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27 octobre 2012 6 27 /10 /octobre /2012 13:30

crichtonMICHAEL CRICHTON, LES MANGEURS DE MORTS (Le 13e guerrier), POCKET, 1994. Extraits

 

 

 

Les trois premiers chapitres de ce livre sont tirés en grande partie du manuscrit d’Ibn Fadlan, tel qu’il est traduit d’une part par Robert Blake et Richard Frye, et d’autre part par Albert Stanburrough Cook.

 Avec ma reconnaissance pour leur travail d’érudition.



 

Le manuscrit d’Ibn Fadlan constitue le premier témoignage connu sur la vie et la société vikings. Cet extraordinaire document décrit d’une façon très vivante et détaillée des événements vieux de plus de mille ans. Bien entendu, il ne nous est pas parvenu intact. Il a sa propre histoire et celle-ci n’est pas moins remarquable que le texte lui-même.

 

 

De toute évidence, Ibn Fadlan est lui-même un homme intelligent et observateur. Il s’intéresse aussi bien aux détails de la vie quotidienne qu’aux croyances des personnes qu’il rencontre. Beaucoup de scènes dont il est le témoin lui paraissent vulgaires, obscènes et barbares, mais il ne perd guère de temps à s’indigner. Une fois qu’il a exprimé sa désapprobation, il reprend son rôle de rapporteur impassible. Et il décrit ce qu’il voit avec une totale absence de condescendance.

Son style peut paraître bizarre aux Occidentaux : Ibn Fadlan ne raconte pas une histoire de la même façon que nous. Nous-mêmes avons tendance à oublier que notre propre sens du drame plonge ses racines dans une tradition orale : le récital d’un barde devant un auditoire qui a souvent dû se montrer agité, impatient, sinon ensommeillé après un repas trop lourd. Nos plus vieilles histoires, l’Iliade, Beowulf, La Chanson de Roland, étaient toutes destinées à être chantées par des chanteurs dont la fonction principale, et la première obligation, était de distraire.

 

 

 

 

 

LE ROYAUME DE ROTHGAR

Manuscrit d’Ibn Fadlan dans lequel celui-ci relate ses aventures avec les hommes du Nord en 922 après J.-C.

Le départ de la Cité de la Paix

Ce livre a été écrit par Ahmed Ibn Fadlan, ibn-al-Abbas, ibn-Rasid, ibn-Hammad, client de Muhammad ibn-Sulayman, ambassadeur de al-Muqtadir auprès du roi de la Saqaliba. Dans cet ouvrage, il relate ce qu’il a vu au pays des Turcs, des Khazars, des Saqalibas, des Bachkirs, des Rous et des Normands, l’histoire de leurs rois et grand nombre de leurs coutumes.

 

Nous quittâmes la Citéde la Paix(Bagdad) le 11 safar de l’an 309 (21 juin 921). Nous nous arrêtâmes un jour à Nahrawan. De là, nous avançâmes rapidement jusqu’à al-Daskara où nous fîmes une halte de trois jours. Puis nous voyageâmes tout droit, sans le moindre détour, jusqu’à Hulwan. Nous y restâmes deux jours. De là, nous nous rendîmes à Qirmisin où nous séjournâmes deux jours. Puis nous repartîmes et allâmes jusqu’à Hamadan où nous séjournâmes trois jours. Puis nous poussâmes jusqu’à Sawa où nous restâmes deux jours. De là, nous nous rendîmes à Rat, où nous nous arrêtâmes onze jours pour attendre Ahmad ibn-Ali, le frère d’al-Rasi, qui était à Hawar al-Ray. Puis nous allâmes à Hawar al-Ray et y passâmes trois jours.

 

 

 

 

Un jour, alors que nous subissions le plus glacial des temps, Takin le page chevauchait à côté de moi et, près de lui, l’un des Turcs qui lui parlait en turc. Takin rit et me dit : « Ce Turc dit : « Qu’est-ce que le Seigneur veut donc de nous ? Il nous tue, avec ce froid. Si nous savions ce qu’il désire, nous le lui donnerions. »

Alors je dis : « Dis-lui que Son unique désir c’est qu’on dise : « Il n’est de Dieu qu’Allah. »

Le Turc rit et répondit : « Si j’en étais sûr, je le dirais. »

Les usages des Turcs Oguz

 

Le souverain des Turcs Oguz s’appelle Yabgu. C’est le nom du souverain et quiconque règne sur cette tribu s’appelle ainsi. Son subordonné s’appelle toujours Kudarkin. Ainsi tout subordonné à un chef est un Kudarkin.

Les Oguz ne se lavent pas après avoir déféqué ou uriné, ni ne prennent un bain après avoir éjaculé, ni d’ailleurs en d’autres occasions. Ils ne touchent pas à l’eau, surtout en hiver. Ni marchand ni mahométan ne peut se livrer à des ablutions en leur présence sauf la nuit quand ils ne le voient pas, sinon ils se fâchent et disent : « Cet homme veut nous jeter un sort : il s’immerge dans l’eau », et ils l’obligent à payer une amende.

 

Les femmes Oguz ne se voilent jamais en présence des hommes de leur tribu ni en présence d’étrangers. Pas plus qu’elles ne couvrent les parties de leur corps en présence de qui que ce soit. Un jour, nous nous arrêtâmes chez un Turc. Il nous invita sous sa tente. Son épouse était avec lui. Alors que nous conversions, la femme découvrit son sexe et se gratta. Nous la vîmes faire. Nous nous voilâmes la face et murmurâmes : « Pardonnez-moi mon Dieu. » Cela fit rire le mari qui dit à l’interprète : « Dis-leur que nous le découvrons en leur présence pour qu’ils puissent le voir et en être embarrassés, mais il est inaccessible. C’est mieux que s’il était couvert et pourtant accessible. »

 

 

 

Les Turcs Oguz ne connaissent pas la demi-mesure. Quiconque est reconnu coupable d’adultère est écartelé. Cela se passe ainsi : on rapproche les branches de deux arbres, on attache le coupable à ces branches, puis on les lâche, de sorte que l’homme est déchiré.

 

 

 

Quand meurt un homme qui a une femme et des enfants, son fils aîné épouse la femme si celle-ci n’est pas sa mère.

 

 

Si l’un des Turcs tombe malade et a des esclaves, ce sont ces derniers qui le soignent. Aucun membre de sa famille ne s’approche de lui. On lui dresse une tente à l’écart des maisons où il reste jusqu’à ce qu’il meure ou qu’il guérisse. Toutefois, si c’est un esclave ou un pauvre, les Turcs l’abandonnent dans le désert et poursuivent leur chemin.

 

 

Quand un de leurs chefs meurt, ils lui creusent un grand trou en forme de maison, puis ils vont chez lui, lui passent un qurtaq, sa ceinture et son arc, et lui mettent une coupe en bois pleine d’une boisson alcoolisée dans la main. Ils prennent tous ses biens et les déposent dans cette maison. Puis ils y descendent également le mort. Au-dessus de lui, ils construisent une autre maison surmontée d’une sorte de dôme en terre.

Ensuite ils tuent ses chevaux. Ils en tuent cent ou deux cents, tous ceux qu’il a, près de sa tombe. Ils en mangent la chair, ne laissant que la tête, les sabots, la peau et la queue qu’ils accrochent à des pieux en disant : « Voici les coursiers sur lesquels il se rend au paradis. »

 

 

 

Premier contact avec les hommes du Nord


C’est la race la plus sale que Dieu ait jamais créée. Pas plus que s’ils étaient des ânes sauvages, ils ne s’essuient après avoir été à la selle ou ne se lavent après une pollution nocturne.

 

 

 

Il arrive qu’un marchand se rende dans une de ces maisons pour acheter une fille et trouve celle-ci accouplée à son maître : il devra alors attendre que l’autre ait satisfait son désir. Tout le monde juge cela parfaitement normal.

 

 

 

 

Les Normands s’adonnent avec excès à la boisson, buvant jour et nuit, comme je l’ai déjà dit. Il n’est pas rare de voir l’un d’eux mourir une coupe à la main.

 

 

 

Puis je vis Buliwyf et Thorkel, debout côte à côte, se faire de grandes démonstrations d’amitié pendant la cérémonie funèbre, mais il était clair que leur attitude manquait de sincérité.

 

Les conséquences des funérailles


Pour les Scandinaves, la mort d’un homme n’est pas cause de chagrin. Celle d’un pauvre ou d’un esclave leur est indifférente et même celle d’un chef ne provoquera ni tristesse ni larmes. Le soir même des funérailles du chef appelé Wyglif, il y eut un grand banquet dans les salles du camp normand.

 

 

 

 

Les Normands, en effet, n’ont pas de règle établie pour choisir un nouveau chef quand l’ancien est mort. La force des armes compte pour beaucoup, mais aussi les allégeances des guerriers et des nobles. Parfois, il n’y a pas de successeur évident, comme dans le cas présent. Mon interprète me conseilla de patienter et aussi de prier. Ce que je fis.

 

 

Or, ces mêmes guerriers géants nordiques qui en vertu de leur taille, de la force de leurs armes et de la cruauté de leur disposition ne devraient rien avoir à craindre au monde ont peur de la brume ou du brouillard qui accompagne les tempêtes.

 

 

 

 

 

 « L’ange de la mort a parlé, répliqua mon interprète. La troupe de Buliwyf doit compter treize hommes, dont un étranger. Tu seras donc ce treizième. »

Le voyage au pays lointain

 

 

D’après leurs propres dires, les Normands sont les meilleurs marins du monde ; je constatai qu’ils portaient en effet un grand amour à la mer et à l’eau.

 

 

Il me dit : « C’est la ville de Bulgar, du royaume des Saqalibas. Et voilà le kremlin du Yiltawar, le roi des Saqalibas. »

 

 

 

D’un point de vue géographique, le lecteur doit être maintenant complètement perdu. La Bulgarie moderne est l’un des États des Balkans. Elle est bordée par la Grèce, la Yougoslavie, la Roumanie et la Turquie. Cependant, du IXe au XVe siècle, il y avait une autre Bulgarie. Elle était située sur les bords de la Volga, à 950 kilomètres environ du Moscou moderne, et c’était là la destination d’Ibn Fadlan. La Bulgarie sur la Volga était un royaume assez étendu, dont la capitale, Bulgar, était riche et célèbre quand les Mongols l’occupèrent en 1237 après J.-C. On pense que la population de la Bulgarie de la Volga et celle de la Bulgarie balkanique se composaient de groupes d’immigrants apparentés qui avaient quitté la région s’étendant autour de la mer Noire pendant la période située entre 400 et 600 après J.-C. mais on dispose de fort peu de documents à ce sujet. L’ancienne ville de Bulgar se trouve dans les environs de la Kazan moderne.

 

 

 

 

Les Normands ne redoutaient pas la présence de voleurs dans la forêt. En fait, que ce fût en raison de leur force menaçante ou de l’absence de bandits, nous ne rencontrâmes personne dans les bois. Le pays du Nord est fort peu peuplé, c’est du moins ce qui me sembla pendant mon séjour là-bas.

 

 

 

 

 

 

 Les Normands appellent l’arabe « bruit » ou « sons ». Je répondis à Buliwyf que je savais écrire, ainsi que lire.

 

 

 

 

Herger me demanda : « Quel Dieu loues-tu ? » Je lui répondis que je louais le Dieu unique appelé Allah.

Herger dit : « Un seul Dieu ne peut suffire. »

 

 

 

 

La nuit, assis autour du feu, les Normands racontaient des histoires de dragons et de bêtes féroces et aussi d’ancêtres qui les avaient tués. C’était à cause de ces êtres, disaient-ils, que j’avais peur. Mais ils parlaient de ces choses sans montrer la moindre frayeur et jamais je n’ai vu une de ces bêtes de mes propres yeux.

 

 

  

 

 

Le pays du Nord est froid et humide. On n’y voit que fort peu le soleil car de gros nuages gris couvrent le ciel toute la journée. Les gens de cette région sont blancs comme du lin et ont des cheveux très clairs.

 

 

 

Enfin nous arrivâmes dans un village où ils trouvèrent de l’alcool. En un clin d’œil, tous s’enivrèrent. Ils buvaient bruyamment, sans se soucier du liquide que, dans leur hâte, ils faisaient couler sur leur menton et leurs habits.

 

 

 

Nous étions partout accueillis avec la plus grande hospitalité, que les gens de ce pays considèrent comme une vertu.

 

 

 

Les Normands, appris-je, condamnaient les voleurs ou les assassins de leur propre race et les traitaient toujours avec rigueur. Ils ont ces convictions en dépit du fait qu’ils sont toujours ivres, se battent comme des animaux dénués de raison et s’entre-tuent en des duels passionnés. Pourtant, ils ne considèrent pas cela comme un meurtre et tout assassin sera lui-même tué.

Ils traitent également leurs esclaves avec bonté, ce qui m’étonna[1]. Lorsqu’un serf tombe malade ou meurt d’un accident, cela n’est pas considéré comme une grande perte, et les serves doivent être prêtes à tout moment à satisfaire le désir de n’importe quel homme, en public ou en privé, de nuit ou de jour. Même s’ils n’éprouvent aucune affection pour eux, les Normands ne brutalisent jamais leurs esclaves, les vêtent et les nourrissent.

 

 

 

 

En outre, j’appris ceci : que tout homme peut soumettre une esclave à son caprice, mais que les chefs et les nobles normands respecteront l’épouse du plus misérable des fermiers, tout comme ils respectent leurs épouses respectives. Forcer une femme née libre qui n’est pas une esclave est un crime, puni, à ce que l’on me dit, par la pendaison. Je n’eus cependant jamais l’occasion de constater la chose.

 

 

Pour les Normands, la chasteté des femmes est une grande vertu, mais elle est rarement pratiquée : on accorde peu d’importance à l’adultère et si une épouse, qu’elle soit de haute ou de basse naissance, se montre lascive, on ne voit là rien de très remarquable. Ces gens sont fort libres dans ce domaine. Les hommes du Nord disent que les femmes sont fourbes, qu’on ne peut leur faire confiance. Ils paraissent se résigner à ce fait et en parlent avec leur insouciance coutumière.

 

   

Aux yeux des Normands, aucun enfant n’est un bâtard si sa mère est une femme mariée. Les enfants d’esclaves sont parfois des esclaves et parfois des hommes libres. J’ignore comment se prend cette décision.

 

 

 

 

La pédérastie est inconnue chez les Normands, bien qu’ils accusent d’autres peuples de la pratiquer. Eux déclarent n’y trouver aucun intérêt et, comme elle n’existe pas chez eux, ils n’ont pas de châtiment pour la punir.

 

 

 

 

Les Normands croient que, il y a très longtemps, la terre était peuplée par une race de géants disparue depuis. Ils ne se considèrent pas comme les descendants de ces colosses, mais ils en auraient hérité certains pouvoirs d’une façon que je comprends mal. Ces païens croient également en plusieurs dieux, qui sont aussi des géants et qui ont aussi des pouvoirs. Mais Herger me parlait d’hommes, et non pas de dieux géants, c’est du moins ce qu’il me sembla.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le camp de Trelbourg

Trelbourg se trouve à la jonction de deux wyks qui se jettent ensuite dans la mer. La partie principale de la ville est entourée d’une enceinte en terre aussi haute que cinq hommes debout les uns sur les autres. Pour plus de protection encore une palissade surmonte ce cercle de boue séchée. À l’extérieur de la muraille, on trouve un fossé rempli d’eau dont j’ignore la profondeur.

Extrêmement bien faits, ces ouvrages en terre sont d’une symétrie et d’une qualité qui peuvent rivaliser avec tout ce que nous connaissons. Il y a plus : du côté terre de la cité se dresse un second demi-cercle de muraille et un second fossé au-delà.

 

 

 

 

 « Lors d’une attaque, un seul guerrier peut rester dans la maison et, de son épée, couper la tête de tous ceux qui entrent. La porte est basse pour que les têtes, penchées en avant, soient plus faciles à couper. »

 

 

Je constatai également que les habitants de Trelbourg sont différents des Normands qui vivent le long de la Volga : pour leur race, ils sont propres. Ils se lavent dans la rivière et se soulagent en plein air. À tous les points de vue, ils sont supérieurs aux hommes du Nord que j’avais connus jusque-là. Cependant, ils ne sont pas vraiment propres, c’est une question de comparaison.

La société de Trelbourg est essentiellement masculine. Toutes les femmes sont des esclaves. Il n’y a pas d’épouses parmi elles et les hommes sont libres de les prendre selon leur bon plaisir.

 

 

 

 

De temps en temps, il arrive également qu’un fils assassine son père pour s’emparer du trône. Pour les Normands, cet acte n’a rien d’extraordinaire car ils le voient de la même façon que n’importe quelle querelle d’ivrognes entre guerriers. Ils ont un proverbe qui dit : « Surveille ton arrière », et croient que tout homme doit être toujours prêt à se défendre, même un père contre son fils.

 

 

J’appris également ceci : pour les Normands, le nombre 13 est significatif parce que la lune croît et meurt treize fois par an selon leurs calculs. Pour cette raison, tous les comptes importants doivent comporter le chiffre 13. Ainsi, me dit Herger, le nombre de maisons à Trelbourg était treize plus trois, et non pas seize, comme je l’ai exprimé.

 

 

 

 

En outre, j’appris que les Normands savent dans une certaine mesure que l’année ne correspond pas exactement à treize passages de la lune. Par conséquent, dans leur esprit, le chiffre 13 n’est ni stable ni fixe. Le treizième passage a pour eux quelque chose de magique et d’étranger. Herger me dit : « Ainsi tu as été choisi comme treizième en tant qu’étranger. »

 

 

 

 

En vérité, ces Normands sont superstitieux sans recours à la moindre logique, raison ou loi. Ils me paraissaient semblables à des enfants sauvages, pourtant je me trouvais parmi eux.

 

 

 

Soudain, l’un d’eux, en un cri plaintif, invoqua Odin. Il répéta le nom plusieurs fois d’un ton suppliant. Alors, de mes propres yeux, je vis le monstre. Il avait la forme d’un serpent géant. Il ne leva jamais la tête au-dessus de la surface de l’eau ; cependant, je vis son corps s’enrouler et se tordre. Il était très long, plus large que le navire des Normands et de couleur noire.

 

 

 

En vérité, de mes propres yeux je vis les monstres marins tout autour de nous dans la mer. Puis, au bout d’un certain temps, ils disparurent et ne revinrent pas. Les guerriers de Buliwyf retournèrent à leurs tâches de marin. Aucun d’eux ne reparla des monstres, mais, moi, je ne me remis que fort lentement de mes émotions. En riant, Herger me dit que j’avais la figure aussi pâle qu’un habitant du Nord. « Qu’est-ce qu’Allah dit de cela ? » me demanda-t-il. À cette question, je ne sus que répondre[2].

 

 

 

 

 

 

Le royaume de Rothgar

(au Pays de Venden)

 

Dans le vaisseau, tous les guerriers revêtirent une tenue de combat. Celle-ci comprenait des bottes et des jambières en grosse laine et, par-dessus, un épais manteau de fourrure qui leur venait aux genoux. Par-dessus encore, ils mirent une cotte de mailles ; tous en avaient, sauf moi. Puis ils ceignirent leur épée, prirent leur bouclier de cuir peint en blanc et leur lance, et se coiffèrent d’un casque en métal ou en cuir[3]. En cela, tous les hommes étaient semblables à l’exception de Buliwyf qui portait son épée à la main, tant elle était grande.

 

 

À la vue de ce mauvais présage qui, pour moi, ne signifiait rien, les Normands soupirèrent et s’assombrirent.

 

 

 

 

 

 

 À l’intérieur, je vis, de mes propres yeux, ce spectacle : un homme jeune et bien fait dont tous les membres avaient été arrachés. Le tronc se trouvait ici, un bras là, une jambe plus loin. Il y avait des flaques de sang sur le plancher, du sang sur les murs, au plafond et sur toutes les surfaces, du sang en si grandes quantités qu’on aurait dit que toute la maison avait été peinte avec ce liquide rouge. J’aperçus également une femme déchirée de la même façon. Et aussi un enfant de sexe masculin, de deux ans ou moins, dont la tête avait été arrachée des épaules, ne laissant du corps qu’un tronçon sanglant.

 

 

 

 

 

Alors que nous traversions les champs, Ecthgow fit une découverte de la nature suivante : un morceau de pierre, plus petit qu’un poing d’enfant, poli et grossièrement sculpté. Les guerriers se pressèrent autour pour l’examiner, et moi avec eux.

 

 

 

Puis Herger se tourna vers moi et dit en latin : « Chante une chanson pour la cour du roi Rothgar. Tous le désirent. »

Je lui demandai : « Mais que dois-je chanter ? Je ne connais aucune chanson. » Il répondit : « Chante quelque chose qui réjouisse le cœur. » Et il ajouta : « Ne parle pas de ton Dieu unique. Personne ne s’intéresse à de telles bêtises. »

 

 

 

Puis un événement étrange se produisit : alors que je poursuivais mon récit, mon auditoire cessa de rire et s’assombrit de plus en plus. La fin du conte fut saluée, non pas par des rires, mais par un silence lugubre.

  

 

 

 

Je ne pris guère plaisir à ce banquet en raison de l’appréhension que m’inspirait l’avenir. Mais voici ce qui arriva : l’un des nobles âgés parlait un peu de latin et aussi quelques bribes de dialectes ibériques car il avait voyagé dans le califat de Cordoue dans sa jeunesse. J’engageai la conversation avec lui. En ces circonstances, je feignis d’en savoir bien plus que je n’en savais en réalité, comme vous allez le voir.

 

 

 

 

Le vieillard reprit : « Autrefois, tous les Normands, de toutes les régions, avaient peur du brouillard noir. Depuis mon père, son père et le père de celui-ci, personne n’a jamais plus vu le brouillard noir. Quelques-uns des jeunes guerriers nous traitaient même de vieux radoteurs quand nous nous rappelions ces anciennes histoires d’horreur et de déprédations. Cependant, les chefs des Normands dans tous les royaumes, même en Norvège, ont toujours été prêts pour le retour du brouillard noir. Toutes nos villes et toutes nos forteresses sont protégées et défendues du côté de la terre. Depuis l’époque du père du père de mon père, nos peuples ont agi ainsi et jamais nous n’avons vu le brouillard noir. Maintenant, il est revenu. »

 

 

 

 

 

Je me redressai sur un coude, le cœur battant, et regardai autour de moi. Parmi les guerriers endormis, personne ne bougea. Pourtant, je vis Herger couché avec les yeux grands ouverts. Et là, Buliwyf, ronflant, avec les yeux ouverts, lui aussi. J’en conclus que toute la troupe attendait de se battre avec les wendols dont les cris, maintenant, emplissaient l’air.

 

 

 

 

 

 

nous n’avions tué aucun des monstres du brouillard. Tous s’étaient glissés dehors et, même si quelques-uns étaient mortellement blessés, ils avaient réussi à s’enfuir.

 

 

 

 

Puis Buliwyf parla et Herger me traduisit ses paroles : « Regardez, j’ai gardé un trophée des actions sanglantes de cette nuit. Voici le bras d’un des démons. »

 

 

 

 

 

Les événements qui suivirent la première bataille

En vérité, les habitants du pays du Nord n’agissent jamais comme des êtres humains raisonnables et sensés. Après que Buliwyf et ses hommes, dont j’étais, eurent repoussé l’attaque des monstres du brouillard, les sujets de Rothgar ne firent absolument rien.

 

 

  

Ce n’est qu’en couchant les guerriers morts dans leurs tombes que Buliwyf et ses camarades manifestèrent de la joie ou se permirent de sourire. Après avoir passé plus de temps parmi les Normands, j’appris que toute mort au combat les fait sourire car ils se réjouissent pour le défunt, non pour les vivants. Ils sont contents quand un homme meurt de la mort d’un guerrier. Le contraire est également vrai pour eux : ils se désolent quand un homme meurt dans son sommeil ou dans un lit. D’un tel homme, ils disent : « Il est mort comme une vache dans la paille. » Ce n’est pas une insulte, mais une raison pour déplorer la mort.

Les Normands croient que la façon dont meurt un homme détermine sa condition dans l’au-delà. Ils placent la mort d’un guerrier à la bataille par-dessus tout. Une « mort dans la paille » est honteuse.

Selon eux, tout homme qui meurt dans son sommeil a été étranglé par la maran ou cavale de la nuit. Cet être est une femme, ce qui rend une telle mort si honteuse, car mourir des mains d’une femme est ce qu’il y a de plus dégradant.

 

Mourir sans armes est aussi considéré comme dégradant. Un Normand dort toujours avec ses armes, de sorte que si la maran arrive la nuit, il a ses armes sous la main. Il est rare qu’un guerrier meure de maladie ou de faiblesse due à l’âge.

 

 

  

 

Il répliqua sèchement que j’étais un Arabe qui ne comprenait rien aux choses du pays du Nord. La vengeance du brouillard noir serait terrible et profonde. « Ils reviendront sous la forme d’un Korgon. »

J’ignorais ce que signifiait ce mot. « Qu’est-ce qu’un Korgon ?

— Un dragon-luciole qui fond sur vous des airs. »

 

 

 

 

 

 

 

Les femmes nordiques sont aussi pâles que les hommes et tout aussi grandes : la plupart d’entre elles voyaient le dessus de ma tête.

 

 

Également, les femmes ne montrent ni déférence ni réserve ; elles ne se voilent jamais et se soulagent en public, selon leur besoin. De même, elles feront des avances effrontées à tout homme qui leur plaît, comme si elles étaient elles-mêmes des hommes. Les guerriers ne les réprimandent jamais pour cette conduite, même s’il s’agit d’une esclave : comme je l’ai déjà dit, les Normands sont très bons et indulgents avec leurs esclaves, surtout avec les esclaves de sexe féminin.

 

 

 

  

Herger me répondit : « Les femmes croient que les Arabes sont pareils à des étalons : c’est une rumeur qu’elles ont entendue. » Cela ne me surprit guère, et voici pourquoi : dans tous les pays que j’ai visités, de même que dans l’enceinte de la Cité de la Paix, en fait partout où des hommes s’assemblent et créent une société, j’ai appris les vérités suivantes. D’abord, que les habitants d’un certain pays jugent leurs coutumes bonnes et convenables et meilleures que toutes les autres. Ensuite, qu’un étranger, homme ou femme, est considéré comme inférieur en tout, sauf en matière de sexualité. Ainsi, les Turcs croient que les Perses sont des amants doués ; les Perses ont une crainte respectueuse des gens à peau noire ; ceux-ci l’ont, à leur tour, d’un autre peuple, et ainsi de suite. Parfois la raison donnée est la dimension des parties génitales, parfois l’endurance pendant l’acte, et parfois une habileté ou des poses spéciales.

 

 

 

Les Normands disent de l’accouplement : « J’ai combattu avec telle ou telle femme », et, devant leurs camarades, ils exhibent des marques bleues et des égratignures comme si c’étaient de véritables blessures de guerre. Cependant, pour autant que je sache, les hommes ne faisaient jamais de mal aux femmes.

 

 

 

 

À l’heure de la prière de l’après-midi, je vis que Herger avait pris position près d’un grand et solide jeune homme. Tous deux travaillèrent côte à côte dans le fossé pendant quelque temps. J’eus l’impression que Herger se donnait beaucoup de mal pour envoyer de la terre dans la figure du jeune homme qui, en vérité, dépassait Herger d’une tête et était également plus jeune que lui.

 

  

 

 

 

Ces Normands sont extrêmement chatouilleux sur le point d’honneur. Ils se battent en duel aussi fréquemment qu’ils urinent et le combat à mort est pour eux chose courante. Celui-ci peut survenir sur le lieu de l’insulte ou, s’il doit être mené dans les règles, les adversaires se donnent rendez-vous au carrefour de trois routes. C’est de cette façon-là que Ragnar défia Herger.

 

Or, voici la coutume normande : à l’heure convenue, les amis et les parents des duellistes se réunissent au lieu du combat et étendent une peau d’animal sur le sol. Ils la fixent avec quatre pieux en bois de laurier. Les adversaires doivent se battre sur cette dépouille, chacun d’eux gardant tout le temps un pied, ou les deux, sur la peau ; de toute façon, ils restent l’un près de l’autre. Les combattants arrivent chacun avec une épée et trois boucliers. Si les trois boucliers cassent, l’homme doit se battre sans protection, et le combat est à mort.

 

 

 

 

L’attaque de Korgon,
le dragon-luciole

 

 

 

 

Maintenant, il faisait nuit noire et les guerriers de Buliwyf attendaient l’arrivée du dragon Korgon.

 

 

Les arcs des Normands sont presque aussi longs qu’un corps d’homme et faits en bois de bouleau.

Voici comment ils tirent : ils encochent la flèche non pas à hauteur de l’œil, mais de l’oreille, puis la lâchent ; la force en est telle que le projectile peut traverser le corps de l’ennemi de part en part au lieu de s’y loger ; il peut aussi percer une planche de l’épaisseur d’un poing. En vérité, j’ai vu de mes propres yeux ce dont je vous parle. J’essayai de bander un de leurs arcs, mais découvris que je ne pouvais le manier : il était trop grand et trop résistant pour moi.

Les Normands sont maîtres dans l’art de faire la guerre sous toutes ses formes et de tuer avec les armes qu’ils prisent.

 

 

 

Les Normands, eux, n’étaient pas fatigués, mais sur le qui-vive. Il est vrai que ce sont les gens les plus alertes du monde, toujours prêts à affronter la bataille ou un danger ; ils ne trouvent rien de pénible à cette attitude, y étant habitués depuis l’enfance. En tout temps, ils sont prudents et vigilants.

 

 

 

 

Je répondis qu’il était un stupide Normand qui ne connaissait rien du vaste monde. Ces mots-là le firent rire, alors que la fable l’avait laissé de marbre.

 

 

 

Je regardai et écoutai. Tous les guerriers de Buliwyf saisirent leurs armes ; ils regardèrent et écoutèrent pareillement. Puis le dragon-luciole fondit sur nous dans un bruit de tonnerre et dans les flammes. Chaque point embrasé grandit, devint d’un rouge sinistre, vacilla ; le corps du dragon était long et luisant. C’était un spectacle des plus menaçants, pourtant je n’avais pas peur : j’avais compris qu’il s’agissait de cavaliers avec des torches, ce qui s’avéra exact.

 

 

 

Je vis également ceci : un cavalier pénétra dans l’enceinte, couché sur son destrier noir lancé au galop ; il attrapa le corps du monstre qu’Ecthgow avait tué, le jeta en travers de l’encolure de son cheval et repartit : comme je l’ai déjà dit, ces êtres du brouillard n’abandonnent jamais un de leurs morts afin qu’on n’en retrouve pas le cadavre à la lumière du Jour.

 

 

Voici comment les Normands soignent les blessures, selon la nature de celles-ci. Quand un guerrier est blessé à une extrémité, soit au bras ou à la jambe, on lui fait une ligature et on place des linges bouillis sur la plaie pour la couvrir. On m’a dit également qu’ils mettaient des toiles d’araignée ou des brins de laine dans l’entaille pour épaissir le sang et l’empêcher de couler ; cela, je ne l’ai jamais vu.

Quand un guerrier est blessé à la tête ou au cou, les femmes esclaves lavent, puis examinent la plaie. Si la peau est déchirée, mais les os blancs intacts, elles disent de la blessure : « Ce n’est rien. » Mais si les os sont fêlés ou cassés de quelque façon, elles disent : « Sa vie s’écoule et sera bientôt partie. »

Quand un guerrier est blessé à la poitrine, elles lui tâtent les mains et les pieds ; si ceux-ci sont chauds, elles disent de la blessure : « Ce n’est rien. » Mais, si le guerrier crache ou vomit du sang, elles disent : « Il parle en sang », et tiennent son cas pour très grave. Cet homme peut mourir ou ne pas mourir de cette maladie du « parler en sang », cela dépend de son destin.

 

 

 

 

 

Les Normands nettoient les plaies avec de l’eau de mer : ils croient que celle-ci possède plus de vertus curatives que l’eau de source. Cette opération n’a rien d’agréable et, en vérité, je gémis. M’entendant, Rethel rit et dit à une esclave : « Il demeure un Arabe. » J’en ressentis de la honte.

Les gens du Nord pensent que l’urine est une substance admirable et la gardent dans des récipients en bois. D’ordinaire, ils la font bouillir jusqu’à ce qu’elle s’épaississe et pique les narines, puis ils s’en servent pour faire la lessive, surtout celle de vêtements blancs en grosse toile

 

 

 

Le désert de l’effroi

 

Je vis de mes propres yeux que cette brume couvrait le sol en petites poches ou agglomérations, comme de minuscules nuages posés par terre. Ici, l’air était limpide ; là, du brouillard recouvrait le sol, à hauteur d’un genou de cheval, enveloppant les chiens qui disparaissaient à notre vue. Puis, l’instant d’après, le brouillard se dissipait et nous nous retrouvions en terrain dégagé. Tel était le paysage de la lande.

 

 

 

 

Personne ne fit de commentaire. Nous poursuivîmes rapidement notre chemin. Les guerriers tirèrent leurs épées et les tinrent prêtes. Or voici une qualité des Normands ; plus tôt, ils avaient manifesté de la crainte, mais depuis qu’ils étaient entrés dans le domaine des wendols et se trouvaient plus près de la cause de leur frayeur, ils avaient cessé d’avoir peur. Ainsi semblent-ils faire toute chose à l’envers, et d’une façon déroutante car, en vérité, ils paraissaient à l’aise maintenant. Seuls les chevaux étaient de plus en plus récalcitrants.

 

 

 

 

Le conseil du nain

 

 

 Assis avec le nain, il attendait.

« Le grand défi lancé à un héros se trouve dans le cœur et non pas dans l’adversaire, dit le nain. Quelle importance cela aurait-il eu si vous aviez rencontré les wendols dans leur repaire et en aviez tué un grand nombre dans leur sommeil ? Vous auriez pu en tuer beaucoup sans pour cela mettre un terme à la lutte, pas plus que l’amputation des doigts ne tuera un homme. Pour tuer un homme, il faut transpercer la tête ou le cœur. Il en va de même pour les wendols. Tout cela tu le sais ; ce n’est pas moi qui te l’apprendrai. »

 

 

Au lieu de répondre, il baissa la tête.

« Tu as simplement fait l’ouvrage d’un homme et non celui d’un véritable héros, poursuivit le tengol. Un héros fait ce qu’aucun homme n’ose entreprendre. Pour tuer les wendols, tu dois frapper à la tête et au cœur ; tu dois vaincre leur mère dans les grottes tonnantes. »

 

 

 

 

 

Les grottes tonnantes

Tout en chevauchant, je regardai de ma monture en bas, vers la mer

Il était vrai aussi que la perspective de descendre la falaise me contrariait fort. En vérité, voici ce que je ressentais : que je devrais faire n’importe quoi sur la terre, coucher avec une femme qui a ses menstrues, boire dans une coupe en or, manger des excréments de cochon, m’arracher les yeux et même mourir – n’importe laquelle de ces actions plutôt que de descendre cette maudite falaise. J’étais également de mauvaise humeur.

 

 

 

Voici maintenant un aspect véridique de la nature humaine : Buliwyf ayant dit à sa façon que j’étais capable de grimper à la corde, je me mis à le croire aussi et cela me réconforta légèrement. Herger s’en aperçut. Il dit : « Chacun a une peur qui lui est personnelle. Tel homme a peur des espaces clos, tel autre de la noyade ; chacun d’eux se moque de l’autre et le traite de sot. Ainsi, la peur n’est qu’une préférence, tout comme on préfère telle femme à une autre, la viande de mouton à celle du cochon, le chou à l’oignon. Nous disons : la peur est la peur. »

 

 

Je savais parfaitement que les Normands sont courageux à l’excès, mais quand je regardai le précipice au-dessous de nous, mon estomac se retourna dans ma poitrine et je crus que j’allais vomir d’un instant à l’autre. En vérité, la falaise tombait absolument à pic ; elle n’offrait aucune prise pour la main ou pour le pied et elle descendait sur une distance d’environ quatre cents pas. En vérité, les vagues qui se brisaient contre le roc étaient si loin au-dessous de nous qu’elles ressemblaient à des vagues miniatures, minuscules comme dans le plus délicat dessin artistique. Pourtant je savais qu’elles étaient aussi grandes que toutes les autres vagues sur terre une fois que l’on descendait à leur niveau, tout en bas.

 

 

 

 

Enfin elle s’écroula, morte. Buliwyf se tourna vers ses guerriers. Alors nous nous aperçûmes que cette femme, la mère des mangeurs de morts, l’avait blessé. Une épingle en argent, une de ces longues épingles à cheveux, était plantée dans son estomac où elle tremblait à chaque battement de cœur. Buliwyf l’arracha. Un jet de sang s’échappa de sa poitrine, mais Buliwyf ne s’affaissa pas, mortellement blessé : debout, il donna l’ordre de quitter la grotte.

 

 

L’agonie des wendols

 

Herger me dit : « Les wendols arrivent. Ils savent que Buliwyf est mortellement blessé et viennent chercher une dernière vengeance pour le meurtre de leur mère. »

 

 

 

On déposa Buliwyf devant Rothgar. Le roi avait alors pour devoir de prononcer un discours ; le vieil homme, cependant, en fut incapable. Il se contenta de dire : « C’était un guerrier et un héros digne des dieux. Enterrez-le comme un grand roi. » Puis il quitta la salle. Je suppose qu’il avait honte parce qu’il n’avait pas pris part à la bataille. Et aussi parce que son fils Wiglif s’était enfui comme un couard ; maints sujets l’avaient vu et qualifiaient Wiglif de femmelette. Ou peut-être y avait-il une autre raison que j’ignore. En vérité, Rothgar était très vieux.

 

 

 

Le départ du pays du Nord


Je passai quelques semaines de plus en compagnie des guerriers et des seigneurs du royaume de Rothgar. Ce fut là une période agréable : les gens étaient aimables et hospitaliers ; ils me prodiguèrent des soins attentifs et mes blessures guérirent, qu’Allah soit loué. Mais bientôt j’éprouvai le désir de retourner dans mon pays. Je fis savoir au roi Rothgar que j’étais l’émissaire du calife de Bagdad, que je devais remplir la mission dont il m’avait chargé ou encourir son courroux.

 

 

 

 

 

 

Je lui demandai qui il prierait. Il répondit : « Odin, et Frey, et Thor, et Wyrd, et les nombreux autres dieux qui peuvent t’assurer un bon voyage. » Ce sont les noms des dieux des Normands.

Je dis : « Je crois en un seul Dieu : Allah, le Miséricordieux.

— Je le sais. Dans ton pays, un seul dieu suffit peut-être, mais, ici, nous en avons plusieurs et tous ont leur importance. Nous les prierons donc tous pour toi. »

 

 

 

Le manuscrit se termine brusquement là, à la fin d’une page transcrite par les deux seuls mots : nunc fit. Bien qu’il y ait de toute évidence une suite, on ne l’a jamais trouvée. Bien entendu il s’agit là d’un pur hasard historique. Cependant tous les traducteurs ont commenté l’étrange à-propos de cette fin abrupte qui semble indiquer le début d’une nouvelle aventure, un nouveau spectacle étonnant. À cause des raisons les plus arbitraires du dernier millénaire, nous ne les connaîtrons jamais.

 

FIN

 

 

 

 

 

Note factuelle sur
Les mangeurs de morts


Les mangeurs de morts fut conçu à la suite d’un pari. En 1974, mon ami Kurt Villadsen se proposait de préparer un cours universitaire qu’il voulait intituler « Les Grands Raseurs ». Ce cours devait rassembler tous les textes considérés comme essentiels pour la civilisation occidentale, mais qu’en vérité personne ne lit plus à moins d’y être obligé parce qu’ils sont très ennuyeux. Et le premier de ces grands raseurs, selon lui, serait le poème épique Beowulf.

Je contestai ce jugement, arguant que Beovoulf était un récit dramatique et exaltant – et que je pouvais le prouver. Je rentrai chez moi et me mis immédiatement à prendre des notes en vue de la rédaction de ce roman.

Je pris pour point de départ ce courant de la critique universitaire qui considère que la poésie épique et la mythologie s’inspirent de faits réels.

Heinrich Schliemann présuma que l’Iliade racontait une histoire véridique, et découvrit ce qu’il affirma être Troie et Mycènes ; Arthur Evans pensait qu’il y avait du vrai dans le mythe du Minotaure, et découvrit le Palais de Knossos en Crète[4] ; M.I. Finley et d’autres reconstituèrent l’itinéraire d’Ulysse dans l’Odyssée[5] ; Lionel Casson a publié le résultat de ses recherches sur les voyages réels qui ont peut-être servi de base au mythe de Jason et des Argonautes[6]. À partir de cette tradition, il semblait donc raisonnable d’imaginer que Beowulf était également basé à l’origine sur des événements historiques réels.

Evénements embellis par des siècles de tradition orale, et qui ont abouti au récit fantastique que nous lisons aujourd’hui. Mais je pensais qu’il devait être possible d’inverser le processus, et, dépouillant l’histoire de l’invention poétique, de retrouver le noyau dur de l’expérience humaine authentique – à savoir ce qui s’était effectivement passé.

L’idée de découvrir les faits sous la fiction était séduisante mais difficile à mettre en pratique. La recherche moderne ne propose pas de processus objectif pour séparer l’invention poétique des faits réels. Le simple fait d’essayer supposerait d’innombrables décisions subjectives, petites et grandes, à chaque page – et, au bout du compte, tant de décisions arbitraires que le résultat serait inévitablement une nouvelle invention : une fantaisie pseudo-historique moderne sur ce qu’auraient pu être les événements, à l’origine.

 

 

Le concept du manuscrit préexistant court-circuitait les problèmes logiques qui me paralysaient, car ce manuscrit ne serait pas ma création – même si je le créais en fait. Naturellement, il s’agit d’un raisonnement par l’absurde, mais nous en faisons tout le temps. Souvent, les acteurs ne peuvent pas jouer sans un accessoire, une fausse moustache ou quelque autre artifice pour se dissocier du personnage qu’ils interprètent. J’étais engagé dans un processus similaire.

Quel type de narration serait le plus désirable ? Je conclus que le récit le plus utile serait écrit par un étranger – quelqu’un n’appartenant pas à la culture en question, et qui rapporterait les événements objectivement, tels qu’ils s’étaient passés. Mais qui pouvait être cet observateur extérieur ? D’où serait-il venu ?

À la réflexion, je réalisai que je connaissais déjà un tel personnage. Au Xe siècle, un Arabe du nom d’Ibn Fadlan était parti de Bagdad, et, se dirigeant vers le nord, avait atteint ce qui est actuellement la Russie, où il avait été en contact avec des Vikings. Son manuscrit, bien connu des érudits, constitue l’un des témoignages les plus anciens que nous possédions sur la vie et la culture des Vikings[7].



[1] D'autres témoignages contredisent la description que fait Ibn Fadlan de la façon dont les Scandinaves traitaient les esclaves et de leur attitude vis-à-vis de l'adultère. C'est pourquoi certains spécialistes mettent en doute son sérieux en tant qu'observateur social. En fait, il devait y avoir, dans ces domaines, de grandes différences d'une région ou d'une tribu à l'autre.

[2] Ce récit, dans lequel les monstres aperçus sont manifestement des baleines, est sujet à controverse parmi beaucoup d'érudits. Dans le manuscrit de Razi il apparaît tel qu'il est reproduit ici, mais, dans la traduction de Sjögren, il est beaucoup plus bref. De plus, on y montre les Scandinaves comme des plaisantins qui font une farce alambiquée à l'Arabe. Selon Sjögren, ils connaissaient les baleines et les distinguaient des monstres marins. D'autres érudits, dont Hassan, trouvent invraisemblable qu'Ibn Fadlan n'ait jamais entendu parler de ces animaux comme cela semble être le cas ici.

[3] On représente couramment les Scandinaves coiffés de casques à cornes. C'est là un anachronisme : à l'époque d'Ibn Fadlan, cela faisait plus de mille ans, soit depuis l'Age récent du bronze, qu'ils n'en portaient plus.

[4] On trouvera le récit classique des travaux d’Evans et Schliemann dans C. W. Ceram (Kurt W. Marek) : Gods, Graves and Scholars (Dieux, Tombeaux et Savants), Alfred A. Knopf, New York, 1967.

[5] M.I. Finley : The Worlds of Odysseus (Les Mondes d’Ulysse), Viking Press, New York, 1965.

[6] Lionel Casson : The Ancient Mariner s, Sea Farers and Sea Fighters of the Mediterranean in Ancient Times (Les Marins, Navigateurs et Guerriers de la Méditerranée pendant l’Antiquité), Macmillan, New York, 1959.

[7] Parmi les nombreuses publications sur les Vikings destinées au grand public, voir : D.M. Wilson : The Vikings, London 1970 ; J. Bronsted : The Vikings, London, 1955 ; P. Sawyer : The Age of the Vikings (L’Âge des Vikings), London 1962 ; P.G. Foots and D.M. Wilson : 77k Vïking Achievements (Les Réalisations des Vikings), London, 1970 ; certains de ces ouvrages citent des passages du manuscrit d’Ibn Fadlan.

 

 

Moez Lahmédi

moez.lahmedi@voila.fr

 

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