, on a mis une montre au point. Une montre tellement bien réglée qu’un Suisse en crèverait de jalousie. Alors foutons-lui la paix et laissons-la fonctionner.

 

 

 

 

— Ce sont des matafs au bar de la douane, expliqua-t-il.

— À quelle heure Gessler a-t-il dit qu’il viendrait ? demanda Lisa.

— À six heures un quart.

— Il n’est pas là.

 

 

 La porte s’ouvrit sur Gessler. C’était un homme d’une quarantaine d’années, blond-gris, très germanique, avec des manières d’homme du monde et une élégance un peu triste parce que légèrement surannée. Il tenait une valise de bazar à la main. La valise neuve et médiocre détonnait. Lisa eut un mouvement de joie en le voyant entrer dans le bureau. Cette venue lui sembla être un heureux présage.

 

 

Gessler posa la valise sur le bureau à cylindre.

 - Les nouvelles auxquelles vous faites allusion ne sont pas encore des nouvelles, dit-il en consultant sa montre. Du moins je ne le pense pas. En ce moment le fourgon sort tout juste de la prison.

 

 

 

 

 

— Chacun sa gueule, soupira Paulo, c’est la vie.

 

 

  

 

 

— Si ça ne réussissait pas, murmura la jeune femme, il faudrait bien que nous le sachions autrement que par le silence et l’attente ?

 

 

 

 

 

 

« Comme il est calme et maître de soi », songea-t-elle. Elle l’admirait. C’était un homme surprenant qui l’avait toujours déroutée. Il lui faisait songer à un palmier. Il était droit, dur et rugueux, mais le cœur était d’une infinie tendresse.

— Le moment est venu de vous dire merci, murmura la jeune femme. C’est un moment difficile.

Gessler posa sa main soignée sur l’épaule de Lisa.

— Le moment est venu de vous dire adieu, riposta-t-il, c’est un moment plus difficile encore.

Ils restèrent un instant comme pétrifiés. Ils avaient trop de choses à se dire ; des choses qu’ils ne se diraient jamais. Elles leur nouaient la gorge.

 

 

 

 

— La police est comme le commun des mortels, vous savez. Elle s’imagine qu’il y a une limite d’âge pour devenir malhonnête.

Elle savait qu’un violent combat se déroulait dans la conscience de Gessler. À la façon dont il avait prononcé le mot « malhonnête » elle put mesurer l’étendue de son désenchantement. L’avocat ne guérirait jamais de son forfait. Elle savait qu’à dater de cet instant son univers de bourgeois intègre allait se dégrader progressivement. Pour le moment, il était en état de crise et le péril encouru masquait toute autre préoccupation. Mais bientôt, lorsque le calme reviendrait, un mal pernicieux, mystérieux et implacable, se développerait en lui.

 

 

 

 

— Je n’en veux à personne, assura l’avocat, pas même à moi-même.

— J’ai peur que, plus tard…

Il lui sourit de nouveau et cette fois ce fut un vrai sourire plein de bonté et de tendresse.

— Rassurez-vous : je vais m’empresser de redevenir respectable ; je suis tellement fait pour ça.

 

 

 — Qu’allez-vous faire lorsque nous serons partis ?

— Mais… rentrer chez moi, dit Gessler. Les bourgeois finissent toujours par rentrer chez eux.

 

 

 

 

— Quand je l’ai épousée, dit l’avocat, c’était une belle fille blonde et appétissante. Pendant vingt ans je l’ai regardée grossir, je l’ai regardée vieillir. J’avais l’impression… Je ne sais pas : que cela signifiait quelque chose ; que cela conduisait quelque part. Et puis non ! L’assiette qui tourne au bout d’un bâton de jongleur ne signifie rien non plus. Je suis une assiette au bout d’un bâton, Lisa.

 

 

 

 — Raconte ! murmura Frank.

— Quoi ?

— Ce que tu as fait pendant ces cinq années.

— Je t’ai attendu.

Il se remit d’aplomb et lui jeta un regard indéfinissable.

— Tu m’as attendu, tu m’as attendu… Mais puisque je ne devais jamais revenir !

— Quand on aime un homme comme je t’aime, Frank, il va toujours revenir !

 

 

 

 

 

— Ça a dû coûter cher, non ? questionna Frank.

— Quoi donc ? demanda Lisa.

— Mon évasion. Ils sont gourmands, les mercenaires allemands ?

— Cent mille marks, dit Lisa d’un ton négligent.

 

 

 

 

 

 

Frank émit un léger sifflement. Puis il attendit un peu avant de demander avec une certaine gêne :

— Que tu t’es procurée comment ?

Lisa eut un hochement de menton :

— Paulo et Freddy, expliqua-t-elle laconiquement.

Frank faillit répondre quelque chose, mais un certain remue-ménage en provenance de l’entrepôt l’en empêcha.

Il y eut quelques exclamations en allemand, puis des pas nombreux retentirent dans l’escalier conduisant au bureau. Paulo, Freddy, Baum et Walker débouchèrent à la queue leu leu. Freddy et Baum portaient leurs uniformes de motards : longs cirés noirs et casquettes plates.

— Fin du deuxième épisode ! annonça Freddy.

— Tout s’est bien passé ? hasarda Lisa.

— Ce fourgon avait si peu d’ouvertures qu’il n’en finissait pas de flotter, expliqua Freddy. Alors on a attendu. Figurez-vous que M. Ducon (il montra Baum) a oublié d’éteindre les phares avant la culbute. Ils continuent de briller sous l’eau, c’est féerique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il fit jouer à rebours les crémaillères des cabriolets et ôta les menottes. Frank se leva en écartant les bras de son corps dans une sorte d’envolée superbe. Puis se massa longuement les poignets. Les autres le regardaient, attendris, réalisant l’importance de cet instant. Soudain, avec une promptitude et une violence inouïes, Frank se mit à gifler Freddy. Sous la grêle de coups, Freddy bascula de sa chaise et se retrouva allongé sur le sol. Frank marcha sur lui et Freddy mit ses bras autour de sa tête pour se protéger.

  

 

 

 

 

 

Frank montra la porte que les trois hommes venaient d’emprunter.

— Vous en êtes où, toi et lui ?

— Qu’est-ce que tu racontes !

 

 

— Le mieux, dit-il, c’est de commencer par le commencement. Tu verras comme ça va être facile.

— Mais, Frank, je ne comprends pas…

— On m’arrête à Hambourg, récita le garçon de son ton uni et presque joyeux. On m’arrête avec mon chargement de drogue et mon revolver fumant. Toi, pendant ce temps, chérie, tu es à Paris…

Il se tut, battit des paupières avec lassitude, et soupira :

— Allez continue, je t’écoute !

Lisa se dressa.

— Non, Frank ! dit-elle avec véhémence ; non, je ne marche pas. Tu n’as pas le droit d’être injuste à ce point. Depuis quelques minutes tu es libre. Libre, Frank ! Et au lieu de savourer ta liberté retrouvée, tu veux savoir ce que j’ai fait de la mienne. C’est…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les questions de Frank faisaient penser au tic-tac d’un métronome. Elles rythmaient le drame, froidement, mécaniquement.

— J’ai rencontré Gessler. Je lui ai dit qu’il fallait te sauver à n’importe quel prix.

— Et il t’a répondu quoi, le cher homme ?

— Qu’on ne sauve pas un homme qui a abattu un flic ; dans aucun pays.

— C’est bourgeois chez lui ? demanda Frank tout de go.

Elle fut étonnée.

— Pourquoi ?

— Et bourgeois allemand, hein ? ricana Frank. Ça doit peser une tonne, je vois ça d’ici !

Baum, qui les contemplait toujours, s’adressa à Lisa. Il paraissait troublé.

— Qu’est-ce qu’il veut ? s’impatienta Frank.

— Il demande pourquoi tu ne m’embrasses pas comme les Français.

— Quel c… ! fit le jeune homme.

 

 

 

 

Ils restèrent un moment unis par une étreinte miséricordieuse qui les calmait comme un bain chaud.

— Je t’aime, mon Frank, soupira Lisa.

— Tu disais que tu avais rencontré Gessler pour ma défense. Après ?

C’était un monstre. Lisa le regarda en songeant : « C’est un monstre ». Un être impitoyable, sans émotion véritable.

 

 

 

— Tu es trop injuste à la fin, dit Lisa. Frank, pendant cinq ans, j’ai rôdé comme une bête le long de ces murs qui te retenaient en cherchant le moyen de t’en faire sortir…

 

 

 

— Hein, réponds : tu couchais avec lui ?

— Non.

— Tu me le jures ?

— Mais oui, Frank, je te le jure ! s’écria-t-elle dans un élan plein de ferveur. Comment peux-tu imaginer une chose pareille ! Gessler et moi… Non, c’est stupide.

— Tu le jures sur nous deux ?

Elle esquissa un lent mouvement de la tête, pour bien lui montrer qu’elle ne répondait pas à la légère. C’était un geste qui voulait convaincre.

— Sur nous deux, oui, mon chéri.

 

 

 

 

 

 

 

— C’est très paradoxal, tout ça, dit Frank avec un sourire fielleux. Vous êtes revenu à cause d’elle, tout simplement. Vrai ou faux ?

— C’est vrai, reconnu Gessler.

— Vous l’aimez ?

L’avocat n’hésita pas une seconde.

— Je l’aime.

La simplicité de l’aveu déconcerta un peu l’évadé. Il se tut. Il était très calme.

— Depuis longtemps ? poursuivit-il timidement.

— Je ne sais pas.

 

 

 

— Je me suis toujours demandé comment vous vous êtes connus, murmura Gessler.

— Elle ne vous l’a donc pas dit ! s’étonna Frank. De quoi parliez-vous donc alors ?

Il promena sa langue sur ses lèvres sèches.

Il avait soif. Pourquoi personne n’avait-il songé à lui amener à boire ?

— Un jour, j’ai fait un hold-up chez un courtier en bourse dont elle était la secrétaire. Tout s’était bien passé. Et puis voilà que deux semaines plus tard je me trouve dans un restaurant face à Lisa : le hasard… J’ai tout de suite vu qu’elle me reconnaissait. Au lieu de disparaître, je lui ai expliqué comment j’avais organisé ce coup de main et, avant de la quitter, je lui ai donné mon nom et mon adresse en me demandant ce qu’elle allait faire. Eh bien ! ce n’est pas la police qui est venue chez moi : c’est elle ! Romantique, non ?

— Très, convint Gessler.

 

 

 

 

 

 

 

Frank parut se recueillir.

— Lisa est venue à Hambourg comme on rentre dans une église pour se rapprocher de Dieu. Dans une église, on ne voit pas le bon Dieu, mais on pense qu’il est là.

— Ensuite ? demanda Gessler.

— Vous, comme un sacristain hypocrite, en la voyant vous n’avez eu qu’une idée : vous offrir la petite étrangère qui venait pleurer dans votre giron. Lisa a compris que c’était ma chance et qu’en vous exploitant elle pouvait peut-être me sauver.

— C’est ce que vous appelez « me raconter ce qui s’est passé » ? sourit l’avocat. Je vous plains. Il est vrai que nous avons beaucoup parlé d’amour, Lisa et moi. Seulement, ça n’était pas du même.

— Avouez qu’elle a tout de même couché avec vous !

— Vous le croyez vraiment ?

— Oui.

— Vraiment !

— Oui.

Gessler éclata de rire.

— Eh bien ! tant mieux ! J’aime que cela devienne, ne fût-ce que dans votre esprit, une vérité !

 

 

 

 

— Pendant cinq ans j’ai compté les jours, moi qui ai horreur des chiffres. Je les comptais comme ça, pour rien, puisque je ne devais jamais sortir. Mille huit cent vingt-deux jours sans elle, cher maître. Croyez-moi, c’est quelque chose.

 

 

 

— Ma cellule, Gessler ! annonça Frank. Quatre pas sur trois, dix-huit cent vingt-deux jours… Et une pensée, une seule ; toujours la même : Lisa. Pendant cinq ans ! Une pensée qui dure cinq ans, vous réalisez ce que c’est ?

— J’essaie, dit loyalement Gessler. Seulement dites-vous bien que, sans Lisa, il y aurait eu beaucoup d’autres jours encore.

Frank se laissa choir sur la banquette, soudain très pitoyable.

— J’aurais préféré, avoua-t-il. La liberté à ce tarif-là n’est pas dans mes moyens. Vous vous rencontriez souvent.

 

 

— Bon Dieu, Lisa, fit-il, je crois que je commence à comprendre. Tu n’étais plus amoureuse de moi, tu étais amoureuse de mon absence. Amoureuse de ton chagrin, de ta solitude. Amoureuse de Hambourg aussi et peut-être, après tout, de Gessler.

— Tu es en train de tout détruire, Frank, répondit-elle.

— Vous vous promeniez ensemble… au bord du lac… l’hiver !

Venant de l’extérieur, une rumeur leur parvint, faite de sirènes de police, de pétarades de moteurs, de coups de sifflet. Freddy courut à la verrière et risqua un coup d’œil au-dehors.

— Si tu voyais ce branle-bas ! s’exclama-t-il, ça pullule, les uniformes. On se croirait en mai 40 !

Paulo réussit l’une de ses plus belles grimaces.

— Avouez que ça serait truffe de se faire piquer à quelques minutes de l’arrivée du bateau.

 

 

 

 

 

— Pendant ces cinq ans, tu oublies qu’on a vu Lisa nous aussi. Pas tous les jours, bien sûr. Tous les cinq ou six mois. Quand on voit quelqu’un tous les jours on ne s’aperçoit pas qu’il change. Mais tous les cinq ou six mois, Franky, ça saute aux yeux. T’es bien d’accord ?

— Où veux-tu en venir ? demanda Frank.

 

 

 

 

 

— Tais-toi ! ordonna Lisa, il y a des limites qu’on n’a pas le droit de franchir. J’accepte de subir ta jalousie insensée. Oui, je t’aime suffisamment pour cela. Je veux bien courber la tête sous tes odieux sarcasmes, m’humilier au-delà de toute dignité. Je veux bien que tu m’insultes, je veux bien que tu me frappes. Mais je ne te laisserai pas nous reprocher de t’avoir sauvé.

 

 

 

 

 

— Vous l’aimiez et vous acceptez de la perdre ? ironisa Frank. Quelle grandeur d’âme !

 

 

 

 

Il sortit de sa poche le pistolet de Freddy.

— C’est dur de tuer un homme qui aime la même femme que vous ! Beaucoup plus dur qu’on ne croit.

Baum donna un coup de pied dans la porte de l’entrepôt. Il n’entra pas. Fiché dans l’encadrement, les poings aux hanches, il avertit :

— Arrivez tout de suite, les autres sont déjà à bord et le bateau va partir.

 

 

  

— C’est Lisa qui va s’en charger, assura-t-il. N’est-ce pas, Lisa ?

Elle regarda l’arme, hébétée.

— Mais, Frank, fit-elle plaintivement, qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je te demande de dire adieu à ton professeur d’allemand, Lisa. Je t’offre l’occasion unique d’effacer ces cinq années de cauchemar.

Elle comprit enfin et lâcha le pistolet comme s’il lui avait brûlé la main.

 

  

 

— Le bateau part dans dix secondes, aboya Frank, alors tire !

— Jamais ! protesta Lisa.

— Si tu tires, reprit-il avec ardeur, je saurai que tu n’as jamais été sa maîtresse. Je saurai que tu n’as jamais rien éprouvé pour lui…

— Mais si tu ne tires pas, je pars sans toi ! Décide : le moment est venu pour toi de dire adieu à l’un de nous deux.

Gessler sortit son mouchoir pour essuyer un peu de sueur sur son front.

— Vous pouvez tirer, Lisa, fit l’avocat. Je me sens accroché à la vie de façon si précaire.

 

 

FIN

 

 

 Moez Lahmédi

moez.lahmedi@voila.fr

 

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