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19 janvier 2014 7 19 /01 /janvier /2014 18:59

Moez Lahmédi

Le « blocage » en littérature et en classe

 

 

Moez Lahmédi

Institut Supérieur des Etudes Appliquées en Humanités de Mahdia

moez_lahmedi@yahoo.com

 

 

 

En abordant la problématique du « blocage » lors des activités rédactionnelles (rédaction d’un essai, d’un commentaire composé ou d’une dissertation) dans un contexte d’apprentissage du FLE ou FLS à l’université (première année), la plupart des professeurs oublient qu’ils étaient eux-mêmes, à un moment donné de leur parcours académique et certes à des degrés différents, victimes du même type de « constipation » mentale : devant la blancheur immaculée de la feuille vierge, notre cerveau est en quelque sorte obnubilé et déboussolé par le reflet obsédant du vide. On devient subitement « alzheimérien » et quasiment paralysé par une phobie inexplicable. Les professeurs oublient également que le blocage est un phénomène très répandu et très connu dans le monde des écrivains, des poètes et même des peintres et que pour le surmonter, il faut tout d’abord le saisir et procéder ensuite à une sorte d’autothérapie. N’est-ce pas là d’ailleurs l’enjeu capital de la célèbre formule socratique : « connais-toi toi-même » ?

 

I- Consoler et motiver :

 

Au cas où l’enseignant diagnostiquerait chez ses apprenants ce genre de syndrome handicapant au cours des séances ou des phases d’entraînement à la production écrite, il devrait tout d’abord éviter les réactions impulsives et démoralisantes telles que les réprimander ou les taxer de fainéantise et de cancrerie et tenter par la suite de dédramatiser cet échec (total ou partiel) en attirant leur attention sur le fait que beaucoup de romanciers et de poètes français, anglais et américains célèbres avaient souffert de la stérilité imaginative et de l’impotence scripturale. Flaubert par exemple, l’avoue clairement dans l’une de ses lettres à George Sand : « Vous ne savez pas, vous, ce que c’est que de rester toute une journée la tête dans ses deux mains à pressurer sa malheureuse cervelle pour trouver un mot. L’idée coule chez vous largement, incessamment, comme un fleuve. Chez moi, c’est un mince filet d’eau. Il me faut de grands travaux d’art avant d’obtenir une cascade. Ah ! je les aurais connues, les affres du style ».[1]

William Faulkner, Joanne Rowling, Henry Miller, Joseph Heller, Philip Larkin, John Fowles, Henry Roth et beaucoup d’autres auteurs ont vécu les mêmes moments de blocage (« writer's block »), de déception et de doute.

Il en est de même pour les poètes : dans son illustre « Nuit de mai », Musset, sentant sa verve tarir, implore, sur un ton supplicateur et révérencieux, sa muse inspiratrice de ne plus le délaisser et d’attiser le feu créateur de son esprit :

 

Si tu remontes dans les cieux.

Je ne chante ni l'espérance,
Ni la gloire, ni le bonheur,
Hélas ! pas même la souffrance.
La bouche garde le silence
Pour écouter parler le coeur.
[2]

 

A la fois maîtresse, confidente, sœur et déesse, la Muse permet donc à son amant soumis de vaincre le mutisme et de convertir, grâce à la magie du Verbe poétique, ses maux en mots et ses pensées en sonnets. Baudelaire, de sa part, n’hésite pas à invoquer l’assistance du Seigneur pour qu’il lui « accorde (..) la grâce de produire quelques beaux vers qui [lui] prouvent qu[’il] n'[est] pas le dernier des hommes, qu’[il n’est] pas inférieur à ceux qu’[il] méprise ».[3]

Mais c’est surtout avec Mallarmé que la phobie de la page blanche devient carrément une thématique ou plutôt une problématique poétique : dans son illustre perle intitulée « Renouveau », le poète avoue solennellement son incapacité à briser les hauts remparts du silence et de l’ennui et à atteindre les landes paradisiaques de la Poésie. Le vide existentiel dans lequel baigne son âme finira par engourdir ses sens et le plonger dans une torpeur et une léthargie mentale invincibles :

 

Dans mon être à qui le sang morne préside

L'impuissance s'étire en un long bâillement …

Puis je tombe énervé de parfums d’arbres, las

Et creusant de ma face une fosse à mon rêve

Mordant la terre chaude où poussent les lilas

J’attends, en m’abimant, que mon ennui s’élève … [4]

 

« L’Azur » s’ouvre également par un quatrain sémantiquement surchargé qui en dit long sur le sentiment d’impuissance qui s'empare, de temps à autre, du poète tourmenté et le réduit au mutisme :

De l'éternel azur la sereine ironie

Accable, belle indolemment comme les fleurs

Le poète impuissant qui maudit son génie

A travers un désert stérile de Douleurs[5]

 

Cette même impuissance et cette même stérilité productive sont mises en relief dans « Brise Marine » à travers la description du bureau lugubre du poète et du « vide papier que la blancheur défend »[6]

Un peu d’humour contribuerait également à dédramatiser la situation et détendre l’ambiance : les apprenants savent-ils que c’est en se référant à l’exemple de la page blanche que Jean Paul Sartre a essayé de clarifier dans L’Etre et le Néant un pan de sa philosophie existentielle (la fameuse distinction entre l’existence en soi et l’existence pour soi) ? La feuille blanche était pour Sartre ce qu’était la pomme pour Newton.

Le fait d’évoquer tous ces exemples et ces noms devant des apprenants qui ont du mal à « démarrer » ne peut que les motiver et restaurer leur confiance en eux-mêmes et en leurs capacités. En apprentissage, confiance et performance sont deux maillons pédagogiques bien soudés. Il s’agit ensuite d’aborder avec eux les causes probables de ce blocage inopiné (qui pourrait avoir des conséquences fâcheuses le jour de l’examen) et les moyens susceptibles de le surmonter. Il est important à ce stade de donner la parole à ses apprenants et d’être tout ouïe pour pouvoir identifier les types de difficultés rencontrés et y remédier efficacement. Il est important également que l’enseignant ait les acquis psychologiques de base relatifs au blocage ou au freinage de la productivité.

 

II- Diagnostiquer et remédier :

 

Pour Véronique Mimeault, une psychologue qui dirige « Le centre d’aide aux étudiants » à l’Université Laval (Québec), les principales causes de ce phénomène sont :

 

* 1) la peur de l’échec, autrement dit la sous-estimation de soi : (je suis nul(le).

* 2) le perfectionnisme : vouloir produire quelque chose de parfait et de très original.

* 3) l’autocensure : sentiment obsédant d’incapacité à satisfaire le correcteur.

* 4) la procrastination : dispersion mentale et difficulté de gestion du temps.

* 5) la mythification de l’acte d’écriture : bien écrire est un talent inné. [7]

 

 

Dans une classe de FLE, la « légèreté » du bagage linguistique y est aussi pour quelque chose. En effet, les étudiants renoncent souvent à une idée ou une phrase dès qu’un verbe, un substantif ou un adjectif leur échappe. Au lycée, certains élèves tunisiens osent carrément insérer des mots en arabe (qu’ils mettent entre parenthèses) dans leurs rédactions en français.

Etant donné que dans la langue de Molière, le Verbe est le noyau de la phrase et qu’il est quasiment impossible de s’exprimer et de développer une argumentation sans verbes (il s’agit là d’une lapalissade), le professeur devrait initier ses apprenants à l’emploi de certaines expressions et certaines tournures « passe-partout » qui pourraient résoudre ce problème de démarrage surtout dans l’introduction. Il est regrettable que dans le processus d’apprentissage scolaire de la langue française, toute l’attention soit focalisée essentiellement sur l’articulation logique. Mais quelle valeur et quelle importance les connecteurs et les articulateurs logiques peuvent-ils avoir si les apprenants ne « manient » pas les verbes indispensables pour réussir le commentaire d’un texte ou d’un poème  ?

Voici en guise d’exemple une liste de structures que le professeur pourrait exploiter dans une séance d’entraînement à l’explication ou au commentaire d’un texte poétique. Il s’agit d’amener les apprenants, à travers des exercices de « complétion », à analyser un poème en employant les verbes adéquats :

 

- Dans ce poème qui s’intitule « ………. », le poète donne libre cours à ses sentiments …/ exalte sa joie, la beauté de / décrit ... / exprime .../ nous fait part de … / chante .../ dépeint …./ exhume le souvenir de sa première / évoque…/ met l'accent sur.

 

- Ce poème est placé sous le signe de .../ sous le double signe de/ s’articule autour de …./ est axé / centré sur .....

 

- Ce poème s’ouvre par une apostrophe à travers laquelle le poète s’adresse à …/ exprime ….. .

- Ce procédé révèle que …../ montre que …. / atteste …/ reflète …/ dévoile…./ traduit … la tristesse du poète…

- A travers ce procédé, le poète cherche à mettre en lumière …../ à mettre en évidence ../ à mettre en exergue .. / à mettre en contraste (pour exprimer l’opposition) … / à valoriser / dénoncer ……..

- Ce procédé vise à mettre en relief la mélancolie / la joie / la révolte du poète.

- La négation qui s’étend (s’étale) sur toute la première strophe est mise à contribution pour accentuer ……

- La première strophe constitue un réquisitoire contre …… / un plaidoyer en faveur de ….

- La première strophe regorge (fourmille) d’expressions renvoyant au champ lexical de …..

- Dans la première strophe, on relève un jeu très subtil avec ………/ une image …..

- Par ailleurs, on remarque la prédominance des adjectifs etc …

- L’alexandrin / l’octosyllabe/ le tétrasyllabe ……. est un mètre (court/ long) qui favorise …..

- Vénus est dépeinte par le poète comme étant ....

 

- La texture sonore de ce poème est en parfaite harmonie avec ……/ crée une "harmonie imitative"

 

- L’allitération en [S] contribue à accentuer ……./ confère à ce poème une tonalité …/ suggère …./ n'est pas sans créer un rythme et une redondance qui structurent l'ensemble du poème

 

- Les adjectifs mélioratifs qui émaillent les quatre strophes de ce poème reflètent …..

- Le poète éprouve un amour ardent /fervent envers ... / Il se montre prêt à ….

- Le poète dénonce …./ critique/ s’attaque à/ rejette/ ridiculise …. /

- La révolte du poète contre …….. se déduit de ………. / est déductible de …./ est perceptible à travers ………... est saillante (apparente) dans …….

 

- Le poète nous plonge dans un univers …………… / Il éveille en nous .....

 

- Dans ce poème, la femme aimée apparaît comme / Elle symbolise ………… Elle incarne ………

- Il est important de signaler tout d’abord que ……………

Il ressort ainsi que ………………. Il s’avère ainsi que…/ On voit donc que …/ On peut dire que ….. / Force nous est de constater que …. Signalons enfin que …..

- Le poète idéalise / sacralise / divinise (la nature, la femme, etc)

- Dans ce sonnet, le poète ne déroge pas à la tradition …………… selon laquelle …………..

- Dans ce poème, le poète hisse la nature, la femme, la souffrance, etc au rang de ......

- De ce poème se dégage une impression de .....

- L'écriture de ............... est foncièrement ..............

 

 

« Démarrer » correctement ! Tel est donc l’enjeu capital de ce genre d’exercices. Certains verbes ou certains syntagmes verbaux pourraient jouer le rôle de « starter » rédactionnel, et avec la première phrase développée, le processus productif se déclenche et le défi du syndrome de la page blanche se trouve ainsi surmonté.

D’autres méthodes importantes telles que l'écriture libre et la méthode par brouillons successifs (commencer par n’importe quelle idée, rédiger des paragraphes séparés, ensuite les relire, les améliorer et les articuler) ou apprendre à se concentrer et à vaincre son stress en ayant plus de maîtrise s

ur soi (faire une pause et dialoguer avec soi-même : que j’aimerais dire à mon lecteur-correcteur ? Quels verbes pourrais-je exploiter avec ce genre de sujets ? etc) sont tout aussi efficaces, mais tout dépend finalement des types de freinage observés.

Pour réussir dans cette mission de « sauvetage », l’enseignant doit s’armer avant tout de patience et d’espoir : « Les professeurs qui m’ont sauvé – et qui ont fait de moi un professeur –, dit admirablement Daniel Pennac dans le onzième chapitre de Chagrin d’école, n’étaient pas formés pour ça. Ils ne se sont pas préoccupés des origines de mon infirmité scolaire. Ils n’ont pas perdu de temps à en chercher les causes et pas davantage à me sermonner. Ils étaient des adultes confrontés à des adolescents en péril. Ils se sont dit qu’il y avait urgence. Ils ont plongé. Ils m’ont raté. Ils ont plongé de nouveau, jour après jour, encore et encore… Ils ont fini par me sortir de là. Et beaucoup d’autres avec moi. Ils nous ont littéralement repêchés. Nous leur devons la vie." [8]

 

 

 

 

 

 

[1] In Correspondances entre George Sand et Gustave Flaubert, Ed. Calmann-Lévy,1916, p. 38

[2] « A une heure du matin » (Petits Poèmes en prose), In Poésies complètes d’Alfred de Musset : Contes d'Espagne et d'Italie ; Poésies diverses ; Un Spectacle dans un Fauteuil ; Poésies nouvelles, Charpentier, Librairie-Editeur, Paris, 1841, p. 351.

[3] Edition Melvin Zimmerman (University of Manchester), 1968, p. 13

[4] In Œuvres complètes, éd. Flammarion, 1983, p. 130.

[5] In Œuvres complètes, éd. Gallimard, 1998, p. 14.

[6] In Œuvres complètes, éd. Flammarion, 1983, p.176.

[8] Éditions Gallimard, 2007

 

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