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6 septembre 2012 4 06 /09 /septembre /2012 14:03


AMÉLIE NOTHOMB, Barbe bleue, Albin Michel, 2012

 

 

 

« — Bonjour, mademoiselle. Je suis don Elemirio Nibal y Milcar, j’ai quarante-quatre ans.

— Je m’appelle Saturnine Puissant, j’ai vingt-cinq ans. J’effectue un remplacement à l’École du Louvre.

Elle dit cela avec fierté. Pour une Belge de son âge, un tel poste était inespéré, même à titre temporaire.

— La chambre est à vous, affirma l’homme. »

 

 

«  Enfin, il la mena jusqu’à une porte peinte en noir.

— Ceci est l’entrée de la chambre noire, où je développe mes photos. Elle n’est pas fermée à clef, question de confiance. Il va de soi que cette pièce est interdite. Si vous y pénétriez, je le saurais, et il vous en cuirait. »

 

 

 

«  — Aucune dignité n’arrive à la cheville de la dignité espagnole. Je suis digne à plein temps.

— Et ce soir par exemple, comment manifesterez-vous votre dignité ?

— Je relirai le greffe de l’Inquisition. C’est admirable. Comment a-t-on pu médire de cette instance ?

— Peut-être parce qu’elle pratiquait le meurtre et la torture.

— Le meurtre et la torture se pratiquaient beaucoup plus avant l’Inquisition. Celle-ci était d’abord un tribunal. Chaque personne avait droit à un procès avant son exécution.

— À une parodie de justice, en effet.

— Nullement. Je relis les minutes, c’est de la métaphysique sublime. Quel progrès par rapport à la barbarie antérieure ! Auparavant, une accusation de sorcellerie menait aussitôt au bûcher. Grâce au tribunal de la Sainte Inquisition, la sorcière était soumise à l’ordalie qui pouvait l’innocenter. »

 

 

 

«  — Lire le greffe du tribunal de l’Inquisition doit avoir ses limites, dit-elle. Que lirez-vous ensuite ?

— Je relirai Gracián et Lulle. »

 

 

«  - Quand les gens reviennent de voyage, ils disent : « Nous avons fait les chutes du Niagara. » Il faut pour ces périples une naïveté que je n’ai pas. Voyez-vous, ces gens croient pour de vrai qu’ils ont fabriqué les chutes du Niagara. »

 

 

«  Les femmes sont aussi lassantes que les hommes. Mais avec certaines d’entre elles, l’amour est possible, qui ne lasse pas. Il y a là un mystère. »

 

 

«  Je suis l’un des célibataires les plus convoités du monde. C’est aussi pour cela que je ne sors plus de chez moi. Dans chaque réception mondaine, une embuscade de femmes m’attend. C’est pathétique. »

 

 

 

«  — Les spécialistes vous le diront : aucune aristocratie n’arrive à la cheville de l’espagnole. C’est si vrai que nous avons dû inventer un nouveau mot pour désigner la noblesse de notre pays. 

— La grandesse.

— Vous savez cela, vous ? »

 

 

 

 

«  — Oui, mais chez nous, ces titres ont valeur de monsieur ou madame. Ce qui importe, c’est de faire partie des grands. On dit un grand d’Espagne. Dites un grand de France et vous voyez l’effet comique. »

 

 

 

« Toute union serait une mésalliance. J’ai donc renoncé à me marier. Or dans les mondanités, les femmes espèrent un époux. »

 

 

 

«  Pour les Nibal y Milcar, tous les gens extérieurs à la famille sont des roturiers. Je préfère de loin une roturière comme vous à ces aristocrates autoproclamés que l’on rencontre en France. C’est pathétique, ces gens qui vous racontent qu’ils avaient un ancêtre à Azincourt ou à Bouvines (…) Les Nibal y Milcar descendent des Carthaginois et du Christ. C’est quand même autre chose qu’une petite bataille française. »

 

 

«  — Les gens ne savent pas assez que le Christ était espagnol. (…)  Le Christ a le comportement le plus espagnol du monde. C’est don Quichotte, en mieux. Et vous ne nierez pas que Quichotte est archi-espagnol. »

 

 

« La digestion est un phénomène purement catholique. Tant que le prêtre m’absout, je peux digérer des briques. J’ajouterais que la sainte Espagne a toujours réservé à l’œuf la place qui lui est due. À Barcelone, les religieuses utilisent tant de blancs d’œufs pour raidir leurs voiles que les cuisiniers ont dû apprendre à inventer mille recettes aux jaunes d’œufs. »

 

 

« Rouge et or, bleu et or, même vert et or sont des associations sublimes, mais classiques. Jaune et or, en art, cela n’apparaît pas. Pourquoi ? C’est la couleur même de la lumière, modulée du plus mat au plus brillant. »

 

 

« Vous vous appelez Saturnine Puissant, vous avez vingt-cinq ans et vous êtes belge. Vous êtes née à Ixelles le 1er janvier 1987.

— Vous avez lu le contrat. Permettez-moi de ne pas être épatée.

— Vous étudiez à l’École du Louvre.

— Non. J’enseigne à l’École du Louvre.

— Qu’est-ce qu’une Belge de votre âge peut enseigner à l’École du Louvre ?

— Vous étiez censé m’inventer.

— Vous êtes une spécialiste de Khnopff. Vous enseignez l’art de Khnopff aux Français. »

 

 

«  Vous êtes belle comme une créature de Khnopff. Je vous imagine pourvue d’un corps de guépard. J’adorerais que vous me dévoriez. »

 

 

 

«  — J’ai toujours pensé que les hommes étaient destinés aux sales besognes. Si je me montre si exigeant envers les femmes, c’est parce qu’il y a plus à attendre d’elles. »

 

 

«  Les femmes sont meilleures ou pires que les hommes. C’est La Rochefoucauld qui l’a écrit. »

 

« Les Espagnols ne sont capables que d’idéaliser tragiquement les femmes. Je n’échappe pas à la règle. »

 

 

«  L’argent est chose misérable et je ne le respecte pas. L’or est sacré. »

 

 

«  Chacun place ses secrets où il veut. »

 

« Hélas, la déception ne guérit pas de l’amour. »

 

 

«  Cela s’appelle la jeunesse (…) On se sent indestructible et soudain, il suffit d’un rien – on sait aussitôt que c’est terminé. »

 

 

«  L’inventeur du champagne rosé a réussi le contraire de la quête des alchimistes : il a transformé l’or en grenadine. »

 

 

« Un gemmail, c’est un vitrail en pierres précieuses. »

 

 

«  L’athénée, reprit Saturnine, c’est l’école secondaire, en Belgique.

— Quel mot admirable ! Vous avez donc été placées toutes les deux sous l’égide d’Athéna.

— En effet, dit Saturnine. Athéna, déesse de l’intelligence. Méfiez-vous, don Elemirio. »

 

 

«  L’amour est une question de foi. La foi est une question de risque. Je ne pouvais pas supprimer ce risque. C’est ce que Dieu a fait au Jardin. Il a aimé sa créature au point de ne pas supprimer le risque. »

 

 

— « Aimer, c’est accepter d’être Dieu. »

 

 

— Non. Dieu n’est pas toujours aimé. Mais vous, vous êtes trop sublime pour ne pas aimer Dieu.

— Adoptons votre logique. Si je vous aimais, j’accepterais aussi d’être Dieu. Et si j’étais Dieu, je vous enverrais en enfer, auquel je ne crois pas, mais auquel vous croyez.

— Non, si vous étiez Dieu, vous auriez pitié de moi. »

 

 

— « J’ai horreur de l’indiscrétion. C’est une bassesse. (…) Et pourtant, il y a pire que l’indiscrétion. Il y a ceux qui se croient autorisés à châtier les indiscrets. »

 

 

« — Que signifie Elemirio ?

— Je l’ignore. Les étymologies arabes sont si difficiles à saisir. »

 

 

« — Parmi mes qualités, vous avez oublié de mentionner que je suis l’homme le plus noble du monde.

— Je range ça au nombre de vos défauts. En soi, ça m’est égal, mais que vous en soyez si fier, c’est rédhibitoire. Avez-vous confectionné des vêtements pour chacune de vos femmes ?

— Bien sûr. Penser un habit pour un corps et une âme, le couper, l’assembler, c’est l’acte d’amour par excellence. »

 

 

 

 

— Chaque femme appelle un vêtement particulier. Il faut une suprême attention pour le sentir : il faut écouter, regarder. Surtout ne pas imposer ses goûts. »

 

 

 « « Dosis sola facit venenum » : Seule la dose fait le poison ».

 

 

 

« Les femmes, c’est un orchestre. On peut jouir de l’ensemble très longtemps. Et puis, un jour, on décide d’isoler une concertiste. On scrute et soudain, on repère la bassoniste tellement plus gracieuse et on décide de ne plus écouter que sa musique. Même en pleine symphonie, on n’entend plus que le basson. Bientôt, les violons, le piano et les voix résonnent comme une cacophonie et on prie la bassoniste de venir exécuter chez soi un solo éternel. »

 

 

«  L’ambiguïté n’en est que plus grande. Où commence son territoire, où s’arrête celui de l’autre ? Il y a une géographie amoureuse qui vaut les cartographies guerrières. Il me semble que dans un studio, la menace de crise est si puissante que le couple fait d’emblée plus d’efforts : c’est une question de vie ou de mort. »

 

 

 

«  Tout droit implique une sanction en cas d’infraction. C’est ainsi. »

 

 

«  Tomber amoureux est le phénomène le plus mystérieux de l’univers. Ceux qui aiment au premier regard vivent la version la moins inexplicable du miracle : s’ils n’aimaient pas auparavant, c’était parce qu’ils ignoraient l’existence de l’autre.

Le coup de foudre à retardement est le plus gigantesque défi à la raison. »

 

 

 

« Quand on tombe amoureux, on négocie après coup avec soi-même, histoire de voir si on s’autorise cette absurdité. La jeune femme avait eu la malchance de s’éprendre d’un type franchement louche : la négociation fut donc houleuse – et inutile. »

 

 

« Le sinistre « Si vous entriez dans cette chambre, je le saurais et il vous en cuirait » n’était pas une menace, mais un avertissement. Et si cette transgression leur avait porté malheur, don Elemirio n’y était pour rien. Que pouvait-il donc y avoir dans cette satanée chambre noire ? En tout cas, pas les huit cadavres, contrairement à ce qu’elle n’avait pas cessé de penser. Sans doute un secret terrifiant. Pourquoi l’Espagnol n’aurait-il pas le droit d’avoir un secret terrifiant ? »

 

 

 

« Saturnine se demanda s’il était possible de cacher un secret terrifiant sans être coupable. »

 

 

« — J’ai préparé de la zarzuela, dit-il.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Pour simplifier, c’est de la paella sans le riz. Normalement, on y met beaucoup de homard, mais comme nous en avons mangé par deux fois il y a peu, j’ai remplacé cet ingrédient par des asperges.

— Je ne vois pas le rapport.

— Il n’y en a pas. C’est pour souligner l’absurdité du verbe « remplacer ». Le concept de remplacement est à la base du désastre de l’humanité. Regardez Job. »

 

 

 

 

 

« La taxinomie de Casus Belli présente, selon moi, une lacune pour le jaune. C’est la couleur la plus subtile, sans doute parce que c’est celle qui se rapproche le plus de l’or. Amélie Casus Belli distingue 86 jaunes, tous nommés. »

 

 

 

« C’est l’illusion des ignorants, de croire que mêler trois approximations va donner l’idéal. Les mélanges de couleurs aboutissent toujours à d’horribles purées. Il n’y a rien de plus divin que la pureté d’un coloris. »

 

 

— Vous lisez aussi les classiques français ? arriva-t-elle à murmurer pour ne pas déchoir du rôle qu’elle tenait.

— Seulement ceux dont les héros revêtent la fraise, symbole du génie espagnol. Bref, le duc de Nemours porte les couleurs de la princesse de Clèves, et c’est ainsi qu’elle se sait aimée de lui. Plus loin, Nemours l’observe, dans sa chambre, en train de nouer des rubans de ce même jaune autour de la canne qu’elle lui a subtilisée. Ce qui est formidable, c’est qu’il trouve aussitôt la traduction exacte de son comportement : elle est amoureuse de lui. Je suis persuadé qu’il s’agit du jaune asymptotique que je viens de réinventer. »

 

 

« N’est-ce pas ma plus grande vertu ? Quoi de plus assommant que ces photographes qui tiennent absolument à vous montrer leurs œuvres ? Si encore ils appelaient cela ainsi. Mais non, ils ne veulent pas montrer leurs œuvres, ils veulent partager leur travail. C’est insupportable. »

 

 

 

« La vraie preuve d’amour ne consiste pas à multiplier les images, mais à en créer une seule, parfaite. »

 

 

« …. un photographe. C’est l’art auquel le secret convient le mieux. Un musicien ou un chorégraphe souffrirait, je crois, de ne pas partager sa création. Un écrivain aime qu’on lui parle de ses textes. Le photographe ne jouit jamais autant que de son propre regard. »

 

 

 

« Quelle conception autiste de la photographie !

— Tous les photographes sont autistes. S’ils en étaient conscients, ils nous épargneraient bien des vernissages. »

 

 

« Le but de l’amour me semble d’aboutir à une photo, une seule, absolue, de la femme aimée. Et le but de la photographie est de révéler l’amour que l’on éprouve en une seule image. »

 

 

 

 

« Le Polaroïd au service des dogmes chrétiens, c’est vous tout craché. Et le Hasselblad, quel dogme illustre-t-il ?

— L’immortalité de l’âme, répondit-il comme une évidence. Et la résurrection des corps. »

 

 

 « J’ai voulu que vous ne soyez pas un assassin. Je suis une idiote dans le style d’aujourd’hui. Récemment, un best-seller mondial a prétendu qu’il y avait des vampires gentils et innocents. Les gens ne sont jamais aussi contents, désormais, que quand on leur affirme que le mal n’existe pas. Mais non, les méchants ne sont pas de vrais méchants, le bien les séduit, eux aussi. Quelle espèce de crétins abâtardis sommes-nous devenus pour gober et aimer ces théories à la noix ? »

 

 

 « Photographier une vivante, c’est trop difficile, cela bouge sans cesse. »

 

 

« - Quel est l’intérêt de photographier une morte ?

— Le rôle de l’art est de compléter la nature et le rôle de la nature est d’imiter l’art. La mort est la fonction que la nature a inventée dans le but d’imiter la photographie. Et les hommes ont inventé la photographie pour capter ce formidable arrêt sur image qu’est l’instant du trépas. À se demander quel sens pouvait avoir la mort avant Nicéphore Niepce »

 

« Je me suis installé au lit avec l’Ars magna de Lulle. Personnellement, je préfère le lire en latin. Hélas, je ne lis pas l’arabe. Son catalan est magnifique, mais je suis ce Catalan qui a choisi d’être espagnol, aussi ai-je un problème avec la belle langue catalane. L’Ars magna est l’une de mes lectures favorites. Aucun texte n’aborde à ce point de plain-pied le sublime. Kant a écrit le Traité du sublime : titre grandiose mais qui ne tient pas ses promesses. Lulle a l’audace si naturelle d’en parler directement, par la grâce de l’alchimie, dont on ne dira jamais assez qu’elle est la plus haute trouvaille mystique de tous les temps. Bref, l’Ars magna m’a englouti pendant cinq heures ».

 

 

 

« Quand on vit l’amour fou, c’est toujours trop court. Je pourrais vous raconter les détails de mes huit semaines avec Proserpine, mais je crains de vous lasser. L’amour est passionnant pour ceux qui l’éprouvent ; pour les autres, quelle scie ! »

 

 

 « N’est pas Œdipe qui veut, laissons faire le hasard. »

 

 "On ne trouve rien quand on cherche. »

 

 

 

« La couleur, qu’est-ce que c’est ? Une sensation produite par les radiations de la lumière. On peut vivre sans : certains daltoniens ne perçoivent que le noir et le blanc et ne sont pas moins bien informés que les autres. En revanche, ils sont privés d’une volupté fondamentale. La couleur n’est pas le symbole du plaisir, c’est le plaisir ultime. C’est tellement vrai qu’en japonais, « couleur » peut être synonyme d’« amour ». »

 

 

 

« La béatitude de l’amour ressemble à celle que chacun éprouve en présence de sa couleur préférée. »

 

 

 

« Je ne suis pas un fou, mais un homme épris d’absolu, confronté par neuf fois à une question terrible : quelle est la juste frontière entre l’aimée et soi ? »

 

 

« Toute chose vivante aspire à son exultation maximale. »

 

 

 

 

" Plus il la photographiait, plus elle sentait monter, à la surface de sa peau, une énergie qui jaillissait par salves. Comme il travaillait à l’argentique, la séance ne fut pas gâchée par l’immédiateté du résultat : l’œuvre a besoin du mystère de l’attente. Il est bon, quand on crée, de ne pas nier le temps. »

 

 

« La vivante contempla longuement les portraits. Les photos étaient trop réussies, ce qui prouvait que quelque chose clochait. Ce détail s’appelait la mort. Ces beaux visages féminins étaient figés par un vernis dont la puissance irradiait le malaise. »

 

La couleur est la part aristocratique de chacune. Et ceci est votre place, dit-il en désignant le pan de mur inoccupé. »

 

 

 

« Savez-vous quel est le nom de couleur qui apparaît le plus dans la Bible ?

— Je l’ignore.

— C’est l’or. C’est vous, ma bien-aimée. »

 

 

 

« Au clochard qui lui demandait pourquoi elle avait l’air si triste, elle répondit :

— C’est parce que je m’appelle Saturnine. »

 

 

 

« À l’instant précis où don Elemirio mourut, Saturnine se changea en or ».

 

FIN

 

 

 

 

 

Moez Lahmédi,

moez.lahmedi@voila.fr

 

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6 septembre 2012 4 06 /09 /septembre /2012 10:19
Jorge Luis Borges, "L’Écriture du Dieu", nouvelle publiée dans L’Aleph (Titre original : El Aleph), 

 

coll "L'Imaginaire", Gallimard, 1967 (Traduction française :Roger Caillois et René L.-F. Durand)


 

La prison est profonde. Elle est en pierre. Sa forme est celle d’une demi-sphère presque parfaite ; le sol, qui est aussi en pierre, l’arrête un peu avant le plus grand cercle, ce qui accentue de quelque manière les sentiments d’oppression et d’espace. Un mur la coupe en son milieu. Il est très haut, mais n’atteint pas la partie supérieure de la coupole. D’un côté, il y a moi, Tzinacán, mage de la pyramide de Qaholom, qui fut incendiée par Pedro de Alvarado ; de l’autre, il y a un jaguar qui mesure à pas égaux et invisibles le temps et l’espace de sa cellule. Au ras du sol, une large fenêtre munie de barreaux s’ouvre dans le mur central. À l’heure sans ombre [midi], on ouvre une trappe dans le haut et un geôlier, que les années ont petit à petit effacé, manœuvre une poulie de fer et nous descend à l’extrémité d’un câble des cruches d’eau et des morceaux de viande. La lumière pénètre alors dans l’oubliette ; c’est le moment où je peux voir le jaguar.

Je ne sais plus le nombre des années que j’ai passées dans la ténèbre. Moi qui autrefois fus jeune et qui pouvais marcher dans cette prison, je ne fais plus autre chose qu’attendre, dans l’attitude de ma mort, la fin que les dieux me destinent. Avec le profond couteau de silex, j’ai ouvert la poitrine des victimes. Maintenant je ne pourrai pas sans l’aide de la magie me lever de la poussière.

La veille de l’incendie de la pyramide, des hommes qui descendirent de hauts chevaux me tourmentèrent avec des métaux ardents pour que je leur révèle la cachette d’un trésor. Ils renversèrent devant mes yeux la statue du dieu, mais celui-ci ne m’abandonnera pas et je suis resté silencieux dans les tortures. Ils me lacérèrent, me brisèrent, me déformèrent. Puis je me réveillai dans cette prison que je ne quitterai plus durant ma vie de mortel.

Poussé par la nécessité de faire quelque chose, de peupler le temps, je voulus me souvenir, dans cette ombre, de tout ce que je savais. Je gaspillai des nuits entières à me rappeler l’ordre et le nombre de certains serpents de pierre, la forme d’un arbre médicinal. De cette manière, je mis en fuite les années et je pris possession de tout ce qui m’appartenait. Une nuit, je sentis que j’approchais d’un souvenir précieux : avant de voir la mer, le voyageur perçoit une agitation dans son sang. Quelques heures après, je commençai à entrevoir ce souvenir. C’était une des traditions qui concernent le dieu. Prévoyant qu’à la fin des temps se produiraient beaucoup de malheurs et de ruines, il écrivit le premier jour de la création une sentence magique capable de conjurer tous ces maux. Il l’écrivit de telle sorte qu’elle parvienne aux générations les plus éloignées et que le hasard ne puisse l’altérer. Personne ne sait où il l’écrivit ni avec quelles lettres, mais nous ne doutons pas qu’elle subsiste quelque part, secrète, et qu’un élu un jour ne doive la lire. Je réfléchis alors que nous nous trouvions, comme toujours, à la fin des temps et que ma condition de dernier prêtre du dieu me donnerait peut-être le privilège de déchiffrer cette écriture. Le fait que les murs d’une prison m’entouraient ne m’interdisait pas cette espérance. Peut-être avais-je vu des milliers de fois l’inscription à Qaholom et il ne m’avait manqué que de la comprendre.

Cette pensée me donna du courage, puis me plongea dans une espèce de vertige. Sur toute l’étendue de la terre, il existe des formes antiques, des formes incorruptibles et éternelles. N’importe laquelle d’entre elles pouvait être le symbole cherché ; une montagne pouvait être la parole du dieu, ou un fleuve, ou l’empire, ou la disposition des astres. Mais, au cours des siècles, les montagnes s’usent et le cours d’un fleuve dévie, et les empires connaissent des changements et des catastrophes, et la figure des astres varie. Jusque dans le firmament, il y a mutation. La montagne et l’étoile sont des individus, et les individus passent. Je cherchai quelque chose de plus tenace, de moins vulnérable. Je pensai aux générations des céréales, des herbes, des oiseaux, des hommes. Peut-être la formule était-elleécrite sur mon visage et j’étais moi-même le but de ma recherche. À ce moment, je me souvins que le jaguar était un des attributs du dieu.

Alors la piété emplit mon âme. J’imaginai le premier matin du temps. J’imaginai mon dieu confiant son message à la peau vivante des jaguars qui s’accoupleraient et s’engendreraient sans fin dans les cavernes, dans les plantations, dans les îles, afin que les derniers hommes le reçoivent. J’imaginai ce réseau de tigres, ce brûlant labyrinthe de tigres, répandant l’horreur dans les prés et les troupeaux, pour conserver un dessin. La cellule adjacente contenait un jaguar. Dans ce voisinage j’aperçus la confirmation de ma conjecture et une secrète faveur.

Je passai de longues années à apprendre l’ordre et la disposition des taches. Chaque aveugle journée me consentait un instant de lumière et je pouvais alors fixer dans ma mémoire les formes noires qui marquaient le pelage jaune. Quelques-unes figuraient des points, d’autres formaient des raies transversales sur la face intérieure des pattes ; d’autres, annulaires, se répétaient. Peut-être était-ce un même son ou un même mot. Beaucoup avaient des bords rouges.

Je ne dirai pas mes fatigues et ma peine. Plus d’une fois, je criai aux murs qu’il était impossible de déchiffrer un pareil texte. Insensiblement, l’énigme concrète qui m’occupait me tourmenta moins que l’énigme générique que constitue une sentence écrite par un dieu. « Quelle sorte de sentence, me demandais-je, devait formuler une intelligence absolue ? » Je réfléchis que, même dans les langages humains, il n’y a pas de proposition qui ne suppose pas l’univers entier. Dire « le tigre », c’est dire les tigres qui l’engendrèrent, les cerfs et les tortues qu’il dévora, l’herbe dont se nourrissent les cerfs, la terre qui fut la mère de l’herbe, le ciel qui donna le jour à la terre. Je réfléchis encore que, dans le langage d’un dieu, toute parole énoncerait cet enchaînement infini de faits, et non pas d’un mode implicite, mais explicite, et non pas une manière progressive, mais instantanée. Avec le temps, la notion même d’une sentence divine me parut puérile et blasphématoire. « Un dieu, pensai-je, ne doit dire qu’un seul mot et qui renferme la plénitude. Aucune parole articulée par lui ne peut être inférieure à l’univers ou moins complète que la somme du temps. Les pauvres mots ambitieux des hommes, tout, monde, univers, sont des ombres, des simulacres de ce vocable qui équivaut à un langage et à tout ce que peut contenir un langage. »

Un jour ou une nuit – entre mes jours et mes nuits, quelle différence y a-t-il ? – je rêvai que, sur le sol de ma prison, il y avait un grain de sable. Je m’endormis de nouveau, indifférent. Je rêvai que je m’éveillais et qu’il y avait deux grains de sable. Je me rendormis et je rêvai que les grains de sable étaient trois. Ils se multiplièrent ainsi jusqu’à emplir la prison, et moi, je mourais sous cet hémisphère de sable. Je compris que j’étais en train de rêver, je me réveillai au prix d’un grand effort. Me réveiller fut inutile : le sable m’étouffait. Quelqu’un me dit : « Tu ne t’es pas réveillé à la veille, mais à un songe antérieur. Ce rêve est à l’intérieur d’un autre, et ainsi de suite à l’infini, qui est le nombre des grains de sable. Le chemin que tu devras rebrousser est interminable ; tu mourras avant de t’être réveillé réellement. »

Je me sentis perdu. Le sable me brisait la bouche, mais je criai : « Un sable rêvé ne peut pas me tuer et il n’y a pas de rêves qui soient dans d’autres rêves. » Une lueur me réveilla. Dans la ténèbre supérieure, se dessinait un cercle de lumière. Je vis les mains et le visage du geôlier, la poulie, la corde, la viande et les cruches.

Un homme s’identifie peu à peu avec la forme de son destin ; un homme devient à la longue ses propres circonstances. Plus qu’un déchiffreur ou un vengeur, plus qu’un prêtre du dieu, j’étais un prisonnier. De l’infatigable labyrinthe de rêves, je retournai à la dure prison comme à ma demeure. Je bénis son humidité, je bénis son tigre, je bénis le soupirail, je bénis mon vieux corps douloureux, je bénis l’obscurité de la pierre.

Alors arriva ce que je ne puis oublier ni communiquer. Il arriva mon union avec la divinité, avec l’univers (je ne sais si ces deux mots diffèrent). L’extase ne répète pas ses symboles. L’un a vu Dieu dans un reflet, l’autre l’a perçu dans une épée ou dans les cercles d’une rose. J’ai vu une Roue très haute qui n’était pas devant mes yeux, ni derrière moi ni à mes côtés, mais partout à la fois. Cette Roue était faite d’eau et aussi de feu et elle était, bien qu’on en distinguât le bord, infinie. Entremêlées, la constituaient toutes les choses qui seront, qui sont et qui furent. J’étais un fil dans cette trame totale, et Pedro de Alvarado, qui me tortura, en était un autre. Là résidaient les causes et les effets et il me suffisait de voir la Roue pour tout comprendre, sans fin. Ô joie de comprendre, plus grande que celle d’imaginer ou de sentir ! Je vis l’univers et je vis les desseins intimes de l’univers. Je vis les origines que raconte le Livre du Conseil. Je vis les montagnes qui surgirent des eaux. Je vis les premiers hommes qui étaient de la substance des arbres. Je vis les jars qui attaquèrent les hommes. Je vis les chiens leur déchirant le visage. Je vis le dieu sans visage qui est derrière les dieux. Je vis des cheminements infinis qui formaient une seule béatitude et, comprenant tout, je parvins aussi à comprendre l’écriture du tigre.

C’est une formule de quatorze mots fortuits (qui paraissent fortuits). Il me suffirait de la prononcer à voix haute pour devenir tout-puissant. Il me suffirait de la prononcer pour anéantir cette prison de pierre, pour que le jour pénètre dans ma nuit, pour être jeune, pour être immortel, pour que le tigre déchire Alvarado, pour que le couteau sacré s’enfonce dans les poitrines espagnoles, pour reconstruire la pyramide, pour reconstituer l’empire. Quarante syllabes, quatorze mots, et moi, Tzinacán, je gouvernerais les terres que gouverna Moctezuma. Mais je sais que je ne prononcerai jamais ces mots parce que je ne me souviens plus de Tzinacán.

Que meure avec moi le mystère qui est écrit sur la peau des tigres. Qui a entrevu l’univers, qui a entrevu les ardents desseins de l’univers ne peut plus penser à un homme, à ses banales félicités ou à ses bonheurs médiocres, même si c’est lui cet homme. Cet homme a été lui, mais, maintenant, que lui importe ? Que lui importe le sort de cet autre, que lui importe la patrie de cet autre, si lui, maintenant, n’est personne ? Pour cette raison, je ne prononce pas la formule ; pour cette raison, je laisse les jours m’oublier, étendu dans l’obscurité.

 

 

(Traduit par Roger Caillois.)

 

 

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6 septembre 2012 4 06 /09 /septembre /2012 09:58

 

Wilhelm Reich, Écoute, petit homme !, illustré par William Steig, Payot, 1999. (Extraits)

 

 

 

 

 

 

« Un médecin, un cordonnier, un technicien, un éducateur doit connaître ses faiblesses s'il veut travailler et gagner sa vie. Depuis quelques années, tu as commencé à assumer le gouvernement de la terre. L'avenir de l'humanité dépend donc de tes pensées et de tes actes. Mais tes professeurs et tes maîtres ne te disent pas ce que tu penses et ce que tu es réellement ; personne n'ose formuler sur toi la seule critique qui te rendrait capable de prendre en main ta propre destinée. Tu n'es "libre" que dans un sens bien déterminé : libre de toute préparation à la maîtrise de ta propre vie, libre de toute autocritique. Jamais je n'ai entendu dans ta bouche cette plainte : "Vous prétendez faire de moi mon propre maître et le maître du monde, mais vous ne me dites pas comment on peut se maîtriser, vous ne me révélez pas mes erreurs dans ma façon de faire, de penser et d'agir ! »

 

 

 

 

«  " Tu es un petit homme moyen !" Réfléchis bien au double sens de ces deux mots, "petit" et "moyen"... Ne te sauve pas. Aie le courage de te regarder toi-même ! »

 

 

 

«  Tu te distingues par un seul trait des hommes réellement grands : le grand homme a été comme toi un petit homme, mais il a développé une qualité importante : il a appris à voir où se situait la faiblesse de sa pensée et de ses actions. Dans l'accomplissement d'une grande tâche il a appris à se rendre compte de la menace que sa petitesse et sa mesquinerie faisaient peser sur lui. Le grandhomme sait quand et en quoi il est un petit homme. Le petit homme ignore qu'il est petit et il a peur d'en prendre conscience. Il dissimule sa petitesse et son étroitesse d'esprit derrière des rêves de force et de grandeur, derrière la force et la grandeur d'autres hommes. Il est fier des grands chefs de guerre, mais il n'est pas fier de lui. Il admire la pensée qu'il n'a pas conçue, au lieu d'admirer celle qu'il a conçue. Il croit d'autant plus aux choses qu'il ne les comprend pas, et il ne croit pas à la justesse des idées dont il saisit facilement le sens. »

 

 

 

« Je t'ai reproché ton incapacité à t'emparer de ce qui t'appartient, à mettre la main sur ce que tu as conquis de haute lutte sur les barricades à Paris et à Vienne, par l'émancipation des Etats-Unis, par la révolution russe. Or, Paris a abouti à Pétain et à Laval, Vienne à Hitler, la Russie à Staline, et l'indépendance américaine pourrait fort bien se terminer par le régime d'un K.K.K. Tu as mieux su conquérir la liberté que la garder pour toi et pour les autres. Cela je le savais depuis longtemps. Mais je ne comprenais pas pourquoi, à peine sorti du marasme, tu t'es enfoncé dans un autre, pire que le premier. Mais peu à peu et en tâtonnant, j'ai découvert ce qui faisait de toi un esclave ! TU ES TON PROPRE ARGOUSIN. Tu es le seul et unique responsable de ton esclavage. Toi et personne d'autre ! »

 

 

 

 

 

«  Pour ne plus être l'esclave d'un seul maître et devenir celui de n'importe qui, il faut d'abord se débarrasser de l'oppresseur individuel, mettons du tsar. Or, on ne saurait accomplir ce meurtre politique sans un idéal de liberté et sans mobiles révolutionnaires. On fonde donc un parti révolutionnaire de libération sous la conduite d'un homme réellement grand, mettons Jésus, Marx, Lincoln ou Lénine. Le vrai grand homme prend très au sérieux ta liberté. Pour te l'assurer sur le plan pratique, il est obligé de s'entourer d'une nuée de petits hommes, d'aides et d'hommes de main, puisqu'il ne peut accomplir tout seul cette oeuvre gigantesque. »

 

 

 

«  C'est pourquoi j'ai peur de toi, petit homme, une peur mortelle ! Car c'est de toi que dépend le sort de l'humanité. Et j'ai peur parce que tu ne fuis rien autant que toi-même. Tu es malade, petit homme, très malade. Ce n'est pas ta faute. Mais il ne tient qu'à toi de te débarrasser de ton mal. Tu te serais débarrassé depuis longtemps de tes oppresseurs si tu n'avais toléré et parfois soutenu activement l'oppression. Aucune force de police au monde ne serait assez puissante pour te supprimer s'il y avait, dans ta vie quotidienne, seulement une étincelle de respect de toi-même, si tu avais la conviction intime que sans toi, la vie ne continuerait pas un seul jour. Est-ce que ton "libérateur" te l'a dit ? Non ! Il t'a appelé le "prolétaire du monde" mais il ne t'a pas dit que tu étais seul responsable de ta vie (et non de "l'honneur de la patrie"). »

 

 

« Tu répliques: "Avant de te faire confiance, je voudrais connaître ta philosophie de la vie !"

Or, si je t'exposais ma philosophie de la vie, tu te précipiterais chez le procureur général, tu alerterais la "Commission des activité anti-américaines", le F.B.I, le Guépéou, la "Yellow Press", le "Ku-Klux-Klan", les "leaders des Prolétaires du Monde"... ou bien alors, tu prendrais simplement le large...

Je ne suis ni rouge, ni noir, ni blanc, ni jaune.

Je ne suis ni Chrétien, ni Juif, ni Mahométan, ni Mormon, ni polygame, ni homosexuel, ni anarchiste, ni boxeur.

J'embrasse ma femme parce que je l'aime et que je la désire, et non parce que je suis l'heureux propriétaire d'un certificat de mariage ou parce que je souffre de frustration sexuelle.

Je ne frappe pas les enfants, je ne vais pas à la pêche, je ne tue pas les chevreuils ou les lapins. Mais je suis un tireur d'élite et j'ai l'habitude de faire mouche.

Je ne joue pas au bridge et je ne donne pas de réceptions pour répandre mes théories. Si ma doctrine est juste, elle se répandra toute seule.

Je ne soumets pas mes oeuvres à quelque médecin d'un service d'état, à moins qu'il connaisse mieux la matière que moi. Et je décide seul qui a bien compris mes découvertes et ses prolongements. Je respecte toutes les lois raisonnables, mais je combats les lois dépassées ou déraisonnables (ne te précipite pas chez le procureur général, petit homme ; car il fait la même chose s'il est honnête).

Je voudrais que les enfants et les adolescents puissent connaître le bonheur et l'amour physique et en jouir sans le moindre danger.

Je ne pense pas qu'être religieux au sens fort et authentique du terme implique la destruction de la vie sexuelle et le rétrécissement et la paralysie du corps et de l'âme. »

 

 

 

 

« J'ai très peur de toi, petit homme. Il n'en a pas toujours été ainsi. Car j'ai été moi-même un petit homme, parmi des millions d'autres petits hommes. Puis je suis devenu un savant et un psychiatre, et je me suis rendu compte combien tu es malade et combien ta maladie te rend dangereux. J'ai appris que c'est ta maladie émotionnelle et non une puissance externe qui t'opprime à toute heure de la journée, même si aucune pression extérieure ne s'exerce contre toi. Tu te serais depuis longtemps débarrassé des tyrans si tu étais toi-même animé d'une vie interne en bonne santé. Tes oppresseurs se recrutent dans tes propres rangs, alors qu'ils provenaient naguère des couches supérieures de la société. Ils sont même plus petits que toi, petit homme. Car il faut une bonne dose de bassesse pour connaître d'expérience ta misère et pour s'en servir ensuite pour mieux t'exploiter et mieux t'opprimer. »

 

 

 

«  Mais tu n'es pas exclusivement petit, petit homme ! Je sais que tu connais de "grands moments", des moments d' "extase", d' "élévation", d' "ascension". Mais tu n'as pas l'énergie de t'élever sans arrêt, de monter toujours plus haut. Tu as peur de persévérer, tu as peur de la hauteur et de la profondeur.

Nietzsche t'a dit tout cela bien mieux que moi, il y a longtemps. Mais il n'a pas dit pourquoi tu es ainsi fait. Il a essayé de faire de toi un "surhomme", un "Übermensch" capable de surmonter ce qu'il y a d'humain en toi. Ce surhomme est devenu ton "Führer Hitler"; quant à toi, tu es resté le "soushomme", l'"Untermensch". »

 

 

 

« Tu cherches le bonheur, mais tu préfères ta sécurité, même au prix de ta colonne vertébrale, même au prix de ta vie. Comme tu n'as jamais appris à créer le bonheur, à en jouir et à le conserver, tu ignores le courage de l'homme droit. Tu écoutes à la radio les slogans publicitaires sur des laxatifs, des dentifrices, des déodorants. Mais tu n'entends pas la musique de la propagande. Tu ne te rends pas compte de la stupidité incommensurable et du goût détestable de ces choses destinées à capter ton attention. As-tu jamais prêté l'oreille aux plaisanteries que l'animateur d'un club de nuit fait sur ton compte, sur lui-même, sur le monde rétréci et misérable ? Ecoute la publicité sur un laxatif et tu sauras qui tu es et comment tu es. »

 

 

 

« Tu vénères l'Enfant-Jésus. Or, l'Enfant-Jésus est l'enfant d'une mère qui n'avait pas de certificat de mariage. Sans t'en rendre compte, tu vénères dans l'Enfant-Jésus ta propre nostalgie de la liberté sexuelle, petit homme que ta femme mène par le bout du nez ! Tu as fait d'un enfant illégitime le "Fils de Dieu" et tu ne reconnais pas les enfants illégitimes. Puis, dans la foulée de l'apôtre Paul, tu persécutes les enfants nés d'un vrai amour et tu protèges par tes lois religieuses des enfants de la haine. Tu es un petit homme misérable ! »

 

   

«  Tu as le sentiment d'être misérable, petit, puant, impuissant, rigide, vide, sans vie. Tu n'as pas de femme, et si d'aventure tu en as une tu ne désires qu'une chose, la "baiser" pour te prouver à toi que tu es un "mâle". Tu ignores l'amour. Tu es constipé et tu prends des laxatifs. Tu sens mauvais, ta peau est moite; tu ne sens pas l'enfant dans tes bras et tu le traites comme un chiot qu'on peut frapper à loisir. »

 

 

 

«  Tes "facteurs économiques" ne mènent nulle part. Un grand sage s'est tué à la tâche pour te prouver que tu dois améliorer tes conditions économiques si tu veux jouir de la vie ; que des individus affamés sont incapables de promouvoir la culture ; que toutes les conditions d'existence sans exception en font partie ; que tu dois te libérer, toi-même et ta société, de toutes les tyrannies. Cet homme vraiment grand a commis une seule erreur dans son effort de t'éclairer : il a cru que tu était capable d'émancipation, que tu étais capable de protéger ta liberté après l'avoir conquise. Et il a commis une autre erreur : il voulait faire de toi, prolétaire, un "dictateur". Et qu'as tu fait, petit homme, du trésor de connaissances que ce grand homme t'a transmis ? Tu n'as retenu qu'un seul mot : "dictature" ! De tout l'héritage d'un esprit immense et d'un coeur généreux, tu n'as retenu qu'un seul mot : "dictature". Tu as jeté par dessus bord tout le reste, la liberté, la clarté, la vérité, la solution du problème de l'esclavage économique, la méthode permettant des progrès intellectuels, tout cela, tu l'as jeté par-dessus bord ! Un seul mot mal choisi - encore qu'il contînt une idée judicieuse - s'est niché dans ton esprit, le mot "dictature" ! »

 

 

  

«  Mais tu ne te bornes pas à une attitude passive ; tu le molestes et tu craches. Quand le chercheur a fini par découvrir, après des années de dur labeur, pourquoi tu ne peux rendre heureuse ta femme, tu viens à lui et tu le traites de "sale cochon". Tu ne te rends pas compte qu'en agissant ainsi, tu tentes de refouler le "cochon" en toi et que c'est là la raison de ton manque d'amour. Si le chercheur vient de tirer au clair pourquoi les hommes meurent en grand nombre du cancer et si, d'aventure, tu es un professeur attaché à un institut anticancéreux, bénéficiaire d'un traitement fixe, alors, petit homme, tu accuses le chercheur de charlatanisme ; ou bien tu affirmes qu'il tire trop d'argent de sa découverte ; ou bien tu demandes s'il est par hasard Juif ou étranger ; ou bien tu prétends le mettre sur la sellette pour établir s'il est qualifié pour s'occuper de "ton" problème du cancer que tu es incapable de résoudre; ou bien encore tu préfères laisser mourir des milliers de cancéreux plutôt que d'admettre que lui a trouvé ce dont tu as tant besoin pour sauver la vie de tes malades. »

 

 

 

« Tu es tolérant pour ta propre religion, tu n'es pas tolérant pour les autres. Tu deviens fou furieux quand quelqu'un, au lieu d'adorer un Dieu personnel, adore la nature et s'efforce de la comprendre. Tu veux qu'un conjoint poursuive l'autre en justice, l'accuse d'immoralité et de brutalité, s'il ne veut plus vivre avec lui. Tu ne reconnais pas le divorce par consentement mutuel, petit descendant de grands révolutionnaires ! Car ta propre obscénité t'effraie. Tu voudrais qu'on te présente la vérité dans un miroir où tu ne puisses t'en saisir. Ton chauvinisme est une conséquence de la rigidité de ton corps, de la constipation psychique, petit homme. Je ne dis pas cela pour te tourner en dérision, mais parce que je suis ton ami. Même si tu tues tes amis quand ils te disent la vérité. »

 

 

«  Tu aspires à l'amour, tu aimes ton travail, tu en tires ta subsistance ; ton travail se fonde sur mon savoir et sur celui d'autres hommes. L'amour, le travail, la connaissance n'ont pas de patrie, pas de tarifs douaniers, pas d'uniformes. Ils sont internationaux, universels, et tout le monde les comprend.

Mais tu préfères rester un petit patriote, car tu as peur d'aimer, d'assumer tes responsabilités, et tu as une peur bleue de connaître. C'est pourquoi tu ne fais qu'exploiter l'amour, le travail et les connaissances des autres : tu es incapable de tout effort créateur personnel. Tu voles le bonheur comme un cambrioleur, la nuit ; tu ne peux voir sans jalousie le bonheur des autres. »

 

 

 

« Toi, petit homme, tu as tout construit sur le sable : ta maison, ta vie, ta culture, ta civilisation, ta science, ta technique, ton amour et l'éducation de tes enfants. Tu ne le sais pas, tu ne veux pas le savoir, tu tues le grand homme qui te dit la vérité. Puis, accablé et miséreux, tu poses sans arrêt les mêmes questions »

 

 

 

«  C'est parce que tu rejettes ta responsabilité que ta maison est construite sur du sable. Le plafond s'écroule, mais tu as ton "honneur de prolétaire" ou ton "honneur national". Le plancher cède sous tes pieds, mais tu ne cesses de hurler: "Heil, vive le Führer, vive l'honneur allemand, russe, juif !"

La tuyauterie éclate, ton enfant est sur le point de se noyer, mais tu continues à préconiser la manière forte en matière d'éducation. Ta femme est alitée, atteinte de pneumonie, mais toi, petit homme, tu rejettes comme une "invention juive" l'idée de construire ta maison sur du roc. »

 

 

 

 

 

«  La réponse, la voici : il faut construire ta maison sur du rocher. Ce rocher c'est ta propre nature que tu as tuée en toi, l'amour physique de ton enfant, le rêve d'amour de ta femme, le rêve de ta propre vie quand tu avais seize ans. Troque donc tes illusions contre quelques grains de vérité. Envoie au diable tes politiciens et tes diplomates. Ne te soucie pas de ton voisin mais écoute la voix qui est au fond de toi-même. Au lieu d'assister à l'exécution de tes bourreaux et de tes pendus, fais promulguer une loi pour la sauvegarde de la vie humaine et des biens des hommes. Une telle loi serait une partie du rocher sur lequel tu pourrais construire ta maison. Protège l'amour de tes petitsenfants contre les attaques d'hommes et de femmes insatisfaits et lascifs. Poursuis en justice la vieille fille médisante, mets-la au pilori ou envoie-la, à la place des jeunes garçons et des jeunes filles coupables d'aimer, dans un établissement d'éducation surveillée. Renonce à dépasser ton exploiteur dans l'art d'exploiter les gens si tu as la chance d'occuper une position de cadre. Jette ton habit de cérémonie et ton huit-reflets aux orties et étreins ta femme sans demander un certificat t'y autorisant. Va voir d'autres gens dans d'autres pays, car ils vivent comme toi, ils ont comme toi des qualités et des défauts. Laisse pousser ton enfant tel que la nature (ou "Dieu") l'a fait ! N'essaie pas de faire mieux que la nature. Efforce-toi plutôt de la comprendre et de la protéger. Va à la bibliothèque plutôt qu'à un combat de boxe, visite des pays étrangers plutôt que Coney Island. Et surtout, RAISONNE D'UNE MANIERE CORRECTE, écoute ta voix intérieure qui te guide en douceur. Tu es le maître de ta vie. Ne fais confiance à personne, et moins encore aux leaders que tu as élus. SOIS TOI-MÊME ! Beaucoup de grands hommes t'ont donné ce conseil. »

 

 

 

« Partout où tu as installé tes petits Führer, on exploite mieux qu'il y a cent ans tes forces vives, on pousse plus loin le mépris brutal de ta vie, on fait fi de tous tes droits ! »

 

 

 

« Tu es lâche, tu as toujours été lâche. Tu tenais le bonheur de l'humanité entre tes mains, tu as tout gaspillé. Tu as mis au monde des Présidents, tu leur as donné ta mentalité mesquine. Ils se font photographier et reproduire sur des médailles, ils sourient en permanence, mais ils n'osent appeler la vie par son nom, petite fille de la Révolution ! Tu portais le monde dans tes mains, et tu as lâché des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki; à vrai dire, c'est ton fils qui les a lâchées. Tu as lâché ta pierre tombale, petite femme rongée par le cancer. Avec une seule bombe, tu as expédié dans le silence du tombeau ta classe et ta race toute entière. »

 

 

«  Je suis incapable de te tirer du bourbier. Tu es le seul qui puisses le faire. »

 

 

« La première chose que tu ne feras plus sera de dire que tu es le petit homme sans opinion ; tu ne diras plus : "Qui suis-je pour avoir..." Tu as une opinion personnelle et tu auras honte à l'avenir de l'ignorer, de ne pas la défendre, de ne pas l'exprimer. »

 

 

 

«  Lorsque tu sauras, petit homme, que tu es quelqu'un, que tu as une opinion personnelle, judicieuse, que ton champ et ton usine sont au service de la vie et non de la mort, tu sauras répondre aussi à la question que tu viens de me poser. Tu n'as pas besoin pour cela de diplomates. Au lieu de crier "heil", au lieu de décorer la tombe du "Soldat Inconnu", au lieu de laisser fouler aux pieds ta "conscience nationale" par le Prince Inflatus et le Maréchal de tous les Prolétaires, tu devrais leur opposer ta confiance en toi et ta conscience d'accomplir un travail utile. »

 

 

 

« Il ne dépend que de toi d'aller ou de ne pas aller à la guerre. Il s'agit simplement de savoir que tu travailles pour la vie et non pour la mort, que tous les petits hommes sur terre te ressemblent en bien et en mal. »

 

 

 

 

« Ta vie sera agréable et sûre lorsque la vie comptera plus à tes yeux que la sécurité, l'amour plus que l'argent, ta liberté plus que la "ligne du parti" ou l'opinion publique ; lorsque l'atmosphère de la musique de Beethoven ou de Bach sera l'atmosphère de ta vie (pour le moment elle s'est réfugiée dans un recoin caché de ton être, petit homme) ; lorsque ta pensée ne sera plus opposée mais accordée à tes sentiments ; lorsque tu prendras conscience à temps de tes dons, lorsque tu apercevras à temps les progrès de l'âge ; lorsque tu vivras les pensée de tes grands hommes et non plus les méfaits de tes grands chefs de guerre ; lorsque les professeurs de tes enfants seront mieux payés que les politiciens ; lorsque tu respecteras plus l'amour entre l'homme et la femme que le certificat de mariage, lorsque tu reconnaîtras tes erreurs de raisonnement tant qu'il sera temps et non après coup comme maintenant ; lorsque tu ressentiras la plénitude en écoutant la vérité et que tu ressentiras du dégoût pour toute formalité ; quand tu comprendras tes compagnons de travail étrangers sans l'intermédiaire de diplomates ; quand ton coeur sera rempli de joie en voyant le bonheur de ta fille, et non de colère ; lorsque tu ne comprendras plus comment tu as pu punir un jour les petits enfants pour avoir touché leurs organes génitaux ; lorsque les physionomies des hommes dans la rue exprimeront la liberté, l'animation et non plus la tristesse et la misère, lorsque les humains ne se promèneront plus sur terre avec des bassins rétractés et rigides, des organes sexuels refroidis. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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5 septembre 2012 3 05 /09 /septembre /2012 12:31
Jean-Jacques ROUSSEAU (1750)
Discours sur les Rousseau.jpgsciences et les arts
Question proposée par l’Académie :
“Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs.”
Discours qui a remporté le prix de l’Académie de Dijon en l’année 1750
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" L'Europe était retombée dans la barbarie des premiers âges. Les peuples de cette partie du monde aujourd'hui si éclairée vivaient, il y a quelques siècles, dans un état pire que l'ignorance. Je ne sais quel jargon scientifique, encore plus méprisable que l'ignorance, avait usurpé le nom du savoir, et opposait à son retour un obstacle presque invincible. Il fallait une révolution pour ramener les hommes au sens commun  ; elle vint enfin du côté d'où on l'aurait le moins attendue. Ce fut le stupide Musulman, ce fut l'éternel fléau des lettres qui les fit renaître parmi nous. La chute du trône de Constantin porta dans l'Italie les débris de l'ancienne Grèce. La France s'enrichit à son tour de ces précieuses dépouilles. Bientôt les sciences suivirent les lettres ; à l'art d'écrire se joignit l'art de penser ; gradation qui paraît étrange et qui n'est peut-être que trop naturelle ; et l'on commença à sentir le principal avantage du commerce des Muses, celui de rendre les hommes plus sociables en leur inspirant le désir de se plaire les uns aux autres par des ouvrages dignes de leur approbation mutuelle."
" L'esprit a ses besoins, ainsi que le corps. Ceux-ci sont les fondements de la société, les autres en sont l'agrément. Tandis que le gouvernement et les lois pourvoient à la sûreté et au bien-être des hommes assemblés, les sciences, les lettres et les arts, moins despotiques et plus puissants peut-être, étendent des guirlandes de fleurs sur les chaînes de fer dont ils sont chargés, étouffent en eux le sentiment de cette liberté originelle pour laquelle ils semblaient être nés, leur font aimer leur esclavage et en forment ce qu'on appelle des peuples policés. Le besoin éleva les trônes ; les sciences et les arts les ont affermis. Puissances de la terre, aimez les talents, et protégez ceux qui les cultivent. Peuples policés, cultivez-les : heureux esclaves, vous leur devez ce goût délicat et fin dont vous vous piquez ; cette douceur de caractère et cette urbanité"
" Telle est la pureté que nos mœurs ont acquise. C'est ainsi que nous sommes devenus gens de bien. C'est aux lettres, aux sciences et aux arts à revendiquer ce qui leur appartient dans un si salutaire ouvrage. J'ajouterai seulement une réflexion ; c'est qu'un habitant de quelque contrée éloignée qui chercherait à se former une idée des mœurs européennes sur l'état des sciences parmi nous, sur la perfection de nos arts, sur la bienséance de nos spectacles, sur la politesse de nos manières, sur l'affabilité de nos discours, sur nos démonstrations perpétuelles de bienveillance, et sur ce concours tumultueux d'hommes de tout âge et de tout état qui semblent empressés depuis le lever de l'aurore jusqu'au coucher du soleil à s'obliger réciproquement ; c'est que cet étranger, dis-je, devinerait exactement de nos mœurs le contraire de ce qu'elles sont "

" Voyez l'Égypte, cette première école de l'univers, ce climat si fertile sous un ciel d'airain, cette contrée célèbre, d'où Sésostris partit autrefois pour conquérir le monde. Elle devient la mère de la philosophie et des beaux-arts, et bientôt après, la conquête de Cambise, puis celle des Grecs, des Romains, des Arabes, et enfin des Turcs.
Voyez la Grèce, jadis peuplée de héros qui vainquirent deux fois l'Asie, l'une devant Troie et l'autre dans leurs propres foyers. Les lettres naissantes n'avaient point porté encore la corruption dans les cœurs de ses habitants ; mais le progrès des arts, la dissolution des mœurs et le joug du Macédonien se suivirent de près ; et la Grèce, toujours savante, toujours voluptueuse, et toujours esclave, n'éprouva plus dans ses révolutions que des changements de maîtres. Toute l'éloquence de Démosthène ne put jamais ranimer un corps que le luxe et les arts avaient énervé."

" Opposons à ces tableaux celui des mœurs du petit nombre des peuples qui, préservés de cette contagion des vaines connaissances ont par leurs vertus fait leur propre bonheur et l'exemple des autres nations. Tels furent les premiers Perses, nation singulière chez laquelle on apprenait la vertu comme chez nous on apprend la science ; qui subjugua l'Asie avec tant de facilité, et qui seule a eu cette gloire que l'histoire de ses institutions ait passé pour un roman de philosophie. Tels furent les Scythes, dont on nous a laissé de si magnifiques éloges. Tels les Germains, dont une plume, lasse de tracer les crimes et les noirceurs d'un peuple instruit, opulent et voluptueux, se soulageait à peindre la simplicité, l'innocence et les vertus. Telle avait été Rome même dans les temps de sa pauvreté et de son ignorance. Telle enfin s'est montrée jusqu'à nos jours cette nation rustique si vantée pour son courage que l'adversité n'a pu abattre, et pour sa fidélité que l'exemple n'a pu corrompre." 

" Ce n'est point par stupidité que ceux-ci ont préféré d'autres exercices à ceux de l'esprit. Ils n'ignoraient pas que dans d'autres contrées des hommes oisifs passaient leur vie à disputer sur le souverain bien, sur le vice et sur la vertu, et que d'orgueilleux raisonneurs, se donnant à eux-mêmes les plus grands éloges, confondaient les autres peuples sous le nom méprisant de barbares  ; mais ils ont considéré leurs mœurs et appris à dédaigner leur doctrine."  
" Des poètes, continue Socrate, J'ai passé aux artistes. Personne n'ignorait plus les arts que moi ; personne n'était plus convaincu que les artistes possédaient de fort beaux secrets. Cependant, je me suis aperçu que leur condition n'est pas meilleure que celle des poètes et qu'ils sont, les uns et les autres, dans le même préjugé. Parce que les plus habiles d'entre eux excellent dans leur partie, ils se regardent comme les plus sages des hommes. Cette présomption a terni tout à fait leur savoir à mes yeux. De sorte que me mettant à la place de l'oracle et me demandant ce que j'aimerais le mieux être, ce que je suis ou ce qu'ils sont, savoir ce qu'ils ont appris ou savoir que je ne sais rien ; j'ai répondu à moi-même et au dieu : je veux rester ce que je suis."

" Socrate avait commencé dans Athènes ; le vieux Caton continua dans Rome de se déchaîner contre ces Grecs artificieux et subtils qui séduisaient la vertu et amollissaient le courage de ses concitoyens. Mais les sciences, les arts et la dialectique prévalurent encore : Rome se remplit de philosophes et d'orateurs ; on négligea la discipline militaire, on méprisa l'agriculture, on embrassa des sectes et l'on oublia la patrie." 

" Aux noms sacrés de liberté, de désintéressement, d'obéissance aux lois, succédèrent les noms d'Épicure, de Zénon, d'Arcésilas. Depuis que les savants ont commencé à paraître parmi nous,  disaient leurs propres philosophes, les gens de bien se sont éclipsés. jusqu'alors les Romains s'étaient contentés de pratiquer la vertu, tout fut perdu quand ils commencèrent à l'étudier." 

" Que dis-je, oisifs ? et plût à Dieu qu'ils le fussent en effet! Les mœurs en seraient plus saines et la société plus paisible. Mais ces vains et futiles déclamateurs vont de tous côtés, armés de leurs funestes paradoxes ; sapant les fondements de la foi, et anéantissant la vertu. Ils sourient dédaigneusement à ces vieux mots de patrie et de religion, et consacrent leurs talents et leur philosophie à détruire et avilir tout ce qu'il y a de sacré parmi les hommes. Non qu'au fond ils haïssent ni la vertu ni nos dogmes ; c'est de l'opinion publique qu'ils sont ennemis ; et pour les ramener aux pieds des autels, il suffirait de les reléguer parmi les athées. 

C'est un grand mal que l'abus du temps. D'autres maux pires encore suivent les lettres et les arts. Tel est le luxe, né comme eux de l'oisiveté et de la vanité des hommes. Le luxe va rarement sans les sciences et les arts, et jamais ils ne vont sans lui. Je sais que notre philosophie, toujours féconde en maximes singulières, prétend, contre l'expérience de tous les siècles, que le luxe fait la splendeur des États."

" Que le luxe soit un signe certain des richesses ; qu'il serve même si l'on veut à les multiplier : Que faudra-t-il conclure de ce paradoxe si digne d'être né de nos jours ; et que deviendra la vertu, quand il faudra s'enrichir à quelque prix que ce soit  ? Les anciens politiques parlaient sans cesse de mœurs et de vertu ; les nôtres ne parlent que de commerce et d'argent. L'un vous dira qu'un homme vaut en telle contrée la somme qu'on le vendrait à Alger ; un autre en suivant ce calcul trouvera des pays ou un homme ne vaut rien, et d'autres où il vaut moins que rien. Ils évaluent les hommes comme des troupeaux de bétail. Selon eux, un homme ne vaut à l'État que la consommation qu'il y fait. Ainsi un Sybarite aurait bien valu trente Lacédémoniens.Qu'on devine donc laquelle de ces deux Républiques, de Sparte ou de Sybaris, fut subjuguée par une poignée de paysans, et laquelle fit trembler l'Asie." 

" La monarchie de Cyrus a été conquise avec trente mille hommes par un prince plus pauvre que le moindre des satrapes de Perse ; et les Scythes, le plus misérable de tous les peuples, a résisté aux plus puissants monarques de l'univers. Deux fameuses
républiques se disputèrent l'empire du monde ; l'une était très riche, l'autre n'avait rien, et ce fut celle-ci qui détruisit l'autre. L'empire romain à son tour, après avoir englouti toutes les richesses de l'univers, fut la proie de gens qui ne savaient pas même ce que c'était que richesse. Les Francs conquirent les Gaules, les Saxons l'Angleterre sans autres trésors que leur bravoure et leur pauvreté. Une troupe de pauvres montagnards dont toute l'avidité se bornait à quelques peaux de moutons, après avoir dompté la fierté autrichienne, écrasa cette opulente et redoutable Maison de Bourgogne qui faisait trembler les potentats de l'Europe. Enfin toute la puissance et toute la sagesse de l'héritier de Charles Quint, soutenues de tous les trésors des Indes, vinrent se briser contre une poignée de pêcheurs de hareng. Que nos politiques daignent suspendre leurs calculs pour réfléchir à ces exemples, et qu'ils apprennent une fois qu'on a de tout avec de l'argent, hormis des mœurs et des citoyens." 

" Tout artiste veut être applaudi. Les éloges de ses contemporains sont la partie la plus précieuse de sa récompense. Que fera-t-il donc pour les obtenir, s'il a le malheur d'être né chez un peuple et dans des temps où les savants devenus à la mode ont mis une jeunesse frivole en état de donner le ton ; où les hommes ont sacrifié leur goût aux tyrans de leur liberté  où l'un des sexes n'osant approuver que ce qui est proportionné à la pusillanimité de l'autre, on laisse tomber des chefs-d’œuvre de poésie dramatique, et des prodiges d'harmonie sont rebutés  ? Ce qu'il fera, messieurs ? Il rabaissera son génie au niveau de son siècle, et aimera mieux composer des ouvrages  communs qu'on admire pendant sa vie que des merveilles qu'on n'admirerait que longtemps après sa mort. Dites-nous, célèbre Arouet, combien vous avez sacrifié de beautés mâles et fortes à notre fausse délicatesse, et combien l'esprit de la galanterie si fertile en petites choses vous en a coûté de grandes." 

" C'est ainsi que la dissolution des mœurs, suite nécessaire du luxe, entraîne à son tour la corruption du goût." 

" On ne peut réfléchir sur les mœurs, qu'on ne se plaise à se rappeler l'image de la simplicité des premiers temps. C'est un beau rivage, paré des seules mains de la nature, vers lequel on tourne incessamment les yeux, et dont on se sent éloigner à regret. Quand les hommes innocents et vertueux aimaient à avoir les dieux pour témoins de leurs actions, ils habitaient ensemble sous les mêmes cabanes  ; mais bientôt devenus méchants, ils se lassèrent de ces incommodes spectateurs et les reléguèrent dans des temples magnifiques. Ils les en chassèrent enfin pour s'y établir eux-mêmes, ou du moins les temples des dieux ne se distinguèrent plus des maisons des citoyens. Ce fut alors le comble de la dépravation ; et les vices ne furent jamais poussés plus loin que quand on les vit, pour ainsi dire, soutenus à l'entrée des palais des Grands sur des colonnes de marbre, et gravés sur des chapiteaux corinthiens." 

" Si la culture des sciences est nuisible aux qualités guerrières, elle l'est encore plus aux qualités morales. C'est dès nos premières années qu'une éducation insensée orne notre esprit et corrompt notre jugement. Je vois de toutes parts des établissements immenses, où l'on élève à grands frais la jeunesse pour lui apprendre toutes choses, excepté ses devoirs. Vos enfants ignoreront leur propre langue, mais ils en parleront d'autres qui ne sont en usage nulle part : ils sauront composer des vers qu'à peine ils pourront comprendre : sans savoir démêler l'erreur de la vérité, ils posséderont l'art de les rendre méconnaissables aux autres par des arguments spécieux : mais ces mots de magnanimité, de tempérance, d'humanité, de courage, ils ne sauront ce que c'est ; ce doux nom de patrie ne frappera jamais leur oreille ; et s'ils entendent parler de Dieu,
ce sera moins pour le craindre que pour en avoir peur." 

" Pour nous, hommes vulgaires, à qui le ciel n'a point départi de si grands talents et qu'il ne destine pas à tant de gloire, restons dans notre obscurité. Ne courons point après une réputation qui nous échapperait, et qui, dans l'état présent des choses ne
nous rendrait jamais ce qu'elle nous aurait coûté, quand nous aurions tous les titres pour l'obtenir. A quoi bon chercher notre bonheur dans l'opinion d'autrui si nous pouvons le trouver en nous-mêmes ? Laissons à d'autres le soin d'instruire les peuples de leurs devoirs, et bornons-nous à bien remplir les nôtres, nous n'avons pas besoin d'en savoir davantage.

" O vertu ! Science sublime des âmes simples, faut-il donc tant de peines et d'appareil pour te connaître  ? Tes principes ne sont-ils pas gravés dans tous les cœurs, et ne suffit-il pas pour apprendre tes lois de rentrer en soi-même et d'écouter la voix de sa conscience dans le silence des passions ? Voilà la véritable philosophie, sachons nous en contenter ; et sans envier la gloire de ces hommes célèbres qui s'immortalisent dans la république des lettres, tâchons de mettre entre eux et nous cette distinction
glorieuse qu'on remarquait jadis entre deux grands peuples ; que l'un savait bien dire, et l'autre, bien faire." 
Moez Lahmédi
moez.lahmedi@voila.fr
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3 septembre 2012 1 03 /09 /septembre /2012 23:50

 PAULO COELHO, Maktub, 1994.


 

TRADUIT DU PORTUGAIS (BRÉSIL)

PAR FRANÇOISE MARCHAND-SAUVAGNARGUES

 

Note de l’auteur

  «  Vivre, c’est courir des risques »

 

 «  Lentement, j’appris à écrire de façon objective et directe. Je fus obligé de relire des textes dont j’avais toujours reporté une nouvelle lecture, et le plaisir de ces retrouvailles fut immense. Je me mis à noter plus soigneusement les propos de mon maître. Enfin, je trouvai peu à peu dans tout ce qui se passait autour de moi une raison d’écrire Maktub, et cela m’enrichit à tel point qu’aujourd’hui je ne regrette pas cette tâche quotidienne. »

 

LE MAITRE DIT :

« Lorsque nous sentons qu’est venue l’heure du changement, nous nous repassons inconsciemment le film de tous les échecs que nous avons connus jusque-là.

« Et, bien sûr, à mesure que nous vieillissons, la part des moments difficiles l’emporte. Mais, en même temps, l’expérience nous a donné les moyens de surmonter ces échecs et de trouver le chemin qui nous permet d’aller plus loin. Il nous faut aussi insérer cette cassette-ci dans notre magnétoscope mental.

« Si nous ne regardons que le film de nos échecs, nous resterons paralysés. Si nous ne regardons que le film de notre expérience, nous finirons par nous croire plus sages que nous ne le sommes en réalité. »

« Nous avons besoin des deux cassettes. »

 

UN ETRANGER se rendit au monastère de Sceta et demanda à rencontrer le père supérieur.

«Je veux rendre ma vie meilleure, déclara-t-il, mais je ne peux m’empêcher d’avoir des pensées coupables. »

Le père supérieur remarqua que dehors le vent soufflait très fort, et il dit au visiteur :

« Il fait très chaud ici. Pourriez-vous attraper un peu de vent dehors et le faire entrer dans la pièce pour la rafraîchir ?

— C’est impossible.

— De la même manière, il est impossible de ne pas avoir de pensées qui offensent Dieu, répondit l’abbé. Mais si vous savez dire non à la tentation, elles ne vous feront aucun mal. »

 

 

 « Si les arts divinatoires permettaient de prédire l’avenir, tous les devins seraient riches, mariés et heureux. »

 

 

« UN HOMME se promenait dans une vallée des Pyrénées lorsqu’il rencontra un vieux berger. Il lui proposa de partager son repas, puis il resta un long moment en sa compagnie, et ils parlèrent de la vie.

L’homme affirmait que celui qui croyait en Dieu devait reconnaître qu’il n’était pas libre, puisque Dieu gouvernait chacun de ses pas.

Alors, le berger l’entraîna jusqu’à un défilé où l’on entendait très nettement les sons que renvoyait l’écho.

« La vie, ce sont ces parois, et le destin est le cri que pousse chacun de nous, expliqua le berger. Tout ce que nous faisons est porté jusqu’à Son cœur, et nous sera rendu de la même manière. »

« Dieu agit comme l’écho de nos actes. »

 

«  MAKTUB signifie « c’est écrit ». Pour les Arabes, « c’est écrit » n’est pas une bonne traduction, car, bien que tout soit déjà écrit, Dieu est miséricordieux et Il n’use Son stylo et Son encre que pour nous venir en aide. »

 

 

LE DISCIPLE dit à son maître :

« J’ai passé une grande partie de la journée à penser à des choses auxquelles je ne devrais pas penser, à désirer des choses que je ne devrais pas désirer, à caresser des projets que je ne devrais pas caresser. »

Le maître proposa à son disciple une promenade dans la forêt derrière chez lui. En chemin, il lui désigna du doigt une plante et lui demanda s’il en connaissait le nom.

«La belladone, répondit le disciple. Elle peut tuer celui qui en mange les feuilles.

— Mais elle ne peut pas tuer celui qui se contente de l’observer, répliqua le maître. De même, les désirs négatifs ne peuvent vous causer aucun mal si vous ne vous laissez pas séduire par eux. »

 

 

«  LE MAITRE réunit un soir ses disciples et leur demanda d’allumer un grand feu autour duquel ils pourraient s’asseoir et bavarder.

«Le chemin spirituel est à l’image du feu qui brûle devant nous, dit-il. L’homme désireux de l’allumer doit s’accommoder des désagréments de la fumée qui nous fait suffoquer et monter les larmes aux yeux. La reconquête de la foi passe par là.

« Mais, une fois que le feu crépite, la fumée disparaît et les flammes illuminent tout autour de nous, apportant la chaleur et la paix.

— Et si quelqu’un allumait le feu pour nous ? demanda l’un des disciples. Et s’il nous permettait d’éviter la fumée ?

— Celui-là serait un faux maître. Il pourrait emporter le feu là où il en aurait envie, ou l’éteindre à sa guise ; mais, puisqu’il n’aurait appris à personne à l’allumer, il serait capable de laisser tout le monde dans l’obscurité. »

 

UNE FEMME prit ses trois enfants et décida d’aller vivre dans une petite ferme au fin fond du Canada. Elle voulait se consacrer exclusivement à la contemplation spirituelle.

En moins d’un an, elle tomba amoureuse, se remaria, acquit les techniques de méditation des saints, se battit afin de trouver une école pour ses enfants, se fit des amis, se fit des ennemis, négligea de se soigner les dents, eut un abcès, fit de l’auto-stop en pleine tempête de neige, apprit à réparer sa voiture, à remettre en état les canalisations gelées, connut des fins de mois difficiles, vécut des allocations de chômage, dormit sans chauffage, rit sans raison, pleura de désespoir, construisit une chapelle, fit des réparations dans sa maison, dont elle peignit les murs, donna des cours de contemplation spirituelle.

« J’ai fini par comprendre qu’une vie de prière n’implique pas l’isolement, dit-elle. L’amour de Dieu est si vaste qu’il a besoin d’être partagé. »

 

« AU COMMENCEMENT de votre chemin, vous trouverez une porte avec une inscription, dit le maître. Revenez me dire quelle est cette phrase. »

Le disciple se livre corps et âme à sa quête. Et puis, un jour, il voit la porte, et il retourne consulter son maître.

« Au commencement du chemin, il était écrit : « ce n’est pas possible », lui annonce-t-il.

— Où était-ce écrit, sur un mur ou sur une porte ? demande le maître.

— Sur une porte.

— Eh bien, posez la main sur la poignée et ouvrez-la. »

Le disciple obéit. Comme l’inscription est peinte sur la porte, elle pivote en même temps qu’elle. Lorsque la porte est entièrement ouverte, le disciple ne parvient plus à distinguer la phrase  – et il avance.

 

«  UN HOMME DECIDA de rendre visite à un ermite qui vivait non loin du monastère de Sceta. Après avoir marché interminablement dans le désert, il le trouva enfin.

«J’ai besoin de savoir quel est le premier pas que l’on doit faire sur la voie de la spiritualité », lui dit-il.

L’ermite l’entraîna vers un puits et le pria d’y contempler son reflet. L’homme obéit, mais l’ermite se mit à jeter des cailloux dans l’eau, dont la surface trembla.

« Je ne pourrai pas voir mon visage tant que vous jetterez des cailloux, remarqua l’homme.

— De même qu’il est impossible à un homme de voir son visage dans des eaux troubles, il lui est impossible de chercher Dieu si sa quête rend son esprit anxieux, dit le moine. Voilà le premier pas. »

IL Y EUT une époque où le voyageur pratiquait la méditation bouddhiste zen. A un certain moment de la séance, le maître allait chercher dans un coin du dojo (l’endroit où les disciples se réunissaient) une baguette de bambou. Ceux des élèves qui n’avaient pas réussi à se concentrer levaient la main. Le maître s’approchait d’eux et leur donnait à chacun trois coups sur l’épaule.

La première fois qu’il assista à cette scène, le voyageur la trouva absurde et digne du Moyen Age. Plus tard, il comprit que, très souvent, il est nécessaire de déplacer sur le plan physique la douleur spirituelle afin de percevoir le mal qu’elle cause. Sur le chemin de Saint-Jacques, il avait appris un exercice qui consistait à enfoncer l’ongle de son index dans son pouce chaque fois qu’une pensée lui faisait du mal.

On perçoit toujours trop tard les terribles conséquences des pensées négatives. Cependant, si nous faisons en sorte que ces pensées se manifestent sous la forme d’une douleur physique, nous comprenons mieux le mal qu’elles nous causent. Alors nous parvenons à les éviter.

  

   

LE MAITRE DIT :

«Volonté. Voilà un mot dont on devrait se méfier pendant quelque temps. Quelles sont les choses que nous ne faisons pas parce que nous n’en avons pas la volonté, et quelles sont celles que nous ne faisons pas parce qu’elles comportent un risque ?

« Voici un exemple de ce que nous prenons pour un « manque de volonté » : parler avec des inconnus. Qu’il s’agisse d’une conversation, d’un simple contact ou d’une confidence, nous parlons rarement avec des inconnus. Et nous trouvons toujours que c’est mieux ainsi.

« Au bout du compte, nous ne venons en aide à personne et nous ne sommes pas aidés par la vie.

« Notre distance nous fait paraître supérieurs et très sûrs de nous. En réalité, nous ne permettons pas à la voix de notre ange de se manifester par la bouche des autres. »

 

 

UN EXPLORATEUR BLANC, pressé d’atteindre sa destination au cœur de l’Afrique, promit une prime à ses porteurs indigènes s’ils acceptaient d’accélérer l’allure. Pendant plusieurs jours, les porteurs pressèrent le pas.

Un après-midi, pourtant, ils refusèrent de continuer, s’assirent tous par terre et posèrent leurs fardeaux. On aurait pu leur offrir encore davantage d’argent, ils n’auraient pas bougé. Lorsque l’explorateur leur demanda la raison de ce comportement, voici la réponse qu’il obtint :

« Nous avons marché si vite que nous ne savons plus ce que nous faisons. Maintenant, nous devons attendre que nos âmes nous rejoignent. »

 

N’ESSAYEZ PAS d’être toujours cohérent. Finalement, saint Paul n’a-t-il pas dit : « La sagesse du monde est folie aux yeux de Dieu » ?

Etre cohérent, c’est porter toujours une cravate assortie à ses chaussettes. C’est être obligé d’avoir demain les mêmes opinions qu’aujourd’hui. Et le mouvement du monde ? Où est-il ?

Du moment que vous ne causez de tort à personne, vous pouvez changer d’avis de temps en temps et vous contredire sans en éprouver de honte. Vous en avez le droit. Peu importe ce que pensent les autres  – parce qu’ils vont penser, de toute façon.

Par conséquent détendez-vous. Laissez l’univers bouger autour de vous, découvrez la joie de vous surprendre vous-même. «Dieu a choisi les folies du monde pour faire honte aux sages », dit saint Paul.

 

 

SAINT ANTOINE vivait dans le désert quand un jeune homme vint le trouver :

« Mon père, j’ai vendu tout ce que j’avais et je l’ai donné aux pauvres. Je n’ai gardé que quelques objets qui pourraient m’aider à survivre ici. J’aimerais que vous m’indiquiez le chemin du salut. »

Saint Antoine conseilla au garçon d’aller à la ville vendre les rares objets qu’il avait conservés et, avec l’argent, d’acheter de la viande. Sur le chemin du retour, il devait rapporter la viande attachée à son corps.

Le garçon obéit, mais il fut attaqué en route par des chiens et des faucons qui voulaient leur part de viande.

« Me voici de retour », annonça le garçon, montrant sur son corps des traces de coups de griffes et ses vêtements arrachés.

« Ceux qui veulent franchir une étape tout en gardant un peu de leur ancienne vie finissent lacérés par leur propre passé », dit le saint pour tout commentaire.

 

  Au BORD de la rivière Piedra se trouve un monastère entouré d’une végétation florissante  – une véritable oasis au milieu des terres arides de cette région d’Espagne. C’est là que la petite rivière devient un cours d’eau torrentueux et se divise en de multiples cascades.

Le voyageur traverse la contrée, écoutant la musique de l’eau. Soudain, au pied d’une cascade, une grotte attire son attention. Il observe soigneusement la pierre polie par le temps et les belles formes que la nature a patiemment créées. Puis il découvre, inscrits sur une plaque, les vers de Rabin-dranath Tagore :

Ce n’est pas le marteau qui a rendu ces pierres si parfaites, mais l’eau, avec sa douceur, sa danse et sa chanson.

Là où la dureté ne fait que détruire, la douceur parvient à sculpter.

 

LE MAITRE DIT :

« Beaucoup de gens ont peur du bonheur. Pour eux, ce mot signifie modifier une partie de leurs habitudes, et perdre leur identité.

« Très souvent nous nous croyons indignes des bonnes choses qui nous arrivent. Nous ne les acceptons pas parce que, si nous le faisions, nous aurions le sentiment d’avoir une dette envers Dieu.

« Nous pensons : « Mieux vaut ne pas goûter à la coupe de la joie, sinon, lorsqu’elle sera vide, nous souffrirons terriblement."

« De peur de rapetisser, nous oublions de grandir. De peur de pleurer, nous oublions de rire. »

 

« TOUS LES MAITRES affirment que le trésor spirituel est une découverte solitaire. Alors, pourquoi sommes-nous ensemble ? demanda un disciple à son maître.

— Vous êtes ensemble parce que la forêt est toujours plus forte qu’un arbre isolé, répondit celui-ci. La forêt conserve l’humidité, résiste mieux à l’ouragan et contribue à la fertilité du sol. Mais ce qui fait la force de l’arbre, c’est sa racine. Et la racine d’une plante ne peut pas aider une autre plante à pousser.

« Etre ensemble avec un but commun et permettre que chacun se développe à sa manière, voilà le chemin de ceux qui désirent communier avec Dieu. »

 

NOUS SOMMES TOUS désireux d’agir, de trouver des solutions, de prendre des mesures. Nous sommes toujours en train de faire un projet, d’en conclure un autre, d’en découvrir un troisième.

Il n’y a pas de mal à cela  – en fin de compte, c’est ainsi que nous construisons et transformons le monde. Mais l’acte d’Adoration aussi fait partie de la vie.

S’arrêter de temps en temps, sortir de soi et demeurer silencieux devant l’Univers. Se mettre à genoux, corps et âme. Sans rien demander, sans penser, sans même remercier pour quoi que ce soit. Seulement vivre l’amour silencieux qui nous enveloppe. Dans ces moments-là, il se peut que jaillissent quelques larmes inattendues  – qui ne sont ni de joie ni de tristesse.

N’en soyez pas étonné. C’est un don. Ces larmes lavent votre âme.

LE MAITRE DIT :

« Nous devons prendre soin de notre corps. Il est le temple du Saint-Esprit et mérite notre respect et notre tendresse.

« Nous devons faire le meilleur usage de notre temps. Nous devons lutter pour nos rêves et concentrer nos efforts dans ce sens.

« Mais il ne faut pas oublier que la vie est faite de petits plaisirs : ils sont là pour nous stimuler, nous aider dans notre quête, nous accorder des moments de répit tandis que nous menons nos batailles quotidiennes.

« Ce n’est pas un péché que d’être heureux. Il n’y a aucun mal à transgresser de temps en temps certaines règles en matière d’alimentation, de sommeil ou de bonheur.

« Ne vous culpabilisez pas si parfois vous perdez du temps à des vétilles. Ce sont les petits plaisirs qui sont nos plus grands stimulants. »

 

LE MAITRE DIT :

« Si vous suivez le chemin de vos rêves, engagez-vous vraiment. Ne vous gardez pas une porte de sortie  – par exemple, une excuse du genre : « Ce n’est pas tout à fait cela que je voulais. » Cette phrase contient en elle le germe de la défaite.

« Assumez votre chemin, même si vous devez marcher d’un pas incertain, même si vous savez que vous pouvez mieux faire. Si vous acceptez vos possibilités présentes, vous progresserez certainement à l’avenir. En revanche, si vous niez vos limites, vous ne vous en libérerez jamais.

« Envisagez votre chemin avec courage et ne craignez pas les critiques d’autrui. Surtout, ne vous laissez pas paralyser par l’autocritique.

« Dieu sera avec vous durant vos nuits d’insomnie, et Son amour séchera vos larmes secrètes. Dieu est le Dieu des vaillants. »

 

LE MAITRE demanda à ses disciples d’aller chercher de quoi manger. Ils étaient en voyage et avaient des difficultés pour se nourrir correctement.

Dans la soirée, les disciples revinrent, chacun apportant le peu qu’il avait reçu de la charité d’autrui : des fruits blets, presque pourris, du pain rassis, du vin aigre.

L’un d’eux, cependant, rapporta un sac de pommes bien mûres.

« Je ferai toujours mon possible pour aider mon maître et mes frères, dit-il en distribuant les pommes.

— Où avez-vous trouvé cela ? s’enquit le maître.

— J’ai dû les voler, répondit le disciple. Les gens ne me donnaient que des aliments avariés. Pourtant, ils savent bien que nous prêchons la parole de Dieu.

— Eh bien, allez-vous-en avec vos pommes, et ne revenez jamais ! s’exclama le maître. Celui qui vole pour moi finira par me voler. »

 

 

LE MAITRE demanda à son disciple préféré s’il avait fait des progrès sur le plan spirituel. Le disciple répondit qu’il parvenait à consacrer à Dieu chaque instant de sa journée.

« Alors, il ne vous reste plus qu’à pardonner à vos ennemis », remarqua le maître.

Le disciple se redressa, choqué :

« Mais ce n’est pas la peine ! Je ne suis pas en colère contre mes ennemis !

— Croyez-vous que Dieu soit en colère contre vous ? interrogea le maître.

— Non, bien sûr ! répondit le disciple.

— Et pourtant vous implorez Son pardon, n’est-ce pas ? Faites-en autant avec vos ennemis, même si vous n’éprouvez pas de haine à leur égard. Celui qui pardonne nettoie et parfume son propre cœur. »

  

LE VOYAGEUR se trouve dans une fête de la Saint-Jean. Il y a des baraques de foire, un stand de tir à l’arc, une nourriture simple.

Soudain, un clown se met à imiter tous ses gestes. Les gens rient, et lui aussi s’en amuse. Finalement, il invite le clown à boire un café.

« Engagez-vous dans la vie ! lui dit ce dernier. Si vous êtes vivant, vous devez secouer les bras, sauter, faire du bruit, rire et parler avec les autres, parce que la vie est exactement l’opposé de la mort. Mourir, c’est rester à tout jamais dans la même position. Si vous êtes trop tranquille, vous n’êtes plus en vie. »

 

UN DISCIPLE et son maître se promenaient un matin dans la campagne. Le disciple demandait s’il existait un régime favorisant la purification. Bien que le maître affirmât avec insistance que tout aliment était sacré, il ne voulait pas le croire.

« Il doit bien exister une nourriture qui nous rapproche de Dieu, répétait-il.

— Vous avez peut-être raison. Ces champignons, là, par exemple », suggéra le maître.

Le disciple, tout excité, crut que les champignons allaient lui apporter la purification et l’extase. Mais lorsqu’il voulut en ramasser un, il poussa un cri horrifié :

« Ils sont vénéneux ! Si j’en mangeais un, je mourrais sur-le-champ !

— Eh bien, je ne connais pas d’autre aliment qui vous rapprocherait de Dieu », conclut le maître.

 

 

 

DANS UN BAR d’un village perdu, en Espagne, près d’une ville nommée Olite, on lit sur une affiche le texte suivant que le patron a rédigé :

Justement au moment où j’avais réussi à trouver toutes les réponses, toutes les questions ont changé.

Le maître dit :

« Nous sommes toujours très occupés à chercher des réponses. Nous considérons qu’elles sont essentielles pour comprendre le sens de la vie. Mais il est plus important encore de vivre pleinement et de laisser le temps se charger de nous révéler les secrets de notre existence. Si nous sommes trop occupés à trouver un sens, nous ne laissons pas faire la nature, et nous sommes incapables de lire les signes de Dieu. »

 

 

UNE LEGENDE AUSTRALIENNE raconte l’histoire d’un sorcier qui se promenait avec ses trois sœurs lorsque le plus célèbre guerrier de l’époque les aborda.

« Je veux épouser l’une de ces belles jeunes filles, déclara le guerrier.

— Si l’une d’elles se marie, les autres vont souffrir. C’est pourquoi je cherche une tribu qui autorise les guerriers à avoir trois femmes », rétorqua le sorcier en s’éloignant.

Pendant des années, il parcourut en vain le continent australien.

« L’une de nous au moins aurait pu être heureuse, fit remarquer l’une des sœurs, tandis qu’ils étaient vieux et fatigués d’avoir tant marché.

— J’ai eu tort, reconnut le sorcier, mais à présent il est trop tard. »

Et il transforma ses trois sœurs en blocs de pierre, afin que tous ceux qui passeraient par là comprennent que le bonheur de l’un ne signifie pas la tristesse des autres.

 

UN DOMPTEUR DE CIRQUE parvient à dresser un éléphant en recourant à une technique très simple : alors que l’animal est encore jeune, il lui attache une patte à un tronc d’arbre très solide. Malgré tous ses efforts, l’éléphanteau n’arrive pas à se libérer. Peu à peu, il s’habitue à l’idée que le tronc est plus fort que lui. Une fois qu’il est devenu un adulte doté d’une force colossale, il suffît de lui passer une corde au pied et de l’attacher à un jeune arbre. Il ne cherchera même pas à se libérer.

Comme ceux des éléphants, nos pieds sont entravés par des liens fragiles. Mais, comme nous avons été accoutumés dès l’enfance à la puissance du tronc d’arbre, nous n’osons pas lutter.

Sans savoir qu’il nous suffirait d’un geste de courage pour découvrir toute notre liberté.

 

IL EST UN MOMENT de la journée où notre vision est indistincte : c’est le crépuscule. La lumière et les ténèbres se rejoignent, et rien n’est totalement clair ni totalement obscur. Dans la plupart des traditions spirituelles, ce moment est considéré comme sacré.

La tradition catholique nous enseigne qu’à six heures du soir nous devons réciter l’Ave Maria. Dans la tradition quetchua, si nous rencontrons un ami durant l’après-midi et que nous sommes toujours ensemble au crépuscule, nous devons tout recommencer et le saluer de nouveau d’un « bonsoir ».

Au crépuscule, l’équilibre entre l’homme et la planète est mis à l’épreuve. Dieu mêle l’ombre et la lumière pour voir si la Terre a le courage de continuer à tourner.

Si la Terren’est pas effrayée par l’obscurité, la nuit passe, et un nouveau Soleil brille le lendemain.

 

" UN HOMME en quête de sagesse décida de se rendre dans les montagnes où, lui avait-on dit, Dieu apparaissait tous les deux ans. La première année, il se nourrit de tout ce que la terre lui offrait. Puis il n’y eut plus rien à manger et il dut retourner en ville.

« Dieu est injuste ! s’exclama-t-il. Il n’a pas vu que j’étais resté ici tout ce temps afin d’entendre Sa voix. A présent j’ai faim, et je m’en vais sans L’avoir entendu. »

A cet instant un ange apparut :

« Dieu aimerait beaucoup parler avec vous. Durant toute une année, Il vous a nourri. Il espérait que vous subviendriez à vos besoins l’année suivante. Mais, pendant ce temps, qu’avez-vous planté ? Si un homme n’est pas capable de faire pousser des fruits à l’endroit où il vit, il n’est pas prêt à parler avec Dieu. »"

 

 

 

 

LE MAITRE DIT :

« Voyez comme certains mots ont été formés de manière que l’on comprenne clairement leur signification.

« Prenons le mot « préoccupation », et scindons-le en deux : « pré » et « occupation ». Il signifie s’occuper d’une chose avant qu’elle ne se produise.

« Qui donc, dans tout cet univers, possède l’aptitude de s’occuper de quelque chose qui n’est pas encore arrivé ?

« Ne soyez jamais préoccupés. Soyez attentifs à votre destin et à votre chemin. Apprenez tout ce que vous devez savoir pour bien manier l’épée de lumière qui vous a été confiée. Observez comment luttent vos amis, vos maîtres, vos ennemis.

« Entraînez-vous suffisamment, mais ne commettez pas la pire des erreurs, qui serait de croire que vous savez quel coup votre adversaire va vous porter. »

 

 

 

 

 « TU VOIS ce saint homme, si humble, qui marche sur la route ? dit un démon à un autre. Eh bien, je m’en vais conquérir son âme.

— Il ne t’écoutera pas, il ne prête attention qu’aux choses saintes », répliqua son compagnon.

Mais le diable, rusé comme toujours, revêtit les habits de l’ange Gabriel et apparut au saint homme. « Je suis venu vous aider, lui dit-il.

— Vous me confondez sans doute avec quelqu’un d’autre, rétorqua le saint homme. Je n’ai jamais rien fait dans ma vie pour mériter l’apparition d’un ange. »

Et il poursuivit sa route, sans savoir à quoi il avait échappé.

 

SAINT FRANÇOIS D’ASSISE était un jeune homme très populaire lorsqu’il décida de tout quitter pour bâtir l’œuvre de sa vie. Sainte Claire était une belle femme quand elle fit vœu de chasteté. Raymond Lulle fréquentait les grands intellectuels de son temps lorsqu’il se retira dans le désert.

La quête spirituelle est, avant tout, un défi. Celui qui s’en sert pour fuir ses problèmes n’ira pas bien loin. Cela n’a aucun intérêt de se retirer du monde pour un homme qui échoue à se faire des amis. Cela n’a aucun sens de faire vœu de pauvreté lorsqu’on est incapable d’assurer sa subsistance. Ni d’être humble lorsqu’on est un lâche.

Posséder quelque chose et y renoncer est une chose. N’avoir rien et condamner ceux qui possèdent en est une autre. Il est très facile à un homme impuissant de prêcher la chasteté absolue, mais quelle valeur a son engagement ?

Le maître dit :

« Louez l’œuvre de Dieu. Faites la conquête de vous-même tandis que vous affrontez le monde. »

 

COMME IL EST FACILE d’être difficile ! Il nous suffit de demeurer loin des autres, ainsi nous ne souffrirons jamais. Nous ne courrons pas le risque d’aimer, d’être déçu, de voir nos rêves frustrés.

Comme il est facile d’être difficile. Nous n’avons pas à nous soucier des coups de téléphone à donner, des gens qui nous demandent de leur venir en aide, des bienfaits qu’il faudrait dispenser.

Comme il est facile d’être difficile. Il nous suffit de faire semblant d’être dans une tour d’ivoire et de ne jamais verser une larme. Il nous suffit de passer le reste de notre vie à jouer un rôle.

Comme il est facile d’être difficile. Il nous suffit de rejeter tout ce que la vie offre de meilleur.

 

UN PATIENT déclara à son médecin :

« Docteur, je suis sous l’emprise de la peur et cela me prive de toute joie de vivre.

— Dans mon cabinet, il y a un petit rat qui mange mes livres, lui répondit le médecin. Si je m’acharne à essayer de l’attraper, il ira se cacher, et je passerai tout mon temps à le pourchasser. C’est pourquoi je mets en lieu sûr les livres qui ont de l’importance et je lui en laisse quelques autres à ronger. Ainsi, il reste petit et ne devient pas un monstre. Redoutez certaines choses et concentrez sur elles toute votre peur. Ainsi, vous aurez du courage pour le reste. »

 

 

" EVE se promenait dans le jardin d’Eden lorsque le serpent s’approcha d’elle.

« Mange cette pomme », lui dit-il.

Eve, que Dieu avait instruite, refusa.

« Mange cette pomme, insista le serpent, tu dois te faire plus belle pour ton homme.

— Je n’en ai pas besoin, répondit-elle, il n’a pas d’autre femme que moi. »

Le serpent rit :

« Bien sûr que si ! »

Et, comme Eve ne le croyait pas, il l’emmena jusqu’en haut d’une colline où se trouvait un puits.

« Elle est là, au fond. C’est là qu’Adam l’a cachée. »

Eve se pencha et vit dans l’eau du puits l’image d’une belle femme. Alors, sans hésiter, elle croqua la pomme que le serpent lui offrait."

 

 

 

" UN MECHANT HOMME meurt et, à la porte de l’Enfer, il rencontre un ange.

Ce dernier lui dit : « Il suffit que vous ayez fait une bonne action dans votre vie, cela vous portera secours. »

L’homme répond : « Je n’ai jamais rien fait de bon dans cette vie.

— Réfléchissez bien », insiste l’ange.

Alors l’homme se souvient qu’un jour, tandis qu’il marchait en forêt, il a vu sur le chemin une araignée et qu’il a fait un détour pour ne pas l’écraser.

L’ange sourit et une toile d’araignée descend des cieux pour permettre à l’homme de monter jusqu’au Paradis. D’autres condamnés en profitent pour grimper avec lui, mais l’homme se retourne et, craignant que le fil ne se rompe, il se met à les repousser.

A cet instant, le fil craque et l’homme est de nouveau projeté en Enfer.

« C’est dommage, lui dit l’ange. Votre égoïsme a transformé en mal la seule chose positive que vous ayez jamais faite ! »" 

 

LE MAITRE DIT :

« Le carrefour est un lieu sacré. C’est là que le pèlerin doit prendre une décision. C’est pourquoi les dieux ont coutume d’y dormir et d’y manger.

« Là où les routes se croisent, deux grandes énergies se concentrent  – le chemin que l’on va choisir, et celui que l’on abandonne. Tous deux ne font alors plus qu’un, mais seulement pour une courte période.

« Le pèlerin peut se reposer, dormir un peu, et même consulter les dieux qui habitent là. Mais il ne peut pas y demeurer pour toujours : lorsque son choix est fait, il doit poursuivre sa route, sans penser à la voie qu’il a délaissée.

« Sinon, le carrefour devient une malédiction. »

 

AU NOM DE la vérité, l’humanité a commis les pires crimes. Des hommes et des femmes sont morts sur le bûcher. La culture de certaines civilisations a été anéantie. Ceux qui commettaient le péché de la chair étaient exclus. Ceux qui cherchaient un chemin différent, marginalisés.

L’un d’eux, au nom de la « vérité », a fini crucifié. Mais avant de mourir, Il nous a laissé une grande définition de la Vérité.

Ce n’est pas ce qui nous donne des certitudes.

Ce n’est pas ce qui nous donne de la profondeur.

Ce n’est pas ce qui nous rend meilleurs que les autres.

Ce n’est pas ce qui nous retient dans la prison des préjugés.

La Véritéest ce qui nous rend libres.

« Vous connaîtrez la Vérité, et la Vérité vous libérera », a-t-il dit.

 

 

SUR LES MURS d’une petite église des Pyrénées, il est écrit :

Seigneur, que ce cierge que je viens d’allumer soit lumière et m’éclaire dans mes décisions et dans mes difficultés.

Qu’il soit feu pour que Tu brûles en moi l’égoïsme, l’orgueil et l’impureté.

Qu’il soit flamme pour que Tu réchauffes mon cœur et m’apprennes à aimer.

Je ne puis rester très longtemps dans Ton église, mais en laissant ce cierge, je laisse ici un peu de moi-même. Cela m’aide à prolonger ma prière parmi les activités de ce jour.

Amen.

 

UN PELERIN traverse un petit village au plus fort de l’orage, et il aperçoit une maison qui brûle. En s’approchant, il distingue un homme assis dans le salon en flammes.

« Hé ! Votre maison est en feu, s’écrie le pèlerin.

— Je le sais, répond l’homme.

— Alors, pourquoi ne sortez-vous pas ?

— Parce qu’il pleut, explique l’homme. Ma mère m’a toujours dit que, si l’on sortait sous la pluie, on risquait d’attraper une pneumonie. »

Zao Chi commente ainsi la fable : Sage est l’homme qui parvient à se sortir d’une situation quand il s’y voit forcé.

 

 

 

 

LE MAITRE DIT :

« Dorénavant, et pour quelques centaines d’années, l’univers va boycotter tous ceux qui ont des opinions préconçues.

« L’énergie de la terre exige d’être renouvelée. Les idées nouvelles ont besoin d’espace. Le corps et l’âme ont soif de nouveaux défis. L’avenir frappe à notre porte, et toutes les idées  – excepté celles qui reposent sur des préjugés  – auront une chance de se manifester.

« L’important demeurera, l’inutile disparaîtra. Mais que chacun se contente de juger ses propres conquêtes : nous ne sommes pas juges des rêves de notre prochain.

« Pour avoir foi dans notre propre chemin, il n’est nul besoin de prouver que celui de l’autre n’est pas le bon. Celui qui agit ainsi n’a pas confiance en ses propres pas. »

 

 

LA VIE EST A L’IMAGE d’une grande course cycliste dont le but est pour chacun l’accomplissement de sa Légende Personnelle.

Sur la ligne de départ, nous sommes tous animés par les mêmes sentiments de camaraderie et d’enthousiasme. Mais, à mesure que la course se déroule, la joie initiale fait place aux vrais défis : la fatigue, la monotonie, les doutes sur nos capacités... Nous constatons que certains amis ont renoncé à relever le défi  – ils courent encore, mais seulement parce que l’on ne peut pas s’arrêter au beau milieu d’une route. Ils sont nombreux, ils pédalent à côté de la voiture de secours, ils bavardent entre eux, ils accomplissent un devoir.

Nous finissons par prendre nos distances ; alors, il nous faut affronter la solitude, l’imprévu qui surgit des virages inconnus, les difficultés matérielles causées par notre bicyclette. Finalement, nous nous demandons si tout cet effort vaut vraiment la peine.

Oui, il en vaut la peine. Simplement, il ne faut pas renoncer.

 

LE MAITRE traverse avec son disciple le désert d’Arabie. Il met à profit chaque moment du voyage pour lui enseigner ce qu’est la foi. « Ayez confiance en Dieu, dit-il, Dieu n’abandonne jamais Ses enfants. »

Un soir, au campement, il demande au disciple d’aller attacher leurs montures à un rocher voisin. Le disciple se souvient alors des enseignements de son maître. « Il est en train de me mettre à l’épreuve, pense-t-il. Je dois confier les chevaux à Dieu. » Et il laisse les bêtes en liberté.

Le lendemain matin, il découvre qu’elles se sont enfuies. Révolté, il va trouver son maître.

« Vous n’entendez rien à Dieu, s’exclame-t-il. Je Lui ai confié la garde des chevaux, et les animaux ne sont plus là !

— Dieu voulait prendre soin des chevaux, rétorque le maître. Mais, à ce moment, Il avait besoin de vos mains pour les attacher. »

 

« IL SE PEUT QUE Jésus ait envoyé en Enfer certains de ses disciples pour sauver des âmes, dit John. Même en Enfer, tout n’est pas perdu. »

Cette idée surprend le voyageur. John est pompier à Los Angeles et c’est son jour de congé.

« Pourquoi dites-vous cela ? s’étonne le voyageur.

— Parce que j’ai déjà vécu l’enfer sur cette Terre. Je pénètre dans des bâtiments en flammes, je vois des gens désespérés qui tentent de s’échapper, et il m’est très souvent arrivé de risquer ma vie pour les sauver. Je ne suis qu’une particule dans cet immense univers, forcé d’agir en héros au milieu de tous les enfers de feu que j’affronte. Si moi, qui ne suis rien, je parviens à agir de la sorte, imaginez ce que Jésus a dû faire ! Je suis sûr que certains de ses apôtres se sont infiltrés en Enfer pour y sauver des âmes. »

 

 

LA VIE, ce n’est pas demander ou donner des conseils. Si nous avons besoin d’aide, il est préférable d’observer comment les autres résolvent  – ou échouent à résoudre  – leurs problèmes.

Notre ange est toujours présent, et très souvent il se sert des lèvres d’autrui pour nous dire quelque chose. Mais il s’adresse à nous de manière fortuite, en général au moment où, bien qu’attentifs, nous ne laissons pas nos préoccupations troubler le miracle de la vie.

Laissons notre ange nous parler de la manière qui lui est coutumière, quand il pense que c’est nécessaire.

Le maître dit :

« Les conseils sont la théorie de la vie. La pratique est, en général, très différente. »

 

 

 

 

UN SORCIER AFRICAIN conduit son apprenti dans la forêt. En dépit de son âge, il marche avec agilité, tandis que l’apprenti glisse et tombe à tout instant. Celui-ci blasphème, se relève, crache sur le sol qui le trahit, mais continue à suivre son maître.

Après avoir longtemps marché, ils arrivent dans un lieu sacré. Sans même s’arrêter, le sorcier fait demi-tour et reprend la route en sens inverse.

«Vous ne m’avez rien enseigné, aujourd’hui, objecte l’apprenti, après une nouvelle chute.

— Je vous ai enseigné quelque chose, mais on dirait que vous n’apprenez rien, réplique le sorcier. J’essaie de vous enseigner comment on traite les erreurs de la vie.

— Et comment les traite-t-on ?

— De la façon dont vous auriez dû traiter les chutes que vous avez faites. Au lieu de maudire l’endroit où vous êtes tombé, vous auriez dû chercher ce qui vous avait fait glisser. »

 

LE PERE SUPERIEUR du monastère de Sceta reçut un après-midi la visite d’un ermite.

« Mon conseiller spirituel ne sait comment me diriger, déclara le nouveau venu. Dois-je le quitter ? »

Le père supérieur ne répondit mot et l’ermite retourna dans le désert. Une semaine plus tard, il revint.

« Mon conseiller spirituel ne sait comment me diriger, répéta-t-il. J’ai décidé de le quitter.

— Voilà des paroles sages, conclut le père supérieur. Quand un homme comprend que son âme n’est pas satisfaite, il ne demande pas de conseils, il prend les décisions adéquates pour préserver son bout de chemin dans cette vie. »

UNE JEUNE FEMME s’approche du voyageur.

« Je veux vous raconter quelque chose, lui dit-elle. J’ai toujours cru que j’avais un don de guérison, mais je n’avais pas le courage de m’en servir. Et puis, un jour, mon mari souffrait beaucoup de la jambe gauche et il n’y avait personne pour l’aider. Alors, mourant de honte, j’ai décidé de poser mes mains sur sa jambe et de demander que la douleur cesse.

« J’ai agi ainsi sans croire vraiment que je pourrais lui venir en aide, et puis je l’ai entendu prier : « Fais, Seigneur, que ma femme soit capable d’être la messagère de Ta lumière, de Ta force. » Ma main est devenue très chaude et aussitôt les douleurs ont disparu.

« Plus tard, je lui ai demandé pourquoi il avait prié ainsi. Il m’a répondu que c’était pour me donner confiance. Aujourd’hui, je suis capable de guérir d’autres personnes, grâce à ces mots. »

 

LE MAITRE DIT :

« La parole est pouvoir. Les mots transforment le monde et l’homme.

« Nous avons tous déjà entendu dire : « Il ne faut pas parler des bonnes choses qui nous arrivent, car l’envie des autres détruirait notre joie. »

« Il n’en est rien. Les vainqueurs parlent avec fierté des miracles survenus dans leur existence. Si vous dégagez de l’énergie positive, elle attirera davantage d’énergie positive encore et elle réjouira ceux qui vous veulent vraiment du bien.

« Quant aux envieux, aux vaincus, ils ne pourront vous causer du tort que si vous leur donnez ce pouvoir.

« N’ayez pas peur. Parlez des bonnes choses de votre vie à qui veut les entendre. L’Ame du Monde a grand besoin de votre joie. »

 

 

LE VOYAGEUR arrive à San Martin de Unx, en Navarre, un village qui tombe presque en ruine. Il finit par découvrir la femme qui garde la clef de la belle église romane. Très gentiment, elle gravit avec lui les ruelles étroites et lui ouvre la porte.

Le voyageur est ému par l’obscurité et le silence du temple médiéval. Il bavarde un peu avec la femme et, à un moment, il lui fait remarquer que, bien qu’il soit midi, on ne distingue pas grand-chose des splendides œuvres d’art que renferme l’église.

« On ne voit bien les détails qu’au lever du jour, lui explique-t-elle. La légende veut que ce soit précisément cela que voulaient nous enseigner les bâtisseurs de cette église : Dieu choisit toujours une heure précise pour nous montrer Sa gloire. »

UN VIEILLARD sur le point de mourir appelle auprès de lui un jeune homme et lui raconte une histoire héroïque : au cours d’une guerre, il a aidé un homme à s’enfuir, lui donnant abri, nourriture et protection. Mais alors qu’ils arrivaient en lieu sûr, l’autre a décidé de le trahir et l’a livré à l’ennemi.

« Et comment vous êtes-vous échappé ? demande le jeune homme.

— Je ne me suis pas échappé, je suis l’autre, celui qui a trahi, avoue le vieillard. Mais lorsque je raconte cette histoire comme si j’en étais le héros, je comprends mieux tout ce qu’il a fait pour moi. »

 

LE MAITRE DIT :

« Nous avons tous besoin d’amour. L’amour fait partie de la nature humaine, autant que manger, boire et dormir. Il nous arrive de nous asseoir, seuls, devant un beau coucher de soleil et de penser : « Toute cette beauté n’a aucune importance, puisque je n’ai personne avec qui la partager."

« Il faudrait alors nous demander combien de fois, alors qu’on nous réclamait de l’amour, nous avons détourné la tête. Combien de fois nous avons eu peur de nous approcher de quelqu’un et de lui avouer sans façon que nous étions amoureux.

« Gare à la solitude. Telles les drogues les plus dangereuses, elle crée une dépendance. Si le coucher de soleil semble ne plus avoir de sens pour vous, faites preuve d’humilité et allez chercher de l’amour. Sachez que, là comme pour d’autres biens spirituels, plus vous serez disposé à donner, plus vous recevrez en retour. »

 
 

« COMMENT SAVOIR quelle est la meilleure manière d’agir dans la vie ? » demanda le disciple à son maître.

Le maître lui suggéra de fabriquer une table. Quand la table fut quasi prête  – il ne restait plus qu’à planter les clous dans le plateau  –, le maître s’approcha. Le disciple plantait les clous en trois coups précis mais, le dernier clou résistant davantage, il dut donner un coup supplémentaire. Le clou s’enfonça trop profondément, et le bois fut abîmé.

« Votre main était habituée à trois coups de marteau, fit remarquer le maître. Lorsqu’une action est dirigée par l’habitude, elle perd son sens, et cela finit par causer des dommages.

« Chaque action est unique, et le seul secret à connaître est le suivant : ne laissez jamais l’habitude commander vos actes. »

 

 

LE MAITRE DIT :

« La Légende Personnelle n’est pas aussi simple qu’il y paraît. La vivre peut constituer une activité dangereuse. Lorsque nous voulons quelque chose, nous mettons en mouvement des énergies puissantes, et nous ne pouvons plus nous cacher à nous-mêmes le véritable sens de notre vie. Lorsque nous désirons quelque chose, nous faisons un choix et nous en payons le prix.

« Poursuivre un rêve a un prix. Cela peut impliquer que nous abandonnions nos vieilles habitudes, cela peut entraîner pour nous des difficultés, des déceptions.

«Toutefois, quel que soit ce prix, il ne sera jamais aussi élevé que celui que payeront ceux qui n’ont pas vécu leur Légende Personnelle. Un jour, ceux-là regarderont en arrière, ils verront tout ce qu’ils ont fait, et ils entendront leur cœur dire : « J’ai gaspillé ma vie."

« Croyez-moi, c’est l’une des pires phrases que l’on puisse entendre. »

 

UN MAITRE avait des centaines de disciples. Tous priaient à l’heure dite, sauf un, qui était ivre en permanence.

Le jour où il sentit sa mort proche, le maître appela l’ivrogne et lui transmit ses connaissances occultes. Les autres disciples se rebellèrent :

« Quelle honte ! Nous nous sommes sacrifiés pour un maître extravagant et incapable de reconnaître nos qualités. »

Le maître dit :

« Je devais révéler ces secrets à un homme que je connaisse bien. Chez ceux qui semblent très vertueux se cachent en général la vanité, l’orgueil, l’intolérance. C’est pourquoi j’ai choisi le seul disciple dont le défaut était visible : l’ivrognerie. »

 

 

 

L’UN DES SYMBOLES consacrés par le christianisme est la figure du pélican. L’explication en est simple : quand il n’y a plus rien à manger, le pélican plonge son bec dans sa propre chair pour l’offrir à ses petits.

Le maître dit :

« Souvent, nous sommes incapables de comprendre les bénédictions que nous recevons. Nous ne percevons pas ce qu’il fait pour nous assurer notre nourriture spirituelle.

« Une histoire raconte que, par un hiver rigoureux, un pélican, offrant sa propre chair à ses enfants, réussit à survivre durant quelques jours à son sacrifice. Lorsque enfin il mourut, l’un des petits dit à l’autre : « Tant mieux. J’en avais assez de manger tous les jours la même chose. » »

 

  

LE PHILOSOPHE allemand Friedrich Nietzsche a dit un jour :

« Il est vain de peser sans cesse le pour et le contre ; se tromper de temps à autre fait partie de la condition humaine. ».

Le maître dit :

« Il y a des gens qui mettent leur point d’honneur à avoir raison jusque dans les moindres détails. Nous-mêmes, très souvent, nous ne nous permettons pas de commettre une erreur. Tout ce que l’on obtient par cette attitude, c’est la crainte d’aller de l’avant.

« La peur de se tromper est la porte qui nous enferme dans le château de la médiocrité. Si nous parvenons à la vaincre, nous faisons un pas décisif vers notre liberté. »

 

UN NOVICE demanda à l’abbé Nisteros, au monastère de Sceta :

« Que dois-je faire pour plaire à Dieu ? »

Il reçut cette réponse :

« Abraham acceptait les étrangers, et Dieu fut content. Elie n’aimait pas les étrangers, et Dieu fut content. David était fier de ses actes, et Dieu fut content. Le publicain devant l’autel avait honte de ses actes, et Dieu fut content. Jean-Baptiste se retira au désert, et Dieu fut content. Jonas se rendit dans la grande cité de Ninive, et Dieu fut content.

« Demandez à votre âme ce qu’elle souhaite. Que votre âme soit en accord avec vos rêves, voilà ce qui plaît à Dieu. »

, arrogantes et hautaines. De même, l’imbécile se croit toujours meilleur que son prochain. »

durera l’espèce humaine. Mais laissez-moi la corriger. »

Pierre avait compris que l’Amour pardonne. Judas n’avait rien compris.

Le maître dit :

 

L’UN DES EXERCICES de développement personnel les plus efficaces consiste à prêter attention aux gestes que nous faisons machinalement  – par exemple, respirer, cligner des yeux, remarquer les objets qui nous entourent.

Ce faisant, nous permettons à notre cerveau de travailler plus librement, sans l’interférence de nos désirs. Certains problèmes qui paraissaient insolubles finissent par se résoudre, certaines difficultés que nous pensions insurmontables finissent par se dissiper sans effort.

Le maître dit :

« Lorsque vous devez affronter une situation délicate, efforcez-vous de recourir à cette technique. Elle exige un peu de discipline, mais les résultats peuvent se révéler surprenants. »

 

  

LE VOYAGEUR, qui venait d’assister à la messe, était assis, tout seul. Soudain, un ami l’aborda :

« J’ai grand besoin de vous parler. »

Le voyageur vit dans cette rencontre un signe, et il en fut si enthousiasmé qu’il se mit à parler de tout ce qu’il jugeait important : les bénédictions de Dieu, l’amour  – et il expliqua à son ami qu’il était un signe envoyé par son ange, puisque quelques instants auparavant il se sentait seul alors qu’à présent il avait de la compagnie.

L’ami l’écouta en silence, le remercia, puis s’en alla.

Le voyageur perdit alors sa joie et se sentit plus solitaire que jamais. Plus tard, il se rendit compte que, dans son enthousiasme, il n’avait prêté aucune attention à la demande de son ami.

Il baissa les yeux au sol et il vit ses mots jetés au beau milieu de la rue, parce que l’univers, à ce moment-là, souhaitait autre chose.

 

 LE MAITRE DIT :

« Ecrivez ! Une lettre, un journal ou jetez quelques notes sur le papier en parlant au téléphone, mais écrivez ! Ecrire nous rapproche de Dieu et de notre prochain. Si vous voulez mieux comprendre votre rôle en ce monde, écrivez.

« Efforcez-vous de mettre votre âme par écrit, même si personne ne vous lit  – ou, pis, même si quelqu’un finit par lire ce que vous vouliez garder secret. Le simple fait d’écrire nous aide à organiser notre pensée et à discerner clairement ce qui se trouve autour de nous. Un papier et un stylo opèrent des miracles  – ils soignent les douleurs, réalisent les rêves, restituent l’espoir perdu.

« Les mots ont un pouvoir. »

 

  

MILTON ERICKSON a inventé une thérapie qui a déjà fait des milliers d’adeptes aux Etats-Unis. A l’âge de douze ans, il contracta la poliomyélite. Dix mois plus tard, il entendit un médecin dire à ses parents : « Votre fils ne passera pas la nuit. »

Erickson entendit sa mère pleurer. « Qui sait ? Si je passe la nuit, peut-être ne souffrira-t-elle pas autant », pensa-t-il. Et il décida de ne pas dormir jusqu’au lever du jour. Le lendemain matin, il cria à sa mère : « Tu vois, je suis toujours en vie ! »

La joie fut si grande dans la maison qu’il décida de tenir bon de jour en jour afin de remettre à plus tard la souffrance de ses parents.

Il mourut en 1990, à l’âge de soixante-quinze ans, laissant un ensemble d’ouvrages essentiels sur l’extrême capacité que possède l’homme de dépasser ses propres limites.

 
 

DE TOUTES LES PUISSANTES ARMES de destruction que l’homme a été capable d’inventer, la plus terrible, et la plus lâche, est la parole.

Les poignards et les armes à feu laissent des traces de sang. Les bombes détruisent des édifices et des rues. Les poisons peuvent être détectés.

Le maître dit :

«La parole peut détruire sans laisser de trace. Des enfants sont conditionnés pendant des années par leurs parents, des hommes impitoyablement critiqués, des femmes systématiquement massacrées par les commentaires de leurs conjoints. Des fidèles sont maintenus loin de la religion par ceux qui se jugent capables d’interpréter la voix de Dieu.

« Veillez à ne pas utiliser cette arme. Veillez à ce qu’on n’utilise pas cette arme contre vous. »

 
 

UNE LEGENDE du désert raconte l’histoire d’un homme sur le point de changer d’oasis, qui chargeait ses bagages sur son chameau. Il empila les tapis, les ustensiles de cuisine, les malles de vêtements, et le chameau tint bon.

Au moment de partir, l’homme se souvint d’une belle plume bleue que son père lui avait offerte. Il décida de l’emporter elle aussi et la posa sur la monture. A cet instant, l’animal s’effondra sous le poids et mourut.

« Mon chameau n’a pas supporté le poids d’une plume », a sans doute pensé l’homme.

Parfois, nous disons la même chose de notre prochain, sans comprendre que notre plaisanterie a peut-être été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase de la souffrance.

 

 

 

  

LE MAITRE DIT :

« D’une part, nous savons qu’il est important de chercher Dieu. De l’autre, la vie nous éloigne de Lui. Nous nous sentons ignorés par la Divinité, ou bien nous sommes accaparés par notre quotidien. Il en résulte un sentiment de culpabilité : nous pensons soit que nous renonçons à la vie à cause de Dieu, soit que nous renonçons à Dieu à cause de la vie. Ce conflit apparent est une illusion : Dieu est dans la vie, et la vie est en Dieu. Il suffit d’en avoir conscience pour mieux comprendre le destin. Si nous parvenons à pénétrer dans l’harmonie sacrée de notre quotidien, nous serons toujours sur la bonne voie, et nous accomplirons notre tâche. »

 

 

LE MAITRE DIT :

« L’esprit de Dieu présent en nous peut être décrit comme un écran de cinéma. Diverses situations y sont présentées : des gens s’aiment, des gens se séparent, on découvre des trésors, on explore des pays lointains.

« Quel que soit le film projeté, l’écran demeure toujours le même. Peu importe que les larmes roulent ou que le sang coule, rien ne peut atteindre la blancheur de la toile.

« Tel l’écran de cinéma, Dieu est là, derrière tous les malheurs et toutes les extases de la vie. Nous Le verrons tous lorsque notre film se terminera. »

 

 « EXISTE-T-IL quelque chose de plus important que la prière ? » demanda le disciple à son maître.

Le maître lui indiqua un arbuste tout près de là et lui suggéra d’en couper une branche. L’autre obéit.

« L’arbre est-il toujours vivant ? interrogea le maître.

— Aussi vivant qu’avant, assura le disciple.

— Alors, retournez près de l’arbuste et coupez la racine.

— Mais si je fais cela, l’arbre va mourir.

— Les prières sont les branches de l’arbre, et sa racine s’appelle la foi, répliqua le maître. La foi peut exister sans la prière, mais la prière ne peut exister sans la foi. »

 

 

 

 

 

 

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3 septembre 2012 1 03 /09 /septembre /2012 11:02

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Daniel Pennac, Chagrin d'école,  Gallimard, 2007, 320 pages. 

 

 

I- LA POUBELLE DE DJIBOUTI

" Donc, j’étais un mauvais élève. Chaque soir de mon enfance, je rentrais à la maison poursuivi par l’école. Mes carnets disaient la réprobation de mes maîtres. Quand je n’étais pas le dernier de ma classe, c’est que j’en étais l’avant-dernier. (Champagne !) Fermé à l’arithmétique d’abord, aux mathématiques ensuite, profondément dysorthographique, rétif à la mémorisation des dates et à la localisation des lieux géographiques, inapte à l’apprentissage des langues étrangères, réputé paresseux (leçons non apprises, travail non fait), je rapportais à la maison des résultats pitoyables que ne rachetaient ni la musique, ni le sport, ni d’ailleurs aucune activité parascolaire.

— Tu comprends ? Est-ce que seulement tu comprends ce que je t’explique ?

Je ne comprenais pas. Cette inaptitude à comprendre remontait si loin dans mon enfance que la famille avait imaginé une légende pour en dater les origines : mon apprentissage de l’alphabet. J’ai toujours entendu dire qu’il m’avait fallu une année entière pour retenir la lettre a. La lettre a, en un an. Le désert de mon ignorance commençait au-delà de l’infranchissable b.

— Pas de panique, dans vingt-six ans il possédera parfaitement son alphabet."

 

 

 

" J’étais un objet de stupeur, et de stupeur constante car les années passaient sans apporter la moindre amélioration à mon état d’hébétude scolaire. « Les bras m’en tombent », « Je n’en reviens pas », me sont des exclamations familières, associées à des regards d’adulte où je vois bien que mon incapacité à assimiler quoi que ce soit creuse un abîme d’incrédulité.

Apparemment, tout le monde comprenait plus vite que moi.

— Tu es complètement bouché !"

 

 

 " J’annonce à Bernard que je songe à écrire un livre concernant l’école ; non pas l’école qui change dans la société qui change, comme a changé cette rivière, mais, au cœur de cet incessant bouleversement, sur ce qui ne change pas, justement, sur une permanence dont je n’entends jamais parler : la douleur partagée du cancre, des parents et des professeurs, l’interaction de ces chagrins d’école.

— Vaste programme… Et comment vas-tu t’y prendre ?

— En te cuisinant, par exemple. Quels souvenirs gardes-tu de ma propre nullité, disons… en math ? »Mon frère Bernard était le seul membre de la famille à pouvoir m’aider dans mon travail scolaire sans que je me verrouille comme une huître. Nous avons partagé la même chambre jusqu’à mon entrée en cinquième, où je fus mis en pension."

 

 "  — Tu prétendais détester les majuscules.

Ah ! Terribles sentinelles, les majuscules ! Il me semblait qu’elles se dressaient entre les noms propres et moi pour m’en interdire la fréquentation. Tout mot frappé d’une majuscule était voué à l’oubli instantané : villes, fleuves, batailles, héros, traités, poètes, galaxies, théorèmes, interdits de mémoire pour cause de majuscule tétanisante. Halte là, s’exclamait la majuscule, on ne franchit pas la porte de ce nom, il est trop propre, on n’en est pas digne, on est un crétin !

Précision de Bernard, le long de notre chemin :

— Un crétin minuscule ! Rire des deux frères"

 

 

 

" — Et plus tard, rebelote avec les langues étrangères : je ne pouvais pas m’ôter de l’idée qu’il s’y disait des choses trop intelligentes pour moi.

— Ce qui te dispensait d’apprendre tes listes de vocabulaire.

— Les mots d’anglais étaient aussi volatils que les noms propres…

— Tu te racontais des histoires, en somme.

Oui, c’est le propre des cancres, ils se racontent en boucle l’histoire de leur cancrerie : je suis nul, je n’y arriverai jamais, même pas la peine d’essayer, c’est foutu d’avance, je vous l’avais bien dit, l’école n’est pas faite pour moi… L’école leur paraît un club très fermé dont ils s’interdisent l’entrée. Avec l’aide de quelques professeurs, parfois."

 

 

 

 " Père polytechnicien, mère au foyer, pas de divorce, pas d’alcooliques, pas de caractériels, pas de tares héréditaires, trois frères bacheliers (des matheux, bientôt deux ingénieurs et un officier), rythme familial régulier, nourriture saine, bibliothèque à la maison, culture ambiante conforme au milieu et à l’époque (père et mère nés avant 1914) : peinture jusqu’aux impressionnistes, poésie jusqu’à Mallarmé, musique jusqu’à Debussy, romans russes, l’inévitable période Teilhard de Chardin, Joyce et Cioran pour toute audace… Propos de table calmes, rieurs et cultivés.

Et pourtant, un cancre."

 

 

" Non seulement mes antécédents m’interdisaient toute cancrerie mais, dernier représentant d’une lignée de plus en plus diplômée, j’étais socialement programmé pour devenir le fleuron de la famille : polytechnicien ou normalien, énarque évidemment, la Cour des comptes, un ministère, va savoir… On ne pouvait espérer moins. Là-dessus, un mariage efficace et la mise au monde d’enfants destinés dès le berceau à la taupe de Louis-le-Grand et propulsés vers le trône de l’Élysée ou la direction d’un consortium mondial de la cosmétique. La routine du darwinisme social, la reproduction des élites… Eh bien non, un cancre.

Un cancre sans fondement historique, sans raison sociologique, sans désamour : un cancre en soi. Un cancre étalon. Une unité de mesure.

Pourquoi ? 

La réponse gît peut-être dans le cabinet des psychologues, mais ce n’était pas encore l’époque du psychologue scolaire envisagé comme substitut familial. On faisait avec les moyens du bord.

Bernard, de son côté, proposait son explication :

— À six ans, tu es tombé dans la poubelle municipale de Djibouti.

— Six ans ? L’année du a ?

— Oui. C’était une décharge à ciel ouvert, en fait. Tu y es tombé du haut d’un mur. Je ne me rappelle pas combien de temps tu y as macéré. Tu avais disparu, on te cherchait partout, et tu te débattais là-dedans sous un soleil qui devait avoisiner les soixante degrés. Je préfère ne pas imaginer à quoi ça ressemblait.

L’image de la poubelle, tout compte fait, convient assez à ce sentiment de déchet que ressent l’élève perdu pour l’école. « Poubelle » est d’ailleurs un terme que j’ai entendu prononcer plusieurs fois pour qualifier ces boîtes privées hors contrat qui acceptent (à quel prix ?) de recueillir les rebuts du collège. J’y ai vécu de la cinquième à la première, pensionnaire. Et parmi tous les professeurs que j’y ai subis, quatre m’ont sauvé.

— Quand on t’a sorti de ce tas d’ordures, tu as fait une septicémie ; on t’a piqué à la pénicilline pendant des mois. Ça te faisait un mal de chien, tu mourais de trouille. Quand l’infirmier se pointait on passait des heures à te chercher dans la maison. Un jour tu t’es caché dans une armoire qui t’est tombée dessus "

 

 

 

" Peur de la piqûre, voilà une métaphore parlante : toute ma scolarité passée à fuir des professeurs envisagés comme des Diafoirus armés de seringues gigantesques et chargés de m’inoculer cette brûlure épaisse, la pénicilline des années cinquante – dont je me souviens très bien –, une sorte de plomb fondu qu’ils injectaient dans un corps d’enfant.

En tout cas, oui, la peur fut bel et bien la grande affaire de ma scolarité ; son verrou. Et l’urgence du professeur que je devins fut de soigner la peur de mes plus mauvais élèves pour faire sauter ce verrou, que le savoir ait une chance de passer."

 

 

 " Seulement, ma vitalité m’était vitale, si je puis dire. Le jeu me sauvait du chagrin qui m’envahissait dès que je retombais dans ma honte solitaire. Mon Dieu, cette solitude du cancre dans la honte de ne jamais faire ce qu’il faut ! Et cette envie de fuir… J’ai ressenti très tôt l’envie de fuir. Pour où ? Assez confus. Fuir de moi-même, disons, et pourtant en moi-même. Mais un moi qui aurait été acceptable par les autres. C’est sans doute à cette envie de fuir que je dois l’étrange écriture qui précéda mon écriture. Au lieu de former les lettres de l’alphabet, je dessinais des petits bonshommes qui s’enfuyaient en marge pour s’y constituer en bande. Je m’appliquais, pourtant, au début, j’ourlais mes lettres tant bien que mal, mais peu à peu les lettres se métamorphosaient d’elles-mêmes en ces petits êtres sautillants et joyeux qui s’en allaient folâtrer ailleurs, idéogrammes de mon besoin de vivre."

 

 

" Une constante pédagogique : à de rares exceptions près, le vengeur solitaire (ou le chahuteur sournois, c’est une question de point de vue) ne se dénonce jamais. Si un autre que lui a fait le coup, il ne le dénonce pas davantage. Solidarité ? Pas sûr. Une sorte de volupté, plutôt, à voir l’autorité s’épuiser en enquêtes stériles. Que tous les élèves soient punis – privés de ceci ou de cela – jusqu’à ce que le coupable se livre ne l’émeut pas. Bien au contraire, on lui fournit par là l’occasion de se sentir partie prenante de la communauté, enfin ! Il s’associe à tous pour juger « dégueulasse » de faire « payer » tant d’« innocents » à la place d’un seul « coupable ». Stupéfiante sincérité ! Le fait qu’il soit le coupable en question n’entre plus, à ses yeux, en ligne de compte. En punissant tout le monde l’autorité lui a permis de changer de registre : nous ne sommes plus dans l’ordre des faits, qui regarde l’enquête, mais sur le terrain des principes ; or, en bon adolescent qu’il est, l’équité est un principe sur lequel il ne transige pas."

 

 

" Et si on accuse quelqu’un d’autre à sa place, ma foi, il se tait encore, car il connaît son monde et sait très bien (avec Claudel, qu’il ne lira pourtant jamais) qu’« on peut aussi mériter l’injustice ».

Il ne se dénonce pas. C’est qu’il s’est fait une raison de sa solitude et qu’il a enfin cessé d’avoir peur. Il ne baisse plus les yeux. Regardez-le, il est le coupable au regard candide. Il a enfoui dans son silence ce plaisir unique : personne ne saura, jamais ! Quand on se sent de nulle part, on a tendance à se faire des serments à soi-même.

Mais ce qu’il éprouve, par-dessus tout, c’est la joie sombre d’être devenu incompréhensible aux nantis du savoir qui lui reprochent de ne rien comprendre à rien. Il s’est découvert une aptitude, en somme : faire peur à ceux qui l’effrayaient ; il en jouit intensément. Personne ne sait ce dont il est capable, et c’est bon.

La naissance de la délinquance, c’est l’investissement secret de toutes les facultés de l’intelligence dans la ruse." 

 

 

" La haine et le besoin d’affection m’avaient pris tout ensemble dès mes premiers échecs. Il s’agissait d’amadouer l’ogre scolaire. Tout faire pour qu’il ne me dévore pas le cœur. Collaborer, par exemple, au cadeau d’anniversaire de ce professeur de sixième qui, pourtant, notait mes dictées négativement : « Moins 38, Pennacchioni, la température est de plus en plus basse ! » Me creuser la tête pour choisir ce qui ferait vraiment plaisir à ce salaud, organiser la quête parmi les élèves et fournir moi-même le complément, vu que le prix de l’affreuse merveille dépassait le montant de la cagnotte." 

 

 " À tous ceux qui aujourd’hui imputent la constitution de bandes au seul phénomène des banlieues, je dis : vous avez raison, oui, le chômage, oui, la concentration des exclus, oui, les regroupements ethniques, oui, la tyrannie des marques, la famille monoparentale, oui, le développement d’une économie parallèle et les trafics en tout genre, oui, oui, oui… Mais gardons-nous de sous-estimer la seule chose sur laquelle nous pouvons personnellement agir et qui, elle, date de la nuit des temps pédagogiques : la solitude et la honte de l’élève qui ne comprend pas, perdu dans un monde où tous les autres comprennent.

Nous seuls pouvons le sortir de cette prison-là, que nous soyons ou non formés pour cela.

Les professeurs qui m’ont sauvé – et qui ont fait de moi un professeur – n’étaient pas formés pour ça. Ils ne se sont pas préoccupés des origines de mon infirmité scolaire. Ils n’ont pas perdu de temps à en chercher les causes et pas davantage à me sermonner. Ils étaient des adultes confrontés à des adolescents en péril. Ils se sont dit qu’il y avait urgence. Ils ont plongé.

Ils m’ont raté. Ils ont plongé de nouveau, jour après jour, encore et encore… Ils ont fini par me sortir de là. Et beaucoup d’autres avec moi. Ils nous ont littéralement repêchés. Nous leur devons la vie."

 

 II- DEVENIR 

 

 

" .... Car en matière d’école la question de l’excellence se pose au sommet de l’échelle comme au fond des abysses, la meilleure école pour les meilleurs élèves et la meilleure pour les naufragés, tout est là…) On appelle enfin. On s’excuse de vous déranger, on sait à quel point vous devez être sollicité mais voilà on a un garçon qui, vraiment, dont on ne sait plus comment…" 

 

 

" Il y a la mère perdue, épuisée par la dérive de son enfant, évoquant les effets supposés des désastres conjugaux : c’est notre séparation qui l’a… depuis la mort de son père, il n’est plus tout à fait… Il y a la mère humiliée par les conseils des amies dont les enfants, eux, marchent bien, ou qui, pire, évitent le sujet avec une discrétion presque insultante… Il y a la mère furibarde, convaincue que son garçon est depuis toujours l’innocente victime d’une coalition enseignante, toutes disciplines confondues, ça a commencé très tôt, à la maternelle, il avait une institutrice qui… et ça ne s’est pas du tout arrangé au CP, l’instit, un homme cette fois, était pire, et figurez-vous que son professeur de français, en quatrième, lui a… Il y a celle qui n’en fait pas une question de personne mais vitupère la société telle qu’elle se délite, l’institution telle qu’elle sombre, le système tel qu’il pourrit, le réel en somme, tel qu’il n’épouse pas son rêve… Il y a la mère furieuse contre son enfant : ce garçon qui a tout et ne fait rien, ce garçon qui ne fait rien et veut tout, ce garçon pour qui on a tout fait et qui jamais ne… pas une seule fois, vous m’entendez ! Il y a la mère qui n’a pas rencontré un seul professeur de l’année et celle qui a fait leur siège à tous… Il y a la mère qui vous téléphone tout simplement pour que vous la débarrassiez cette année encore d’un fils dont elle ne veut plus entendre parler jusqu’à l’année prochaine même date, même heure, même coup de téléphone, et qui le dit : « On verra l’année prochaine, il faut juste lui trouver une école d’ici là. » Il y a la mère qui craint la réaction du père : « Cette fois mon mari ne le supportera pas » (on a caché la plupart des bulletins de notes au mari en question)… Il y a la mère qui ne comprend pas ce fils si différent de l’autre, qui s’efforce de ne pas l’aimer moins, qui s’ingénie à demeurer la même mère pour ses deux garçons. Il y a la mère, au contraire, qui ne peut s’empêcher de choisir celui-ci (« Pourtant je m’investis entièrement en lui »), au grand dam des frères et sœurs, bien sûr, et qui a utilisé en vain toutes les ressources des aides auxiliaires : sport, psychologie, orthophonie, sophrologie, cures de vitamines, relaxation, homéopathie, thérapie familiale ou individuelle… Il y a la mère versée en psychologie, qui donnant une explication à tout s’étonne qu’on ne trouve jamais de solution à rien, la seule au monde à comprendre son fils, sa fille, les amis de son fils et de sa fille, et dont la perpétuelle jeunesse d’esprit (« N’est-ce pas qu’il faut savoir rester jeune ? ») s’étonne que le monde soit devenu si vieux, tellement inapte à comprendre les jeunes. Il y a la mère qui pleure, elle vous appelle et pleure en silence, et s’excuse de pleurer… un mélange de chagrin, d’inquiétude et de honte… À vrai dire toutes ont un peu honte, et toutes sont inquiètes pour l’avenir de leur garçon : « Mais qu’est-ce qu’il va devenir ? » La plupart se font de l’avenir une représentation qui est une projection du présent sur la toile obsédante du futur. Le futur comme un mur où seraient projetées les images démesurément agrandies d’un présent sans espoir, la voilà la grande peur des mères ! "

 

 

" J’ignorais alors qu’il arrive aux professeurs de l’éprouver aussi, cette sensation de perpétuité : rabâcher indéfiniment les mêmes cours devant des classes interchangeables, crouler sous le fardeau quotidien des copies (on ne peut pas imaginer Sisyphe heureux avec un paquet de copies !), je ne savais pas que la monotonie est la première raison que les professeurs invoquent quand ils décident de quitter le métier, je ne pouvais pas imaginer que certains d’entre eux souffrent bel et bien de rester assis là, quand passent les élèves… "

 

 

 

" Et puis, j’ai toujours encouragé mes amis et mes élèves les plus vivants à devenir professeurs. J’ai toujours pensé que l’école, c’était d’abord les professeurs. Qui donc m’a sauvé de l’école, sinon trois ou quatre professeurs ? " 

 

III- Aucun avenir


" Des enfants qui ne deviendront pas. Des enfants désespérants.

Écolier, puis collégien, puis lycéen, j’y croyais dur comme fer moi aussi à cette existence sans avenir.

C’est même la toute première chose dont un mauvais élève se persuade." 

 

" Je ne savais pas que la monotonie est la première raison que les professeurs invoquent quand ils décident de quitter le métier, je ne pouvais pas imaginer que certains d’entre eux souffrent bel et bien de rester assis là, quand passent les élèves… J’ignorais que les professeurs aussi se soucient du futur : décrocher mon agreg, achever ma thèse, passer à la fac, prendre mon envol pour les cimes des classes préparatoires, opter pour la recherche, filer à l’étranger, m’adonner à la création, changer de secteur, laisser enfin tomber ces boutonneux amorphes et vindicatifs qui produisent des tonnes de papier, j’ignorais que lorsque les professeurs ne pensent pas à leur avenir, c’est qu’ils songent à celui de leurs enfants, aux études supérieures de leur progéniture… Je ne savais pas que la tête des professeurs est saturée d’avenir. Je ne les croyais là que pour m’interdire le mien. Interdit d’avenir." 

 

" Plus de vingt ans ont passé. Aujourd’hui, le chômage est en effet de toutes les cultures, l’avenir professionnel ne sourit plus à grand monde sous nos latitudes, l’amour ne brille guère et Nathalie doit être une jeune femme de trente-sept ans (et demi). Et mère, va savoir. D’une fille de douze ans, peut-être. Nathalie est-elle chômeuse ou satisfaite de son rôle social ? Perdue de solitude ou heureuse en amour ? Femme équilibrée, maîtresse ès concessions et oppositions ? Se répand-elle en désarroi à la table familiale ou songe-t-elle bravement au moral de sa fille quand la petite franchit la porte de sa classe ?"

 

 

 " Nos « mauvais élèves » (élèves réputés sans devenir) ne viennent jamais seuls à l’école. C’est un oignon qui entre dans la classe : quelques couches de chagrin, de peur, d’inquiétude, de rancœur, de colère, d’envies inassouvies, de renoncement furieux, accumulées sur fond de passé honteux, de présent menaçant, de futur condamné. Regardez, les voilà qui arrivent, leur corps en devenir et leur famille dans leur sac à dos. Le cours ne peut vraiment commencer qu’une fois le fardeau posé à terre et l’oignon épluché. Difficile d’expliquer cela, mais un seul regard suffit souvent, une parole bienveillante, un mot d’adulte confiant, clair et stable, pour dissoudre ces chagrins, alléger ces esprits, les installer dans un présent rigoureusement indicatif." 

 

 

" Il faudrait inventer un temps particulier pour l’apprentissage. Le présent d’incarnation, par exemple. Je suis ici, dans cette classe, et je comprends, enfin ! Ça y est ! Mon cerveau diffuse dans mon corps : ça s’incarne.

Quand ce n’est pas le cas, quand je n’y comprends rien, je me délite sur place, je me désintègre dans ce temps qui ne passe pas, je tombe en poussière et le moindre souffle m’éparpille.

Seulement, pour que la connaissance ait une chance de s’incarner dans le présent d’un cours, il faut cesser d’y brandir le passé comme une honte et l’avenir comme un châtiment."

 

" Il est difficile d’expliquer aux parents d’aujourd’hui les atouts de l’internat, tant ils l’envisagent comme un bagne. À leurs yeux, y envoyer ses enfants relève de l’abandon de paternité. Évoquer seulement la possibilité d’une année de pension, c’est passer pour un monstre rétrograde, adepte de la prison pour cancres. Inutile d’expliquer qu’on y a soi-même survécu, l’argument de l’autre époque vous est immédiatement opposé : « Oui, mais en ce temps-là on traitait les gosses à la dure !" 


" Aujourd’hui qu’on a inventé l’amour parental, la question de la pension est taboue, sauf comme menace, ce qui prouve qu’on ne la tient pas pour une solution.

Et pourtant…

Non, je ne vais pas faire l’apologie de la pension. Non."

 


" La vérité présente ici l’inconvénient de l’aveu « Je n’ai pas fait mon travail », qui appelle une sanction immédiate. Notre externe lui préférera une version institutionnellement plus présentable. Par exemple : « Mes parents étant divorcés, j’ai oublié mon devoir chez mon père avant de rentrer chez Maman. » En d’autres termes un mensonge. De son côté le professeur préfère souvent cette vérité aménagée à un aveu trop abrupt qui l’atteindrait dans son autorité. Le choc frontal est évité, l’élève et le professeur trouvent leur compte dans ce pas de deux diplomatique. Pour la note, le tarif est connu : copie non remise, zéro."

 

 

" La fiction où il s’englue le tient prisonnier ailleurs, quelque part entre l’école à combattre et la famille à rassurer, dans une troisième et angoissante dimension où le rôle dévolu à l’imagination consiste à colmater les innombrables brèches par où peut surgir le réel sous ses aspects les plus redoutés : mensonge découvert, colère des uns, chagrin des autres, accusations, sanctions, renvoi peut-être, retour à soi-même, culpabilité impuissante, humiliation, délectation morose : Ils ont raison, je suis nul, nul, nul. Je suis un nul.

Or, dans la société où nous vivons, un adolescent installé dans la conviction de sa nullité – voilà au moins une chose que l’expérience vécue nous aura apprise – est une proie."

 

 

" Mais il est une autre raison pour laquelle le professeur ignore ces mensonges, une raison plus enfouie, qui, si elle accédait à la conscience claire, donnerait à peu près ceci : Ce garçon est l’incarnation de mon propre échec professionnel. Je n’arrive ni à le faire progresser, ni à le faire travailler, tout juste à le faire venir en classe, et encore suis-je assuré de sa seule présence physique." 


 

" En limitant les va-et-vient entre l’école et la famille, l’état de pensionnaire présente sur celui d’externe l’avantage d’installer notre élève dans deux temporalités distinctes : l’école du lundi matin au vendredi soir, la famille pendant le week-end. Un groupe d’interlocuteurs pendant cinq jours ouvrables, l’autre pendant deux jours fériés (qui retrouvent une chance de redevenir deux jours festifs). La réalité scolaire d’un côté, la réalité familiale de l’autre. S’endormir sans avoir à rassurer les parents par le mensonge du jour, se réveiller sans avoir à fourbir d’excuses pour le travail non fait, puisqu’il a été fait à l’étude du soir avec, dans le meilleur des cas, l’aide d’un surveillant ou d’un professeur. Du repos mental, en somme ; une énergie récupérée qui a quelque chance d’être investie dans le travail scolaire. Est-ce suffisant pour propulser le cancre en tête de la classe ? Du moins est-ce lui donner de son présent que l’individu se construit, pas en le fuyant.

Ici s’arrête mon éloge de la pension." 

 

 

" une occasion de vivre le présent comme tel. Or, c’est dans la conscience

Ah, si, tout de même, histoire de terroriser tout le monde j’ajouterai, pour y avoir enseigné moi-même, que les meilleurs internats sont ceux où les professeurs eux aussi sont pensionnaires. Disponibles à toute heure, en cas de SOS."

 

 " En les écoutant je ne me faisais pas la moindre représentation du temps, je les croyais, tout bonnement : crétin à jamais, pour toujours, « jamais » et « toujours » étant les seules unités de mesure que l’orgueil blessé propose au cancre pour sonder le temps.

 Puis vint mon premier sauveur.

Un professeur de français.

En troisième.

Qui me repéra pour ce que j’étais : un affabulateur sincère et joyeusement suicidaire.

Épaté, sans doute, par mon aptitude à fourbir des excuses toujours plus inventives pour mes leçons non apprises ou mes devoirs non faits, il décida de m’exonérer de dissertations pour me commander un roman. Un roman que je devais rédiger dans le trimestre, à raison d’un chapitre par semaine. Sujet libre, mais prière de fournir mes livraisons sans faute d’orthographe, « histoire d’élever le niveau de la critique ». (Je me rappelle cette formule alors que j’ai tout oublié du roman lui-même.)"

 

 

 " Je ne crois pas avoir fait de progrès substantiel en quoi que ce soit cette année-là mais, pour la première fois de ma scolarité, un professeur me donnait un statut ; j’existais scolairement aux yeux de quelqu’un, comme un individu qui avait une ligne à suivre, et qui tenait le coup dans la durée. Reconnaissance éperdue pour mon bienfaiteur, évidemment, et quoiqu’il fût assez distant, le vieux monsieur devint le confident de mes lectures secrètes."

 

 

" À l’époque, lire n’était pas l’absurde prouesse d’aujourd’hui. Considérée comme une perte de temps, réputée nuisible au travail scolaire, la lecture des romans nous était interdite pendant les heures d’étude. D’où ma vocation de lecteur clandestin : romans recouverts comme des livres de classe, cachés partout où cela se pouvait, lectures nocturnes à la lampe de poche, dispenses de gymnastique, tout était bon pour me retrouver seul avec un livre. C’est la pension qui m’a donné ce goût-là. Il m’y fallait un monde à moi, ce fut celui des livres."

 

  " Un autre élément de ma métamorphose fut l’irruption de l’amour dans ma prétendue indignité. L’amour ! Parfaitement inimaginable à l’adolescent que je croyais être. La statistique, pourtant, disait son surgissement probable, voire certain. (Mais non, pensez donc, inspirer de l’amour, moi ? Et à qui ?) Il se présenta pour la première fois sous la forme d’une émouvante rencontre de vacances, s’exprima essentiellement dans une copieuse correspondance, et s’acheva par une rupture consentie au nom de notre jeunesse et de la distance géographique qui nous séparait."

 

 

" L’enseignement et le roman ! Lire, écrire, enseigner !

Mon réveil doit aussi beaucoup à la ténacité de ce père faussement lointain. Jamais découragé par mon découragement, il a su résister à toutes mes tentatives de fuite : cette supplique véhémente, par exemple, à quatorze ans, pour qu’il me fasse entrer aux enfants de troupe. Nous en avons beaucoup ri vingt ans plus tard, quand, libéré de mon service, je lui ai donné à lire la mention inscrite sur mon livret militaire, Grades successifs : deuxième classe."

 

 

" Hélas, ô mes élèves, ma fichue mémoire se refuse toujours à l’archivage des noms propres. Leurs majuscules continuent de faire barrage. Il me suffisait des grandes vacances pour oublier la plupart de vos noms, alors, vous pensez, avec toutes ces années ! Une sorte de siphonnage permanent lessive ma cervelle, qui élimine, avec les vôtres, le nom des auteurs que je lis, les titres de leurs bouquins ou ceux des films que je vois, les villes que je traverse, les itinéraires que je suis, les vins que je bois… Ce qui ne signifie pas que vous sombriez dans mon oubli ! Qu’il me soit seulement donné de vous revoir cinq minutes, et la bouille confiante de Rémi, le grand rire de Nadia, la malice d’Emmanuel, la gentillesse pensive de Christian, la vivacité d’Axelle, l’inoxydable bonne humeur d’Arthur ressuscitent l’élève dans cet homme ou cette femme qui me font, en me croisant, le plaisir de reconnaître leur professeur."

 

 III- Y ou le présent d’incarnation

 

" Dès les premières heures de cours, cette année-là, nous nous étions attaqués à ce « y », à ce « en », à ce « tout », à ce « ça », mes élèves et moi. C’est par eux que nous avions entamé l’assaut du bastion grammatical. Si nous voulions nous installer solidement dans l’indicatif présent de notre cours, il fallait régler leur compte à ces mystérieux agents de désincarnation. Priorité absolue ! Nous avons donc fait la chasse aux pronoms flous. Ces mots énigmatiques se présentaient comme autant d’abcès à vider."

 

" « Y », d’abord. Nous avons commencé par ce fameux « y » auquel on n’arrive jamais. Passons sur sa dénomination de pronom adverbial qui résonne comme du chinois à l’oreille de l’élève qui l’entend pour la première fois, ouvrons-lui le ventre, extirpons-en tous les sens possibles, nous lui collerons son étiquette grammaticale en le recousant, après avoir remis en place ses entrailles dûment répertoriées. Les grammairiens lui accordent une valeur imprécise. Eh bien précisons, précisons ! "

 

" Les maux de grammaire se soignent par la grammaire, les fautes d’orthographe par l’exercice de l’orthographe, la peur de lire par la lecture, celle de ne pas comprendre par l’immersion dans le texte, et l’habitude de ne pas réfléchir par le calme renfort d’une raison strictement limitée à l’objet qui nous occupe, ici, maintenant, dans cette classe, pendant cette heure de cours, tant que nous y sommes."

 

" De cette mésaventure tant de fois répétée, la conviction m’est restée qu’il fallait parler aux élèves le seul langage de la matière que je leur enseignais. Peur de la grammaire ? Faisons de la grammaire. Pas d’appétit pour la littérature ? Lisons ! Car, aussi étrange que cela puisse vous paraître, ô nos élèves, vous êtes pétris des matières que nous vous enseignons. Vous êtes la matière même de toutes nos matières. Malheureux à l’école ? Peut-être. Chahutés par la vie ? Certains, oui. Mais à mes yeux, faits de mots, tous autant que vous êtes, tissés de grammaire, remplis de discours, même les plus silencieux ou les moins armés en vocabulaire, hantés par vos représentations du monde, pleins de littérature en somme, chacun d’entre vous, je vous prie de me croire."

 

 

" Mais non, ne jamais demander à un élève de se mettre à la place d’un professeur, la tentation du ricanement est trop forte. Et ne jamais lui proposer de mesurer son temps au nôtre : notre heure n’est vraiment pas la sienne, nous n’évoluons pas dans la même durée. Quant à lui parler de nous ou de lui-même, pas question : hors sujet. Nous en tenir à ce que nous avons décidé : cette heure de grammaire doit être une bulle dans le temps. Mon travail consiste à faire en sorte que mes élèves se sentent exister grammaticalement pendant ces cinquante-cinq minutes."

 

 

" Ô le souvenir pénible des cours où je n’y étais pas ! Comme je les sentais flotter, mes élèves, ces jours-là, tranquillement dériver pendant que j’essayais de rameuter mes forces. Cette sensation de perdre ma classe… Je n’y suis pas, ils n’y sont plus, nous avons décroché."

 

 

" Ces heures ratées me laissaient sur les genoux. Je sortais de ma classe épuisé et furieux. Une fureur dont mes élèves risquaient de faire les frais toute la journée, car il n’y a pas plus prompt à vous engueuler qu’un professeur mécontent de lui-même. Attention les mômes, rasez les murs, votre prof s’est donné une mauvaise note, le premier responsable venu fera l’affaire ! Sans parler de la correction de vos copies, ce soir, à la maison. Un domaine où la fatigue et la mauvaise conscience ne sont pas bonnes conseillères ! Mais non, pas de copies ce soir, et pas de télé, pas de sortie, au lit ! La première qualité d’un professeur, c’est le sommeil. Le bon professeur est celui qui se couche tôt."

 

" Elle est immédiatement perceptible, la présence du professeur qui habite pleinement sa classe. Les élèves la ressentent dès la première minute de l’année, nous en avons tous fait l’expérience : le professeur vient d’entrer, il est absolument là, cela s’est vu à sa façon de regarder, de saluer ses élèves, de s’asseoir, de prendre possession du bureau. Il ne s’est pas éparpillé par crainte de leurs réactions, il ne s’est pas recroquevillé sur lui-même, non, il est à son affaire, d’entrée de jeu, il est présent, il distingue chaque visage, la classe existe aussitôt sous ses yeux."

 

 

" — Je ne peux pas me résoudre à négliger les appels, surtout celui du matin, m’explique une autre professeur – de math, cette fois –, même si je suis pressée. Réciter une liste de noms comme on compte des moutons, ce n’est pas possible. J’appelle mes lascars en les regardant, je les accueille, je les nomme un à un, et j’écoute leur réponse. Après tout, l’appel est le seul moment de la journée où le professeur a l’occasion de s’adresser à chacun de ses élèves, ne serait-ce qu’en prononçant son nom. Une petite seconde où l’élève doit sentir qu’il existe à mes yeux, lui et pas un autre. Quant à moi, j’essaye autant que possible de saisir son humeur du moment au son que fait son « Présent ». Si sa voix est fêlée, il faudra éventuellement en tenir compte.

L’importance de l’appel…

Nous jouions à un petit jeu, mes élèves et moi. Je les appelais, ils répondaient, et je répétais leur « Présent »."

 

 

" En aura-t-elle proféré, des sottises, ma génération, sur les rituels considérés comme marque de soumission aveugle, la notation estimée avilissante, la dictée réactionnaire, le calcul mental abrutissant, la mémorisation des textes infantilisante, ce genre de proclamation…

Il en va de la pédagogie comme du reste : dès que nous cessons de réfléchir sur des cas particuliers (or, dans ce domaine, tous les cas sont particuliers), nous cherchons, pour régler nos actes, l’ombre de la bonne doctrine, la protection de l’autorité compétente, la caution du décret, le blanc-seing idéologique. Puis nous campons sur des certitudes que rien n’ébranle, pas même le démenti quotidien du réel. Trente ans plus tard seulement, si l’Éducation nationale entière vire de bord pour éviter l’iceberg des désastres accumulés, nous nous autorisons un timide virage intérieur, mais c’est le virage du paquebot lui-même, et nous voilà suivant le cap d’une nouvelle doctrine, sous la houlette d’un nouveau commandement, au nom de notre libre arbitre bien entendu, éternels anciens élèves que nous sommes." 

 

 

 

" Réactionnaire, la dictée ? Inopérante en tout cas, si elle est pratiquée par un esprit paresseux qui se contente de défalquer des points dans le seul but de décréter un niveau ! Avilissante, la notation ? Certes, quand elle ressemble à cette cérémonie, vue il y a peu à la télévision, d’un professeur rendant leurs copies à ses élèves, chaque devoir lâché devant chaque criminel comme un verdict annoncé, le visage du professeur irradiant la fureur et ses commentaires vouant tous ces bons à rien à l’ignorance définitive et au chômage perpétuel. Mon Dieu, le silence haineux de cette classe ! Cette réciprocité manifeste du mépris !"

 

 

 

 " J’ai toujours conçu la dictée comme un rendez-vous complet avec la langue. La langue telle qu’elle sonne, telle qu’elle raconte, telle qu’elle raisonne, la langue telle qu’elle s’écrit et se construit, le sens tel qu’il se précise par l’exercice méticuleux de la correction. Car il n’y a pas d’autre but à la correction d’une dictée que l’accès au sens exact du texte, à l’esprit de la grammaire, à l’ampleur des mots."

 

 

" Les championnats de dictionnaire faisaient le reste. C’était la partie olympique de l’exercice. Une sorte de récréation sportive. Il s’agissait, chronomètre en main, d’arriver le plus vite possible au mot recherché, de l’extraire du dictionnaire, de le corriger, de le réimplanter dans le cahier collectif de la classe et dans un petit carnet individuel, et de passer au mot suivant. La maîtrise du dictionnaire a toujours fait partie de mes priorités et j’ai formé de prodigieux athlètes sur ce terrain, des sportifs de douze ans qui vous tombaient sur le mot recherché en deux coups, trois maximum !" 

 

" Les échecs – il y en avait, bien sûr – relevaient le plus souvent d’une cause extrascolaire : une dyslexie, une surdité non repérées… Cet élève de troisième, par exemple, dont les fautes ne ressemblaient à rien, altération du i ou du é en a, du u en o, et qui s’avéra ne pas entendre les fréquences aiguës. Sa mère n’avait pas pensé une seconde que le garçon pût être sourd. Quand il revenait du marché, ayant oublié une partie des commissions, quand il répondait à côté, quand il semblait ne pas avoir entendu ce qu’elle lui disait, abîmé qu’il était dans une lecture, dans un puzzle ou dans une maquette de voilier, elle mettait ses silences sur le compte d’une distraction qui l’émouvait. « J’ai toujours cru que mon fils était un grand rêveur. » L’imaginer sourd était au-dessus de ses forces de mère. (Un audiogramme et un examen très précis de la vue devraient être obligatoires avant l’entrée de chaque enfant à l’école. Ils éviteraient les jugements erronés des professeurs, pallieraient l’aveuglement de la famille, et libéreraient les élèves de douleurs mentales inexplicables.)"

 

 

" Et pourquoi ne pas apprendre ces textes par cœur ? Au nom de quoi ne pas s’approprier la littérature ? Parce que ça ne se fait plus depuis longtemps ? On laisserait s’envoler des pages pareilles comme des feuilles mortes, parce que ce n’est plus de saison ? Ne pas retenir de telles rencontres, est-ce envisageable ? Si ces textes étaient des êtres, si ces pages exceptionnelles avaient des visages, des mensurations, une voix, un sourire, un parfum, ne passerions-nous pas le reste de notre vie à nous mordre le poing de les avoir laissé filer ? Pourquoi se condamner à n’en conserver qu’une trace qui s’estompera jusqu’à n’être plus que le souvenir d’une trace…"

 

 

 

" On peut m’objecter qu’un esprit organisé n’a nullement besoin d’apprendre par cœur. Il sait faire son miel de la substantifique moelle. Il retient ce qui fait sens et, quoi que j’en dise, il conserve intact le sentiment de la beauté. Tout cela est vrai, mais l’essentiel est ailleurs.En apprenant par cœur, je ne supplée à rien, j’ajoute à tout.

Le cœur, ici, est celui de la langue.

S’immerger dans la langue, tout est là.

Boire la tasse et en redemander.

En faisant apprendre tant de textes à mes élèves, de la sixième à la terminale (un par semaine ouvrable et chacun d’eux à réciter tous les jours de l’année), je les précipitais tout vifs dans le grand flot de la langue, celui qui remonte les siècles pour venir battre notre porte et traverser notre maison. Bien sûr qu’ils regimbaient, les premières fois ! Ils imaginaient l’eau trop froide, trop profonde, le courant trop fort, leur constitution trop faible. Légitime ! Ils s’offraient des trouilles de plongeoir. "

 

 

 

" Le savoir est d’abord charnel. Ce sont nos oreilles et nos yeux qui le captent, notre bouche qui le transmet. Certes, il nous vient des livres, mais les livres sortent de nous. Ça fait du bruit, une pensée, et le goût de lire est un héritage du besoin de dire."

 

 

" Ah ! un dernier mot. Ne vous inquiétez pas, chère madame (pourrais-je ajouter aujourd’hui à cette maman qui, de génération en génération, ne change pas), toute cette beauté dans la tête de vos enfants, ce n’est pas ce qui va les empêcher de chatter phonétique avec leurs petits copains sur la toile, ni d’envoyer ces sms qui vous font pousser des cris d’orfraie : « Mon Dieu, quelle orthographe ! Comment s’expriment les jeunes d’aujourd’hui ! Mais que fait l’École ? » Rassurez-vous, en faisant travailler vos enfants, nous n’entamerons pas votre capital d’inquiétude maternelle." 

 

" Un texte par semaine, donc, que nous devions pouvoir réciter chaque jour de l’année, à l’improviste, eux comme moi. Et numérotés, pour corser la difficulté. Première semaine, texte n°1. Deuxième semaine, texte n°2. Vingt-troisième semaine, texte n°23. Toutes les apparences d’une mécanique idiote, mais ces numéros en guise de titre, c’était pour jouer, pour ajouter le plaisir du hasard à la fierté du savoir." 

 

 

 " Qui étaient-ils, mes élèves ? Pour un certain nombre d’entre eux le genre d’élève que j’avais été à leur âge et qu’on trouve un peu partout dans les boîtes où échouent les garçons et les filles éliminés par les lycées honorables. Beaucoup redoublaient et se tenaient en piètre estime. D’autres se sentaient simplement à côté, hors du « système ». Certains avaient perdu jusqu’au vertige le sens de l’effort, de la durée, de la contrainte, bref du travail ; ils laissaient tout bonnement aller la vie, s’adonnant, à partir des années quatre-vingt, à une consommation effrénée, ne sachant point user d’eux-mêmes et ne mettant leur être que dans ce qui était étranger à eux (la réflexion de Rousseau, transposée au plan matériel, ne les avait pas laissés indifférents)." 

 

" Ils étaient mes élèves. (Ce possessif ne marque aucune propriété, il désigne un intervalle de temps, nos années d’enseignement, où notre responsabilité de professeur se trouve entièrement engagée vis-à-vis de ces élèves-là.) Une partie de mon métier consistait à persuader mes élèves les plus abandonnés par eux-mêmes que la courtoisie mieux que la baffe prédispose à la réflexion, que la vie en communauté engage, que le jour et l’heure de la remise d’un devoir ne sont pas négociables, qu’un devoir bâclé est à refaire pour le lendemain, que ceci, que cela, mais que jamais, au grand jamais, ni mes collègues ni moi ne les abandonnerions au milieu du gué."

 

 

 

" C’est peut-être cela, enseigner : en finir avec la pensée magique, faire en sorte que chaque cours sonne l’heure du réveil." 


 

" — Ce sera noté, m’sieur ?

Il y avait la question des notes, bien sûr.

Question capitale, la notation, si on veut s’attaquer à la pensée magique et, ce faisant, lutter contre l’absurde." 

 

 

" Quelle que soit la matière qu’il enseigne, un professeur découvre très vite qu’à chaque question posée, l’élève interrogé dispose de trois réponses possibles : la juste, la fausse et l’absurde. J’ai moi-même passablement abusé de l’absurde pendant ma scolarité « La fraction, faut la réduire au dénominateur commun ! » ou, plus tard : « Sinus a sur sinus b, je simplifie par sinus, reste a sur b ! » Un des malentendus de ma scolarité tient sans doute à ce que mes professeurs notaient comme étant fausses mes réponses absurdes. Je pouvais répondre absolument n’importe quoi, une seule chose m’était garantie : j’obtiendrais une note ! Zéro, généralement. J’avais compris cela très tôt. Et que c’était la meilleure façon d’avoir la paix, ce zéro. Au moins provisoirement.

Or, la condition sine qua non pour libérer le cancre de la pensée magique, c’est le refus catégorique de noter sa réponse si elle est absurde." 


" La réponse absurde se distingue de la fausse en ce qu’elle ne procède d’aucune tentative de raisonnement. Souvent automatique, elle se limite à un acte réflexe. L’élève ne fait pas une erreur, il répond n’importe quoi à partir d’un indice quelconque (ici, la terminaison ent)."

 

 

" Parce que le cancre, lui, les limbes du zéro, ça lui va (croit-il.) C’est une forteresse dont personne ne viendra le déloger. Il la renforce en accumulant les absurdités, il la décore d’explications variables selon son âge, son humeur, son milieu et son tempérament : « Je suis trop bête », « J’y arriverai jamais », « Le prof ne peut pas me sentir », « J’ai la haine », « Ils me prennent la tête », etc. ; il déplace la question de l’instruction sur le terrain vague de la relation personnelle où tout devient affaire de susceptibilité. Ce que fait aussi le professeur, persuadé que cet élève-là le fait exprès. Car ce qui empêche le professeur de tenir la réponse absurde pour un effet dévastateur de la pensée magique, c’est très souvent le sentiment que l’élève se paie sciemment sa tête." 


 

" Oui, à écouter le bourdonnement de notre ruche pédagogique, dès que nous nous décourageons, notre passion nous porte d’abord à chercher des coupables. L’Éducation nationale paraît d’ailleurs structurée pour que chacun y puisse commodément désigner le sien."

 

IV- Tu le fais exprès ! :

 

" Le fait est qu’une des accusations les plus fréquentes faites par la famille et les professeurs au mauvais élève est l’inévitable « Tu le fais exprès ! ». Soit imputation directe (« Ne me raconte pas d’histoire, tu le fais exprès ! »), soit exaspération consécutive à une énième explication (« Mais, c’est pas possible, tu le fais exprès ! »), soit information destinée à un tiers, que le suspect aura surprise, disons, en écoutant à la porte de ses parents (« Je te dis que ce gosse le fait exprès ! »). Combien de fois l’ai-je moi-même entendue, et plus tard prononcée, cette accusation, doigt tendu vers un élève ou vers ma propre fille quand elle apprenait à lire, si elle ânonnait un peu. Jusqu’au jour où je me suis demandé ce que je disais là.

Tu le fais exprès." 

 

 

" Car le sentiment d’exclusion n’affecte pas seulement les populations rejetées au-delà du énième cercle périphérique, il nous menace nous aussi, majorités de pouvoir, dès que nous cessons de comprendre une parcelle de ce qui nous entoure, dès que le parfum de l’insolite infecte l’air du temps. Quel désarroi nous éprouvons alors ! Et comme il nous pousse à désigner les coupables.

— Tu le fais exprès !

Un si petit pronom pour tant de solitude !"

 

 

 

" La vérité est que ces braves gens commençaient à souffrir d’un sentiment d’exclusion ; ils entraient en solitude. Ils prêtaient au peintre une effrayante capacité d’engloutissement. Le charlatan incarnait à lui seul un univers nouveau, un lendemain menaçant où une horde de Picasso transformeraient toutes les Pellegrue du monde en un seul et même gogo." 

 

 

 

" — Car les mots ont une histoire, ils ne tombent pas de notre bouche comme un œuf du jour ! Les mots évoluent, leurs existences sont aussi imprévisibles que les nôtres. Certains finissent par dire le contraire de ce qu’ils disaient à leur début : l’adjectif « énervé », par exemple, pouvait désigner une petite grenouille dont on avait ôté les nerfs, une pauvre petite bête d’expérience réduite à l’état de flaque, mais certainement pas Mouloud, ici présent, que son voisin est en train d’« énerver », et qui devient franchement « vénère » ! Les mots dérivent même jusqu’à l’argot. Prenez la pauvre « vache », si paisible dans ses prairies, et qui, au fil du temps, a désigné tant de gens qu’on n’aimait pas : la prostituée au XVIIe, le policier à la fin du XIXe, ou tous les méchants d’aujourd’hui qui nous font des « vacheries » ! La vache si modeste, qui a engendré, va savoir pourquoi, un « vachement » on ne peut plus superlatif."

 

 

 

V- MAXIMILIEN ou le coupable idéal

 

" Maximilien est la figure du cancre contemporain. Entendre parler de l’école d’aujourd’hui, c’est essentiellement entendre parler de lui. Douze millions quatre cent mille jeunes Français sont scolarisés chaque année, dont environ un million d’adolescents issus des immigrations. Mettons que deux cent mille soient en échec scolaire rédhibitoire. Combien sur ces deux cent mille ont-ils basculé dans la violence verbale ou physique (insultes aux professeurs, dont la vie devient un enfer, menaces, coups, déprédation de locaux…) ? Le quart ? Cinquante mille ? Admettons. Il s’ensuit que sur une population de douze millions quatre cent mille élèves, 0,4 % suffisent à alimenter l’image de Maximilien, le fantasme horrifiant du cancre dévoreur de civilisation, qui monopolise tous nos moyens d’information dès qu’on parle de l’école, et enfièvre toutes les imaginations, y compris les plus réfléchies." 

 

 

" Dans toutes celles où l’on m’invite, établissements de luxe, lycées techniques ou collèges de quelconques cités, les Maximilien sont reconnaissables à l’attention crispée ou au regard exagérément bienveillant que leur professeur porte sur eux quand ils prennent la parole, au sourire anticipé de leurs camarades, et à un je-ne-sais-quoi de décalé dans leur voix, un ton d’excuse ou une véhémence un peu vacillante. Et quand ils se taisent – souvent, Maximilien se tait –, je les reconnais à leur silence inquiet ou hostile, si différent du silence attentif de l’élève qui engrange. Le cancre oscille perpétuellement entre l’excuse d’être et le désir d’exister malgré tout, de trouver sa place, voire de l’imposer, fût-ce par la violence, qui est son antidépresseur.)" 

 


" Et nous nous sommes séparés sur une petite manif verbale : « Li-bé-rez les mots ! – Li-bé-rez les mots ! », jusqu’à ce que tous leurs objets familiers, chaussures, sacs à dos, stylos, pull-overs, anoraks, baladeurs, casquettes, téléphones, lunettes, aient perdu leurs marques pour retrouver leur nom." 

 

 

" Un goût amer m’est venu en quittant mes jeunes banlieusards lyonnais. Ces gosses étaient abandonnés dans un désert urbain. Leur lycée lui-même était invisible, perdu dans le labyrinthe des entrepôts. Leur cité n’était pas beaucoup plus gaie… Pas un café en vue, pas un cinéma, rien qui vive, rien sur quoi poser les yeux si ce n’est ces publicités gigantesques vantant des objets hors de leur portée…"

 

 

« C’est cela, l’identité selon Grand-Mère marketing : vêtir les jeunes d’apparence, satisfaire ce permanent désir de photogénie… Dieu de Dieu, quelle rivale, pour les professeurs, cette marchande d’images toutes faites ! »

 

" En matière d’assassinat, il n’est pas inutile de rappeler qu’une fois déduits les attaques à main armée, les rixes sur la voie publique, les crimes crapuleux et les règlements de comptes entre bandes rivales, 80 % environ des crimes de sang ont pour cadre le milieu familial. C’est avant tout chez eux que les hommes s’entretuent, sous leur toit, dans la fermentation secrète de leur foyer, au cœur de leur misère propre.

Faire passer l’école pour un lieu criminogène est, en soi, un crime insensé contre l’école." 

 

 

 

" Naguère on représentait le cancre debout, au piquet, un bonnet d’âne vissé sur la tête. Cette image ne stigmatisait aucune catégorie sociale particulière, elle montrait un enfant parmi d’autres, mis au coin pour n’avoir pas appris sa leçon, pas fait son devoir, ou pour avoir chahuté monsieur Daudet, alias Le Petit Chose. Aujourd’hui, et pour la première fois de notre histoire, c’est toute une catégorie d’enfants et d’adolescents qui sont, quotidiennement, systématiquement, stigmatisés comme cancres emblématiques."

 

 

" Non contents de leur faire subir ce qui s’apparente à un apartheid scolaire, il faut, en prime, que nous les appréhendions comme maladie nationale : ils sont toute la jeunesse de toutes les banlieues. Cancres, tous, dans l’imaginaire du public, cancres et dangereux : l’école, c’est eux, puisqu’on ne parle que d’eux lorsqu’on parle de l’école.

Puisqu’on ne parle de l’école que pour parler d’eux." 


VI- CE QU’AIMER VEUT DIRE

 

" Il suffit d’un professeur – un seul ! – pour nous sauver de nous-mêmes et nous faire oublier tous les autres.

C’est, du moins, le souvenir que je garde de monsieur Bal." 

 

 " Ils accompagnaient nos efforts pas à pas, se réjouissaient de nos progrès, ne s’impatientaient pas de nos lenteurs, ne considéraient jamais nos échecs comme une injure personnelle et se montraient avec nous d’une exigence d’autant plus rigoureuse qu’elle était fondée sur la qualité, la constance et la générosité de leur propre travail. Pour le reste, on ne peut imaginer professeurs plus différents : monsieur Bal, si calme et si souriant, un bouddha mathématique, mademoiselle Gi au contraire un tronc de l’air (tron de l’èr comme on eût dit dans mon village), une tornade qui nous arrachait à notre gangue de paresse pour nous entraîner avec elle dans le cours tumultueux de l’Histoire, quand monsieur S., philosophe sceptique et pointu (nez pointu, chapeau pointu, ventre pointu), immobile et perspicace, me laissait le soir venu bourdonnant de questions auxquelles je brûlais de répondre. Je lui rendais des dissertations pléthoriques qu’il qualifiait d’exhaustives, suggérant par là que son confort de correcteur se fût accommodé de devoirs plus concis." 

 

 

 

" Autre chose, il me semble qu’ils avaient un style. Ils étaient artistes en la transmission de leur matière. Leurs cours étaient des actes de communication, bien sûr, mais d’un savoir à ce point maîtrisé qu’il passait presque pour de la création spontanée. Leur aisance faisait de chaque heure un événement dont nous pouvions nous souvenir en tant que tel. À croire que mademoiselle Gi ressuscitait l’histoire, que

monsieur Bal redécouvrait les mathématiques, que Socrate s’exprimait par la bouche de monsieur S. ! Ils nous donnaient des cours aussi mémorables que le théorème, le traité de paix ou l’idée fondamentale qui en constituaient, ce jour-là, le sujet. En enseignant, ils créaient l’événement." 

 

 

" Tout bien réfléchi, ces trois professeurs n’avaient qu’un point commun : ils ne lâchaient jamais prise. Ils ne s’en laissaient pas conter par nos aveux d’ignorance. (Combien de dissertations mademoiselle Gi me fit-elle refaire pour cause d’orthographe défaillante ? Combien de cours supplémentaires monsieur Bal me donna-t-il parce qu’il me trouvait l’air vacant dans un couloir ou rêvassant dans une salle de permanence ? « Et si nous faisions un petit quart d’heure de math, Pennacchioni, tant que nous y sommes ? Allons-y, un bon petit quart d’heure… »). L’image du geste qui sauve de la noyade, la poigne qui vous tire vers le haut malgré vos gesticulations suicidaires, cette image brute de vie d’une main agrippant solidement le col d’une veste est la première qui me vient quand je pense à eux. En leur présence – en leur matière – je naissais à moi-même : mais un moi mathématicien, si je puis dire, un moi historien, un moi philosophe, un moi qui, l’espace d’une heure, m’oubliait un peu, me flanquait entre parenthèses, me débarrassait du moi qui, jusqu’à la rencontre de ces maîtres, m’avait empêché de me sentir vraiment là." 

 

 

" Hors de la matière qu’ils incarnaient, ils ne cherchaient pas à nous impressionner. Ils n’étaient pas de ces professeurs qui se glorifient de leur ascendant sur un effectif d’adolescents en mal d’image paternelle." 

 

 

" Ces professeurs, rencontrés dans les dernières années de ma scolarité, me changèrent beaucoup de tous ceux qui réduisaient leurs élèves à une masse commune et sans consistance, « cette classe », dont ils ne parlaient qu’au superlatif d’infériorité. Aux yeux de ceux-là nous étions toujours la plus mauvaise quatrième, troisième, seconde, première ou terminale de leur carrière." 

 

 

" Au lieu de recueillir et de publier les perles des cancres, qui réjouissent tant de salles de professeurs, on devrait écrire une anthologie des bons maîtres. La littérature ne manque pas de ces témoignages : Voltaire rendant hommage aux jésuites Tournemine et Porée, Rimbaud soumettant ses poèmes au professeur Izambard, Camus écrivant des lettres filiales à monsieur Martin, son instituteur bien-aimé, Julien Green rappelant à son affectueux souvenir l’image haute en couleur de monsieur Lesellier, son professeur d’histoire, Simone Weil chantant les louanges de son maître Alain, lequel n’oubliera jamais Jules Lagneau qui l’ouvrit à la philosophie, J.-B. Pontalis célébrant Sartre, qui « tranchait » tellement sur tous ses autres professeurs…" 

 

 

" Si, outre celui des maîtres célèbres, cette anthologie proposait le portrait de l’inoubliable professeur que nous avons presque tous rencontré au moins une fois dans notre scolarité, nous en tirerions peut-être quelque lumière sur les qualités nécessaires à la pratique de cet étrange métier." 

 

 

 

" Du « nous ne sommes pas formés pour ça » au « nous ne sommes pas là pour », il n’y a qu’un pas qu’on peut exprimer ainsi : « Nous autres professeurs ne sommes pas là pour résoudre à l’intérieur de l’école les problèmes de société qui font écran à la transmission du savoir ; ce n’est pas notre métier. Qu’on nous adjoigne un nombre suffisant de surveillants, d’éducateurs, d’assistantes sociales, de psychologues, brefs de spécialistes en tous genres et nous pourrons enseigner sérieusement les matières que nous avons passé tant d’années à étudier. » Revendications on ne peut plus justifiées, auxquelles les ministères successifs opposent les limites du budget." 

 

 

 

" Nous voici donc entrés dans une nouvelle phase de la formation des enseignants, qui sera de plus en plus axée sur la maîtrise de la communication avec les élèves. Cette aide est indispensable, mais si les jeunes professeurs en attendent un discours normatif qui leur permette de résoudre tous les problèmes qui se posent dans une classe, ils iront vers de nouvelles désillusions ; le « ça » pour lequel ils n’ont pas été formés y résistera. Pour tout dire, je crains que « ça » ne se laisse jamais tout à fait cerner, que « ça » ne soit d’une autre nature que la somme des éléments qui le constituent objectivement."


 

" La sagesse pédagogique devrait nous représenter le cancre comme l’élève le plus normal qui soit : celui qui justifie pleinement la fonction de professeur puisque nous avons tout à lui apprendre, à commencer par la nécessité même d’apprendre !" 

 

 

 

" Aujourd’hui, non ; c’est Mère-Grand marketing qui habille grands et petits. C’est elle qui habille, nourrit, désaltère, chausse, coiffe, équipe tout un chacun, elle qui barde l’élève d’électronique, le monte sur rollers, vélo, scooter, moto, trottinette, c’est elle qui le distrait, l’informe, le branche, le place sous transfusion musicale permanente et le disperse aux quatre coins de l’univers consommable, c’est elle qui l’endort, c’est elle qui le réveille et, quand il s’assied en classe, c’est elle qui vibre au fond de sa poche pour le rassurer : Je suis là, n’aie pas peur, je suis là, dans ton téléphone, tu n’es pas l’otage du ghetto scolaire !" 

 

 

" Il existe cinq sortes d’enfants sur notre planète, aujourd’hui : l’enfant client chez nous, l’enfant producteur sous d’autres cieux, ailleurs l’enfant soldat, l’enfant prostitué, et sur les panneaux incurvés du métro, l’enfant mourant dont l’image, périodiquement, penche sur notre lassitude le regard de la faim et de l’abandon.

Ce sont des enfants, tous les cinq.

Instrumentalisés, tous les cinq." 

 

 

 

" Parmi les enfants clients il y a ceux qui disposent des moyens de leurs parents et ceux qui n’en disposent pas ; ceux qui achètent et ceux qui se débrouillent. Dans les deux cas de figure, l’argent étant rarement le produit d’un travail personnel, le jeune acquéreur accède à la propriété sans contrepartie. C’est cela, l’enfant client : un enfant qui, sur quantité de terrains de consommation identiques à ceux de ses parents ou de ses professeurs (habillement, nourriture, téléphonie, musique, électronique, locomotion, loisirs…), accède sans coup férir à la propriété privée." 

 

 

 

" Ainsi va la société marchande : aimer son enfant (cet enfant, chez nous si désiré que sa naissance creuse en ses parents une dette d’amour sans fond), c’est aimer ses désirs, lesquels s’expriment vite comme des besoins vitaux : besoin d’amour ou désir d’objets, c’est tout comme, puisque les preuves de cet amour passent par l’achat de ces objets.

Le désir d’enfant…" 

 

 " Un des éléments du « ça » auquel le jeune professeur d’aujourd’hui n’est pas préparé, c’est le face-à-face avec une classe d’enfants clients. Certes, il en fut un lui-même et ses propres enfants en sont, mais dans cette classe il est le professeur." 

 

 

" Ici, on est à l’école, au collège, au lycée, pas en famille, pas dans une galerie marchande : on n’exauce pas des désirs superficiels par des cadeaux, on satisfait des besoins fondamentaux par des obligations. Besoins de s’instruire d’autant plus difficiles à combler qu’il faut d’abord les éveiller ! Rude tâche pour le professeur, ce conflit entre les désirs et les besoins ! Et douloureuse perspective pour le jeune client, avoir à se préoccuper de ses besoins au détriment de ses désirs : se vider la tête pour se former l’esprit, se débrancher pour se connecter au savoir, troquer la pseudo-ubiquité des machines contre l’universalité des connaissances, oublier les clinquantes babioles pour assimiler d’invisibles abstractions. Et devoir les payer, ces connaissances scolaires, quand la satisfaction des désirs, elle, ne l’engage à rien !" 

 

 

 

" Le gros handicap des professeurs tiendrait dans leur incapacité à s’imaginer ne sachant pas ce qu’ils savent. Quelles que soient les difficultés qu’ils ont éprouvées à les acquérir, dès que leurs connaissances sont acquises elles leur deviennent consubstantielles, ils les perçoivent désormais comme des évidences (« Mais c’est évident, voyons ! »), et ne peuvent pas imaginer leur absolue étrangeté pour ceux qui, dans ce domaine précis, vivent en état d’ignorance."

 

 

 

" — Vous êtes tous les mêmes, les profs ! Ce qui vous manque, ce sont des cours d’ignorance ! On vous fait passer toutes sortes d’examens et de concours sur vos connaissances acquises, quand votre première qualité devrait être l’aptitude à concevoir l’état de celui qui ignore ce que vous savez !"

 

 

" Je rêve d’une épreuve du Capes ou de l’agreg où on demanderait au candidat de se souvenir d’un échec scolaire – une brusque chute, en math, par exemple, en troisième ou en seconde – et de chercher à comprendre ce qui lui est arrivé cette année-là !" 

 

 

 

" J’irai plus loin, il faudrait demander aux apprentis professeurs les raisons pour lesquelles ils se sont consacrés à telle matière plutôt qu’à telle autre. Pourquoi enseigner l’anglais et pas les math ou l’histoire ? Par préférence ? Eh bien, qu’ils aillent fouiller du côté des matières qu’ils ne préféraient pas ! Qu’ils se souviennent de leurs faiblesses en physique, de leur nullité en philo, de leurs excuses bidons en gymnastique ! Bref, il faut que ceux qui prétendent enseigner aient une vue claire de leur propre scolarité. Qu’ils ressentent un peu l’état d’ignorance s’ils veulent avoir la moindre chance de nous en sortir !" 

 

" — Et comment remédier à « ça », si l’empathie est déconseillée ?

Là, il hésite énormément. Je dois insister :

— Vas-y, toi qui sais tout sans avoir rien appris, le moyen d’enseigner sans être préparé à ça ? Il y a une méthode ?

— C’est pas ce qui manque, les méthodes, il n’y a même que ça, des méthodes ! Vous passez votre temps à vous réfugier dans les méthodes, alors qu’au fond de vous vous savez très bien que la méthode ne suffit pas. Il lui manque quelque chose.

— Qu’est-ce qu’il lui manque ?

— Je ne peux pas le dire.

— Pourquoi ?

— C’est un gros mot.

— Pire qu’« empathie » ?

— Sans comparaison. Un mot que tu ne peux absolument pas prononcer dans une école, un lycée, une fac, ou tout ce qui y ressemble.

— À savoir ?

— Non, vraiment je peux pas…

— Allez, vas-y !

— Je ne peux pas, je te dis ! Si tu sors ce mot en parlant d’instruction, tu te fais lyncher.

— L’amour."

 

 

 

" C’est vrai, chez nous il est malvenu de parler d’amour en matière d’enseignement. Essayez, pour voir. Autant parler de corde dans la maison d’un pendu." 

 

 

" L’espace est vaste entre les deux fenestrons, de quoi livrer passage à tous les oiseaux du ciel. Pourtant ça ne rate jamais, il faut toujours que trois ou quatre de ces idiotes se payent les fenestrons ! C’est notre proportion de cancres. Nos déviantes. On n’est pas dans la ligne. On ne suit pas le droit chemin. On batifole en marge. Résultat : fenestron. Poe ! Assommée sur le tapis. Alors, l’un de nous deux se lève, prend l’hirondelle estourbie au creux de sa main – ça ne pèse guère, ces os pleins de vent –, attend qu’elle se réveille, et l’envoie rejoindre ses copines. La ressuscitée s’envole, groggy encore un peu, zigzaguant dans l’espace retrouvé, puis elle pique droit vers le sud et disparaît dans son avenir.

Voilà, ma métaphore vaut ce qu’elle vaut mais c’est à cela que ressemble l’amour en matière d’enseignement, quand nos élèves volent comme des oiseaux fous. C’est à cela que mademoiselle G. ou Nicole H. auront occupé leur existence : sortir du coma scolaire une ribambelle d’hirondelles fracassées. On ne réussit pas à tous les coups, on échoue parfois à tracer une route, certains ne se réveillent pas, restent sur le tapis ou se cassent le cou contre la vitre suivante ; ceux-là demeurent dans notre conscience comme ces trous de remords où reposent les hirondelles mortes au fond de notre jardin, mais à tous les coups on essaye, on aura essayé. Ils sont nos élèves. Les questions de sympathie ou d’antipathie pour l’un ou l’autre d’entre eux (questions on ne peut plus réelles, pourtant !) n’entrent pas en ligne de compte. Bien malin qui pourrait dire le degré de nos sentiments à leur égard. Ce n’est pas de cet amour-là qu’il s’agit. Une hirondelle assommée est une hirondelle à ranimer, point final."

 

FIN. Daniel Pennac, Chagrin d'école, Gallimard, 2007, 320 pages.

Prix Renaudot, 2007. 

 

 

Moez Lahmédi,

moez.lahmedi@voila.fr

 

 

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1 septembre 2012 6 01 /09 /septembre /2012 17:06

 

Cet article s’inscrit en réalité dans le prolongement d’une étude que nous avons publiée en 2006 dans la revue électronique Europolar (n°6 Août-Septembre-Octobre 2006) et qui porte essentiellement sur l’intertextualité policière (« L'intertextualité policière : spécificités et enjeux »). Il s’agit pour nous de poursuivre,  sous un angle exclusivement narratologique, notre réflexion sur la dynamique transtextuelle dans les principaux romans de la série des Malaussène de Daniel Pennac (.Au bonheur des ogres, désormais AO (« Folio », Gallimard, 1985), La Fée Carabine, désormais FC (« Folio », Gallimard, 1985), La petite marchande de prose, désormais PMP (« Folio », Gallimard, 1989) et Monsieur Malaussène, désormais MM (« NRF », Gallimard, 1995). Notre intérêt portera principalement sur  l’autotextualité et l’hypertextualité pennaciennes. 

La tâche n’est certes pas facile en ce sens que  l’étude des manifestations et des fonctions des divers procédés narratologiques dans la saga malaussénienne n’est pas sans poser plusieurs problèmes conceptuels. En effet, les frontières entre l’intertextualité, l’autotextualité, l’hypertextualité et la métatextualité sont tellement poreuses et perméables que la dynamique narrative de la machinerie textuelle semble parfois insaisissable : « Il ne faut pas, remarque Genette, considérer les cinq types de transtextualité comme des classes étanches, sans communication ni recoupements réciproques. Leurs relations sont au contraire nombreuses et souvent décisives »[1]

Nous verrons dans ce contexte que la connexion intertextuelle ou hypertextuelle peut déboucher (en fait, elle débouche souvent) sur une mise en abîme non seulement du texte lu mais de la littérature en générale. L’intertextualité et l’hypertextualité elles-mêmes peuvent parfois se confondre et avoir une même valeur textuelle. Les indications paratextuelles peuvent avoir à leur tour une valeur intertextuelle.

L’étude de ces différentes formes de transtextualité confirmera à chaque fois que la lecture de la série des Malaussène ne peut être que palimpsestueuse.

I- L’Autotextualité dans le texte pennacien :

L’autoréférentialité des textes pennaciens se manifeste clairement à travers les renvois que fait l’auteur à ses propres textes. Ce type de connexion narrative, J. Ricardou l’appelle « l’ intertextualité restreinte »[2]. En réalité, le rendement narratif de l’autotextualité n’est pas moins important que celui de l’intertextualité, car ses fonctions romanesques touchent à la fois la narration et la réception du texte littéraire ; la première fonction de l’autotextualité pennacienne est de familiariser le fidèle lecteur avec le l’univers romanesque. Chaque texte de la série des Malaussène devient en quelque sorte un chapitre d’un gros roman. Pennac affirme d’ailleurs qu’en écrivant une série, il « a l’impression d’écrire un gros roman »[3].

La sérialisation s’opère en fait à travers la circulation de savoirs et de détails narratifs d’un texte à un autre. Les personnages sériels (Benjamin, Julie, Jérémy, Thérèse, Clara, la Reine Zabo, etc) sont en ce sens des personnages « à suite », c’est-à-dire des actants qui n’ont pas seulement un passé, mais aussi un présent et un avenir. Les comparses, eux, disparaissent au fur et à mesure que le cycle approche de sa clôture : « - Est-ce que ce pauvre Thian a eu une suite (…) tu peux me le dire ? Et Stojil, on lui a réservé une belle suite, là-haut, à Stojil ? » (MM, pp. 24-25), demande Cissou la Neigeà Benjamin.

En réalité, plus qu’une familiarité, l’éternel retour des mêmes personnages, des mêmes rôles et des mêmes topoï crée progressivement chez le lecteur un état de manque semblable à celui qu’entraînent les stupéfiants. Comme les frères de Malaussène, les lecteurs réclament toujours une suite, une dose de fiction qui apaise leur soif herméneutique et qui endort en eux le démon de la curiosité. Ecouter des histoires devient, comme l’affirme le narrateur de la PMP, « une dope dont les pires vacheries de la vie ne peuvent nous guérir » (p. 111). Cet état de dépendance (d’ailleurs métatextualisé à travers l’invocation de l’exemple de Jérémy : « l’idée que la mort de Saint-Hiver puisse le priver de sa tranche de mythe un soir de plus [l’] a flanqué (...) dans un état de manque proche de la syncope. » (Ibid, c’est nous qui soulignons)) explique aussi pourquoi les lecteurs n’admettent pas facilement l’idée que le personnage principal puisse mourir ou se suicider. Tuer le héros n’est-ce pas dans une certaine mesure les sevrer et les acculer à chercher dans d’autres textes un narcotique textuel semblable ? Nous devons rappeler à ce propos que Doyle s’était trouvé obligé, sous la pression des lecteurs, de ressusciter Sherlock Holmes (Le Retour de Sherlock Holmes) en le faisant ressurgir du lieu même (la cascade de Reichenbach) où il l’avait fait précipiter auparavant. Agatha Christie, elle aussi, avait reçu plusieurs lettres de contestation après l’apparition de son roman Hercule Poirot quitte la scène, dans lequel le célèbre détective meurt et quitte définitivement l’arène romanesque. Le héros de Souvestre et Allain (Fantômas) réapparaît à son tour peu après la publication de La fin de Fantômas en 1913.

Pour certains critiques (Claude Murcia, Uri Eisenzweing[4]), l’association de l’activité lectorale à un narcotique s’explique par l’absence d’une tension narrative au niveau de la clôture du récit. C’est donc la sensation de manque qui pousse le lecteur à consommer les narcotiques narratifs :

 

Comme  l’explique  J. Dubois,  le  dévoilement implique la banalisation du sens, qui n’est précieux que tant qu’il est secret. De là le désir de lecture d’un autre roman policier, qui permettra le renouvellement d’une tension équivalente, à son tour libérée par la nécessaire et appauvrissante clôture du dénouement. Une clôture qui engendrera à nouveau le manque, dans un enchaînement sans fin de lectures successives mettant en évidence ce mécanisme de compulsion répétitive, spécifique de la relation du lecteur au récit policier, qui explique la nature sérielle tant de la production que de la lecture de ce genre de roman.[5]

  

Pennac qui est aussi un grand lecteur est conscient de cette vérité. En effet, l’antihéros qu’il nous présente est un homme immortel, un « Lazare » (PMP, p. 391) comparable à juste titre aux héros inusables dont parle Eco[6] : « On vous envoie, lui dit l’inspecteur Coudrier dans MM, une balle dans la tête...On vous vide de tous vos organes...On vous tue deux ou trois fois... et cela ne vous fait ni froid ni chaud. » (p. 88) 

La deuxième fonction de l’intertextualité restreinte est de  sérialiser les romans, c’est- à-dire en faire un cycle : l’indication infra-paginale « Voir Au bonheur des ogres » (PMP, p. 62 / FC, p. 113) joue le rôle d’un embrayeur narratif ou d’un index sériel qui met en relief la parenté générique et thématique du roman lu avec d’autres textes du même auteur. Au temps linéaire se substitue désormais un temps cyclique et circulaire qui n’est pas sans rappeler l’illud tempus des commencements propre aux récits mythiques. Cette temporalité narrative révèle en fait l’un des aspects oxymoriques de la diégèse policière : roman de la mort par excellence, le polar est en même temps le roman où la mort s’annule et perd sa valeur finitionnelle. La sérialisation offre ainsi au lecteur l’occasion de s’identifier à un héros - négatif fût-il - immortel et de jouir ainsi de ces rares instants d’éternité. Nous pouvons d’ailleurs classer cette stratégie narrative parmi les « artifices de la consolation »[7] mentionnés par Eco dans De Superman au surhomme.

Pour Eisenzweig, le recours à la structure cyclique s’explique par le fait que le programme narratif policier est par définition « impossible » ; l’inadéquation éternelle entre le récit de l’enquête et l’histoire du crime accule l’auteur à recommencer différemment son récit pour tenter de narrer ce qui est par définition inénarrable. La sérialisation ne vise dans cette perspective qu’à gommer la déception et l’impossibilité inhérentes à la narration policière.  

L’autotextualité a également une fonction « poétique » ; dans les séquences où l’auteur invoque ses propres textes, la lecture est focalisée principalement sur l’aspect littéraire (la littérarité) de l’écriture. La dimension référentielle ou indexicale des lexèmes se trouve d’elle-même écartée et reléguée au second plan. Les mots qui constituent le miroir tourné vers le monde se retournent ainsi sur eux-mêmes pour ne parler que du processus d’élaboration et de fonctionnement du langage romanesque. Grâce à la connexion  autotextuelle, le texte  affiche  donc  sa  nature purement langagière et oriente l’encyclopédie du lecteur vers la fonction poétique de l’acte scriptural[8].

Dans la série des Malaussène, l’intertextualité restreinte nous renseigne sur l’évolution générique et thématique de l’univers romanesque de Pennac. En effet, dans la PMP, c’est Thian qui raconte aux enfants (les frères de Malaussène) des épisodes de la FC. Dans MM, c’est l’un de ces enfants (Jérémy) qui conçoit la mise en scène de AO. Dans MMT, c’est Malaussène lui-même qui sera le héros d’un « one-man-show » entièrement inspiré de tous les romans de la série noire. Il y a donc un passage progressif du romanesque vers le théâtral.

On voit ainsi que l’autotextualité (qui est une forme de réécriture) fonctionne dans l’univers fictionnel de Pennac à la fois comme charnière qui marque et intensifie le lien entre les romans constitutifs de la saga (n’offrant pas sa forme définitive, chaque texte devient ainsi « la suite » du texte qui le précède, ce qui crée une certaine continuité dans la totalité de l’œuvre) et matrice génératrice de nouveaux récits.

L’autotextualité, en nous montrant Daniel Pennac en train de travailler et de retravailler ses textes, favorise aussi ce que V. Jouve appelle « une lecture objectivante » (ou intensive), c’est-à-dire une lecture axée essentiellement sur la poéticité du texte. Ainsi, derrière le langage, le lecteur ne découvre que du langage[9]. C’est sur cette même constatation que débouchera notre enquête sur l’hypertextualité dans les œuvres de Pennac.

   II- Hypertextualité et littérarisation des clichés :

La deuxième pratique transtextuelle fortement présente dans les textes de Pennac est l’hypertextualité, autre forme de réécriture limitrophe de l’intertextualité que Gérard Genette définit comme étant la « relation unissant un texte B ([…] hypertexte) à un texte antérieur A ([…] hypotexte) sur lequel il se greffe d’une manière qui n’est pas celle du commentaire »[10]. Genette précise aussi que la greffe textuelle peut s’opérer suivant des pratiques hypertextuelles soient transformatives telles que la parodie et le travestissement, soient imitatives telles que le pastiche, la charge et la forgerie. A ces diverses pratiques correspondent plusieurs régimes, lesquels désignent en réalité la fonctionnalité de chaque stratégie narrative. Ainsi, une greffe hypertextuelle peut avoir un régime ludique, satirique, sérieux, ironique, humoristique ou polémique.

Notons par ailleurs que, contrairement  à  l’intertextualité  qui est l’invocation souvent discrète et ponctuelle d’un autre texte, l’hypertextualité est carrément « la réénonciation d’un [autre] texte »[11], et c’est là, selon Pascale Hellégouarc’h, « son essence »[12] même. Le processus hypertextuel est donc une forme de duplication ou de clonage textuel. Il faut ajouter à cette définition que l’hypertexte tend généralement à exhiber sa nature transtextuelle, c’est-à-dire à montrer qu’il n’existe qu’en tant que réécriture d’un autre support textuel. Le lecteur n’aura donc aucune difficulté à identifier le cordon ombilical qui relie la version hypertextuelle à la plateforme romanesque matricielle : « Un hypertexte, dit Genette, peut à la fois se lire pour lui-même et dans sa relation à son hypotexte »[13] et fort probable « qu’il gagne toujours à la perception de son être hypertextuel »[14]. Ainsi, le premier titre de la série pennacienne par exemple (AO) renvoie, par sa structure parodique, au titre du célèbre roman de Zola Au Bonheur des Dames (désormais AD). D’ailleurs, la relation palimpsestuelle entre les deux textes est clairement énoncée dans une séquence métatextuelle de MM. Commentant le roman écrit par Jérémy, la reine Zabo remarque : « - En quinze jours, ce n’est pas si mal (...). Il veut appeler ça Les Ogres Noël...Je pencherais plutôt pour démarquer Zola : Au bonheur des ogres, par exemple,... » (p. 147)

 La lecture hypertextuelle est de ce fait une lecture comparative. Le lecteur ne peut en effet dégager la « fonction dominante »[15] (autrement dit le régime) de l’écriture hypertextuelle que lorsqu’il procède à un collationnement du palimpseste avec le texte cloné. Franck Wagner considère d’ailleurs que cette confrontation est la seule et meilleure démarche qui puisse renseigner le lecteur ou le critique sur le degré de fidélité ou d’infidélité de l’hypertexte à son hypotexte. C’est également une démarche qui nous permet d’éviter les jugements et les évaluations subjectifs et intuitifs :

 

Lisant quelque hypertexte, pour peu bien sûr que nous percevions sa dimension hypertextuelle, nous sommes ainsi conduits à évaluer sa tonalité non pas seulement sur la base de telle intuition purement impressionniste [(Wagner parle ici des différents régimes inventoriés par Genette)], mais en fonction de la plus ou moins grande distance qui le sépare de son hypotexte. Et à son tour cette  distance plus ou moins importante (c’est-à-dire cet écart d’amplitude variable) sera définie par l’intersection de paramètres stylistiques, structurels, mais aussi thématiques et axiologiques[16].

 

Toute la singularité et tout le plaisir de la lecture hypertextuelle résident donc dans cet écart, dans ce petit jeu entre le texte géniteur et le texte généré. En confrontant un hypertexte à son hypotexte, on savoure d’une part le retour du Même sous la plume d’un Autre[17], mais d’autre part, on jouit du jeu (souvent parodique) à travers lequel l’auteur « littérarise » son texte, c’est-à-dire lui rajoute une certaine valeur littéraire. La lecture hypertextuelle  se  situe de ce fait à la croisée de l’acte scriptural et du processus lectoral.

La  collation  de  l’hypertexte pennacien avec l’hypotexte zolien fait ressortir plusieurs points de convergence : le cadre spatial par exemple (un grand magasin à Paris) dans lequel se déroulent les événements, l’animalisation des personnages, la récurrence de certains thèmes tels que le commerce, la consommation, l’amour, la haine, etc ; la connexion hypertextuelle, comme la connexion intertextuelle, repose donc sur le ressassement et le réemploi du déjà-dit. « Faire du neuf avec du vieux »[18] : tel est somme toute le principe de la dynamique hypertextuelle.

Mais le réinvestissement des ingrédients hypotextuels dans le palimpseste s’accompagne, comme nous l’avons déjà remarqué, d’un rajout de valeur, c’est-à-dire d’un enrichissement sur le plan structurel ou thématique[19]. En effet, la narration dans AO n’est pas centrée uniquement sur le Magasin (la narration zolienne, elle, est entièrement focalisée sur le magasin de Mouret) mais principalement sur l’énigme. En outre, la description de la jungle parisienne dans le roman de Pennac, est, contrairement à celle qu’on trouve dans AD, porteuse d’une emprunte policière évidente : Benjamin Malaussène est le « suspect Number One » (p. 231) parce qu’il joue dans le Magasin le rôle de « bouc émissaire » (p. 80), Léonard, l’un des adeptes de « La Chapelle des 111 », est   un   « méchant loup » (p. 127)  parce  qu’il  est  l’un   des  criminels  impliqués  dans

l’affaire des explosions dans le Magasin.

Cette stratégie scripturale qui consiste à attribuer aux personnages des qualités animalières remonte en réalité au roman de la prairie (dont J.F. Cooper est l’emblème), lequel l’a hérité des anciens récits mythiques : « Le détective, note J. C. Vareille, est un Héraklès ou un Saint-Georges terrassant le Dragon »[20].

Par ailleurs, la lecture hypertextuelle du texte pennacien nous révèle l’un des excès du roman du XIXème siècle à savoir la longueur : le lecteur moderne qui ne tolère plus la prolixité et la faconde caractéristiques des romans fleuves classiques ne s’intéressent, en lisant les romans modernes, en l’occurrence les polars, qu’à la fabula, c’est-à-dire à l’ossature événementielle dégarnie de tous les oripeaux romanesques (les monologues, les descriptions détaillées et trop longues, autrement dit les « pauses », les analyses psychologiques prolixes, etc.)[21]. La différence entre le roman de Pennac et celui de son prédécesseur concerne donc le rythme de la narration. Pour le lecteur-consommateur qu’est le sujet moderne, le tempo narratif doit être rapide, très rapide même. Un roman, ça ne se lit pas, ça se dévore. Dans AO, même les passages descriptifs (la description des clients ou du personnel du Magasin) sont porteurs d’un certain degré de dynamisme : la parodie qui est une « transformation textuelle à fonction ludique »[22] convertit en effet l’écriture et la lecture en jeux et qui dit jeu dit activité, action, effort mental, etc.

De plus, et à l’opposé du lecteur (classique) des classiques, le lecteur de polars doit toujours exercer une sorte de gymnastique intellectuelle afin de résoudre l’énigme textuelle. La lecture de AO, contrairement à celle de AD, est en ce sens coopérative, parce qu’elle incite le lecteur à raisonner, à activer ses « cellules grises » pour tenter de déchiffrer l’énigme textuelle : 

 

 La lecture constitue le mouvement même du roman-machine. Le lecteur est la pièce maîtresse de l’appareil, mais cela n’est vrai que du roman-policier. [...] Le roman policier, au contraire [du roman classique], se sert du lecteur, lui emprunte quelque chose pour se développer [...] Elle [c’est-à-dire la lecture] passe littéralement par lui et c’est lui qui lui fournit l’énergie motrice.[23] 

 

Une autre différence entre le roman de Pennac et celui de Zola se rattache à la nature même de la narration dans les deux textes. Dans AO, le discours narratif constitue une phrase herméneutique dont le contenu rhématique est centré sur la découverte d’une vérité. Dans AD, l’enjeu de la narration est d’ordre dramatique et non pas herméneutique, car il se rattache principalement à l’évolution de l’univers psychologique des différents personnages. La distinction qu’établit Roger Caillois entre le roman policier et le roman d’aventures corrobore notre analyse. Le polar, nous dit le critique et le romancier français, propose au lecteur une « narration qui suit l’ordre de la découverte » alors que le roman d’aventures (et tous les romans « littéraires »), lui, propose une « narration qui suit l’ordre des événements »[24].

On voit donc que l’hypertextualité, en instaurant une relation dialectique entre le texte écrit et le texte réécrit, favorise une lecture non seulement dynamique mais aussi et surtout ludique, car, ainsi que le dit Genette, « le plaisir de l’hypertexte est aussi un jeu. La porosité des cloisons entre les régimes tient surtout à la force de contagion, dans cet aspect de la production littéraire, du régime ludique »[25].

Il faut noter toutefois qu’en entamant la  lecture d’un texte  policier, la première chose que le lecteur ou le critique découvre, ce n’est ni code générique ni un duplicata hypertextuel mais tout simplement un langage, c’est-à-dire un ensemble de signes linguistiques ordonnés suivant une certaine logique verbale et une certaine stratégie scripturale. L’écriture peut se définir dans cette perspective comme étant l’art d’inventer des images. Mais, dans tout acte inventif, il y a toujours, comme nous l’avons déjà signalé, une part de ressassement et de réinvestissement d’un déjà-dit. En d’autres termes, en écrivant, ce n’est pas seulement l’auteur qui parle. Il y a aussi « un langage [qui] parle en lui »[26].

Dans l’univers fictionnel de Pennac, ce langage (qui constitue en fait le premier hypotexte que l’auteur va investir dans ses textes) désigne l’ensemble des topoï et des clichés que l’auteur emprunte à ses anciennes lectures policières. Tout auteur, comme d’ailleurs tout lecteur, n’est en ce sens que la somme de ses lectures : « La subjectivité, avoue Barthes, est une image pleine (…) mais dont la plénitude, truquée, n’est que le sillage  de  tous  les  codes  qui  me  font, en  sorte  que  ma  subjectivité  a  finalement la généralité même des stéréotypes. »[27]

Le  motif de l’œil relève des clichés  policiers que Pennac  a  réactivés et investis dans ses textes. Dans la tradition policière, c’est le détective, le Grand Détective, qui se distingue par son regard perçant et pénétrant. Au milieu des ténèbres et de l’obscurité et au moment où tous les autres personnages s’aveuglent, ses yeux étincellent : « Heureusement, déclare le narrateur de La Clairvoyance du Père Brown,[même] dans les moments les plus agités, son regard ([le détective Valentin]) n’en restai pas moins vif et pénétrant »[28]. Le chasseur des criminels, à la différence de tout le monde, a donc le flair d’un chien et les yeux d’un chat (Poirot avait d’ailleurs des yeux verts). C’est lui aussi qui, à la fin du récit, ouvre les yeux des autres actants sur la véritable identité du criminel. C’est en ce sens que le roman policier peut être considéré comme le roman du regard par excellence. 

Pour Uri Eisenzweig, la façon dont le thème de la vue est textualisé dans le récit policier est paradoxale. En effet, le héros policier « remarque [souvent] tout, mais semble ne rien voir »[29], il est l’eye de l’histoire mais dans les moments cruciaux de l’enquête intellectuelle, il ferme les yeux. Le récit policier est donc à la fois le roman  du  regard  et du non regard[30].

En fait, pour comprendre ce paradoxe, il faut savoir que sur le plan thématique, le polar repose sur l’ancienne distinction aristotélicienne entre les yeux du corps et les yeux de l’esprit. Les gens normaux voient avec les yeux du corps tandis que le détective, symbole du Sage moderne, a le don de la seconde vue. Il est en effet « capable de percevoir dans l’univers qui l’entoure ce qui constitue un indice, c’est-à-dire un signe et [de] le distinguer de ce qui n’en constitue pas »[31]. Si le Grand Détective aime l’obscurité et préfère fermer les yeux quand il raisonne (« Les yeux sur ses mains impeccables, dit le narrateur au milieu de MM, le commissaire Legendre regarde peu » (p. 400)), c’est donc parce qu’il voit avec son esprit et non avec ses yeux. Poirot dira d’ailleurs dans Cartes sur table, qu’« avec les yeux de l’esprit, on voit beaucoup mieux qu’avec les yeux du corps »[32]

Dans les romans de Pennac, nous retrouvons cette distinction entre « regarder » avec les yeux et « voir » avec l’esprit. Toutefois, le personnage doué de la seconde vue n’est pas le détective mais le suspect. Pennac littérarise ainsi le cliché du regard en opérant un déplacement  au niveau  de  la  structure  actantielle  du  récit. C’est  Malaussène, le bouc malchanceux, qui « voit » et non pas le commissaire Coudrier ou les autres policiers :

 Je n’entends absolument rien mais je vois. (…) c’est le regard qui change. Ces quatre-là regardent les autres et les autres regardent devant eux, pathétiquement, comme si la promesse d’une aube sans explosif pouvait sortir de la tribune syndicale. Les flics, eux, cherchent un tueur. Ils ont le regard psy. (AO, pp. 84-85) 

Voir s’oppose donc à regarder. Nous remarquons d’ailleurs que l’auteur a souligné maintes fois (surtout dans AO) le premier verbe : « Je n’entends plus rien mais je vois tout. » (p. 138), « je l’y voit, elle. » (Ibid, p. 16), « Il voit, il voit et j’admire. » (Ibid, p. 89). Le renouvellement ou le ressassement du cliché ne passe donc pas nécessairement par un travail de réécriture sur le contenu sémique stéréotypé. L’écrivain peut littérariser le cliché juste en l’intégrant dans un nouveau contexte narratif.

 On voit ainsi que la réécriture des clichés est l’un des principaux enjeux de l’écriture policière. Comme le jeu intertextuel, les jeux stéréotypiques instaurent une complicité tacite entre l’écrivain et le lecteur. Ce dernier doit en effet coopérer pour que le rendement narratif (la « plus-value ») de ces jeux transparaisse.

La structure policière est un autre ingrédient (invariant générique aussi) hypotextuel que Pennac a emprunté à ses lectures policières. Nous avons d’ailleurs montré que la structure actantielle des romans de la série pennacienne est adaptable au « carré herméneutique » dubosien. Le détective, le criminel, la victime et le suspect représentent en effet les figures policières (stéréotypiques) cardinales sans lesquelles le jeu textuel n’aura aucun sens. Nous verrons d’ailleurs que la plupart des variations et des jeux idiosyncrasiques dans les textes de Pennac tournent autour de ces quatre rôles-clichés.

La focalisation sur l’univers objectal entourant les personnages est également un stéréotype narratif caractéristique du récit policier. Dès le premier chapitre de AO ou de la PMP, on ne perçoit que des objets (cadeaux, jouet, poussette, réfrigérateur, gazinière, aspirateur (AO), fauteuil, ordinateur, téléphone, livres, tasses vides, cafetière, plateau d’argent, cendrier, presse-papiers (PMP)). On a parfois l’impression que les objets ont plus d’importance que les personnages eux-mêmes : « Une foule épaisse de clients écrasés de cadeaux, remarque le narrateur dans AO, obstrue les allées » (p. 11, c’est nous qui soulignons). Cette importance qu’accapare l’univers objectal dans tout récit policier (ou à traces policières) s’explique par le fait que le polar est par définition un roman de l’objet, un roman où même un mégot peut devenir une preuve irréfutable contre le criminel. Rien donc ne se perd, tout s’interprète. Cette absence de tout hasard romanesque dans le texte policier a fait du polar le genre de la minutie par excellence, minutie que Dard a poussée à son extrême pour en tirer des effets comiques :

 

 Je dois signaler à mon lecteur bien-aimé, si compréhensif et propre des pieds, catholique de surcroît, et qui sait, peut-être même socialiste, tendance Xérés, que les deux pièces, dont il fut question y a pas si loin, ne sont séparées que par un rideau de grosses perles, comme on n’en voit pas plus, fût-ce au marché aux puces, ni même dans les coins les mieux admirablement reculés de la Lozère, du Cantal et de l’Ile-de-France.[33]

 

Il est important de noter aussi que la thématique objectale dans les romans de Pennac est intimement liée à celle de la mort. Les objets dans les textes pennackiens, sont souvent marqués par le sceau de la mort et de la létalité : dès les premières pages, on ne voit que des objets cassés, déglingués ou jetés : les livres qui s’envolaient partout dans la PMP, le cendrier, que le narrateur qualifie d’« arme […] primitive […] » (ibid, p. 15), le téléphone qui « a explosé sous le poing du géant » (ibid, p. 16), l’ordinateur « dont l’écran s’éparpilla en éclats pâles » (ibid, p. 17), le « char envolé » (AO, p. 13), le réfrigérateur qui « s’est transformé en incinérateur » (ibid, p. 14) sont tous les signes prémonitoires d’un incident mortel ; la mort qui transperce ces objets est en quelque sorte contagieuse.

En réalité, cette stratégie narrative, fondée sur l'embrouillement du scriptural, de l’objectal et du létal n’est pas, elle non plus, nouvelle. Au début de L’Enfer de Belletto par exemple, la lettre « de suicide »[34], le « téléphone mort »[35] ou le café qui avait un goût  de  « feuilles  mortes »[36] annoncent  implicitement  que  les  choses  sérieuses  vont commencer, que la tension narrative va atteindre progressivement son summum.

On voit ainsi que l’hypertextualité ne se cantonne pas dans la connexion palimpsestuelle entre un texte écrit et un texte réécrit, mais englobe tous les stéréotypes, les clichés et les ingrédients structurels que l’écrivain emprunte à un genre précis et qu’il investit dans son œuvre. L’univers hypertextuel est de ce fait ouvert et tentaculaire.

L’hypertextualité garantit aussi la « mue » de la littérature. En effet, à partir de l’ancien, les auteurs (policiers) inventent toujours du nouveau. « Il n’y a [donc] pas de dernier mot mais une relance des mots épuisés, une relance épuisante des mots toujours neufs »[37] ; en débarrassant les mots des signifiés sur lesquels ils étaient crucifiés, en les réoxygénant et en leur insufflant de nouveaux signifiés, l’auteur policier redonne au logos littéraire son lustre et son éclat premiers. Grâce donc à la connexion hypertextuelle, la tessiture romanesque, comparable à la tapisserie de Pénélope qui chaque jour est recommencée à partir du début, le fonds policier demeure riche et inépuisable :

 

A la narration moderne, écrit Jean-Pierre Faye dans Les portes des villes du monde, il arrive ceci en effet : à partir du même homme, de la même écriture, du même narrateur, elle a pris sa forme de masse et sa forme de crête. De la même source - qui se nomme Poe - survient le récit-fiction, la science-fiction, avec son double policier.[38] 

 

Le processus hypertextuel nous permet par ailleurs non seulement de comprendre la logique fictionnelle des textes narratifs mais encore de saisir le fonctionnement interne de la littérature en général. Les écritures doubles théâtralisent la pratique scripturale et révèlent ainsi au lecteur les mystères de la création littéraire.

 

Moez Lahmédi, Université de Sfax, Tunisie

moez.lahmedi@voila.fr 

 

 



[1] Palimpsestes, coll « Poétique », Seuil, 1982, p. 14-15.

[2] Nouveaux problèmes du roman, coll. « Poétique », Seuil, Paris, 1978, p. 304.

[3] Yves Reuter, Le Roman policier et ses personnages, Presses Universitaires de Vincennes (PUV), 1995,  p. 197.

 

[4] Pour l’auteur du Récit impossible, (Christian bourgeois Editions, 1986, p. 85), l’association de l’activité lectorale à un narcotique s’explique par « l’inachèvement structurel de l’expérience et l’exigence subséquente de la répétition ; la sérialisation est inscrite dans le tissu même de la narration, et surtout de la narration policière. » 

[5] C. Murcia, « L’Air d’un crime ou l’apprentissage de la duplicité », in J. Bessière (dir), Romans de crimes, Dostoïevski, Faulkner, Camus, Benet, Honoré Champion Editions, Paris, 1998, p. 135.

[6] Cf  De superman au surhomme, Grasset, 1993.

[7] Ibid, p. 19.

[8]- Jean-Claude Vareille, L’Homme masqué, le justicier et le détective, , p. 119 : « A partir de l’instant où il y a production en série, recherche systématique de la conformité et du conformisme, et donc exacerbation des codes génériques, survient la répétition, et tous les effets de miroir qu’elle entraîne y compris l’introduction d’une distance interne à la figure. »

[9]- Jean-Claude Vareille, Presses Universitaires de Lyon, 1989, p. 116 : « Après du langage, encore du langage et toujours du langage ».

[10]- Op. cit., p. 11-12.

[11] Pascale Hellégouarc’h, « Écriture mimétique : essai de définition et situation au XXème siècle », 2000, p. 100.

[12] Ibid.

[13] Palimpsestes, op. cit., p. 450.

[14] Ibid, p. 451. C’est Genette qui souligne.

[15] Ibid, p. 92.

[16] « Les hypertextes en question (Note sur les implications théoriques de l’hypertextualité) », in Etudes littéraires, n°1-2, Volume 34, Hiver 2000, p. 301.

[17] Phrase que nous empruntons en fait à Sophie Rabau (In L’intertextualité, Flammarion, 2002, p. 27). L’auteur, comme l’indique le titre de l’ouvrage critique, parle de l’intertextualité.

[18] G. Genette, op. cit., p. 451.

[19] Ibid, p. 453 « L’hypertextualité a pour elle ce mérite spécifique de relancer constamment les œuvres anciennes dans un nouveau circuit de sens. »

[20] Op. cit., p. 47. (Le tableau de « Saint-Georges terrassant le Dragon » est d’ailleurs évoqué à la page de AO).

[21] Jean-Paul Colin, Le Roman policier français archaïque, Berne, Editions Peter Lang, 1984, p. 13 : « Dans la description de l’univers fictionnel, (…), le roman policier supprime presque tout : ce qui fait la face obligée d’un roman de Balzac ou de Zola (…) est rejetée dans la fiction policière très loin, dans un arrière-plan que le lecteur oublie, entièrement attentif au gros plan de la rupture et aux détails macroscopiques de l’enquête, absolument nécessaire, mais qui peut relever de n’importe quel héros. » (C’est nous qui soulignons).

[22]  G. Genette, op.cit., p. 49.

[23] Th. Narcejac, Une Machine à lire : le roman policier, coll « Médiations », Denoël / Gonthier, 1975, pp. 228-229.

[24] Puissances du roman, Approches de l’imaginaire, Gallimard, 1966, p. 179.

[25] Op. cit., p.452. C’est nous qui soulignons.

[26] Jean-Claude Vareille, Filature. Itinéraire à travers les cycles de Lupin et de Rouletabille, Presses Universitaires de Grenoble, 1980, pp. 55-56.

[27] S/Z, Le Seuil, coll. « Tel Quel », 1970, p.16.

[28] Aghata Christie, Editions 10/18, 1994, p.18.

[29] Le Récit impossible, op. cit., p. 129.

[30] Cf, Le Récit impossible, p. 129-134.

[31] Ibid, pp. 134-135. C’est lui qui souligne.

[32] PP. 255-256. Cité par Uri Eisenzweig, op.cit,p. 135.

[33] Frédéric Dard, La Pute enchantée, Fleuve Noir, 1981, p. 51.

[34] P.O.L éditeur, 1986, p. 7.

[35] Ibid, p. 21.

[36] Ibid, p. 39.

[37] Daniel Sibony, Jouissance du dire, Grasset, Paris, 1985, p. 158.

[38] Edition belfond, Paris, 1977, p. 84. 

 

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1 septembre 2012 6 01 /09 /septembre /2012 00:36

 

 Réduite à un simple élément déclencheur du processus narratif, la mort est souvent - pour ne pas dire toujours - dédramatisée dans le roman policier. Elle n’est en effet intéressante que parce qu’elle prépare l’entrée en scène du détective, lequel s’érige en vengeur légitime (en « mandataire » dans le jargon sémiotique) de la victime. Pour les auteurs policiers, la mort ne constitue donc pas une fin mais un début, le début d’une enquête et donc d’un récit :

 Dans le roman policier, remarque Ernest Mandel, la mort n’est pas traitée comme un élément central de la destinée humaine ou comme une tragédie. Elle y devient un objet d’enquête. On ne la vit pas, on n’en souffre pas, on ne la craint pas, on ne la combat pas. Elle devient un cadavre à disséquer, un objet à analyser.

La réification de la mort est au cœur même du roman policier. (1986, p. 60)

 On peut dire ainsi que les auteurs policiers jouent, narrativement, avec la mort. D’un drame, ils la transforment en effet en « trame », c’est-à-dire en ingrédient romanesque à valeur exclusivement textuelle. Dans ce contexte, Uri Eisenzweig affirme que « [dans le roman policier], le sang ne fait sens que s’il est perçu comme encre » (1986, p. 147). Autrement dit, la mort « policière » est purement langagière. La mort dans le polar est tout bonnement un mot. On comprend dès lors pourquoi les amateurs de polars se soucient peu des sentiments qu’éprouvent les proches de la victime. Ce qui importe pour eux est essentiellement la stratégie qu’adoptera le détective pour mettre la main sur le fautif.

Aussi monstrueuse et choquante qu’elle puisse paraître, la mort n’est dans le roman policier qu’un « starter » narratif, c’est-à-dire un élément introductif par lequel l’auteur ouvre le récit : « Généralement, dit Jacques Dubois, on verse peu de larmes sur le sort de la Victime. Ses proches, l’auteur, le lecteur ne se complaisent pas au deuil et n’ont qu’une impatience : passer au plus vite à l’enquête » (1992, p. 99)

Pour un genre qui se veut scientifique et objectif, la mort ne doit donc susciter chez le lecteur aucune émotion. La victime elle-même, précisent les premiers théoriciens du genre, doit être peu sympathique pour éviter toute possibilité d’identification. Il ne faut pas non plus s’attarder sur le sort du criminel afin de ne pas détourner l’attention du lecteur de ce qui constitue l’essence même du polar : la quête de la vérité.

L’objectif du présent article est de montrer que Daniel Pennac, à la différence d’un grand nombre d’auteurs policiers, ne conçoit pas la mort comme un simple « starter » narratif. En effet, dans Au bonheur des ogres (1985), La Fée Carabine (1987) La petite marchande de prose (1989) et Monsieur Malaussène (1995), les digressions sur le thème de la mort sont très nombreuses. On peut même affirmer qu’à travers ses romans, Pennac développe sa propre philosophie de la mort. Pour lui, on peut jouer avec n’importe quoi mais jamais avec la mort.

I- Lorsque le cadavre policier s’humanise :  

Rejetant toutes les normes narratives qui déshumanisent la fiction et qui la cantonnent  dans un simple jeu de rôles où la dimension psychologique est entièrement absente, Daniel Pennac s’arrêtera longuement dans ses œuvres sur le thème de la mort : « - Les morts, dit justement l’un des personnages de Monsieur Malaussène, méritent notre patience (…) On trouve des tas de choses dignes d’intérêt dans leurs corps. Il n’y a pas que les enquêtes policières dans la vie. Il y a les enquêtes vitales » (p. 305).

Notons encore que La petite marchande de prose s’ouvre sur une définition de la mort : « C’est d’abord une phrase qui m’a traversé la tête : “La mort est un processus rectiligne” » (p. 15). Dans le même roman, le narrateur va se livrer (dans le huitième chapitre) à une réflexion sur la douleur qu’engendre la perte de quelqu’un : « c’est autre chose, dit-il, c’est la douleur, la vraie, grandeur plus que la nature, c’est l’innommable douleur, la vacherie céleste dans tout son ô Dieu raffinement. » (p. 81).

Pour  Pennac, la  mort  n’est  donc  pas  un  simple ingrédient narratif policier mais un véritable drame existentiel qui mérite d’être l’objet d’une enquête philosophique. D’ailleurs, dans l’une de ses interviews, l’auteur français a dénoncé la  manière dont certaines institutions

voilent et « confisquent » le spectacle de la mort[1].

Ce spectacle, c’est le Film Unique de Liesl et du vieux Job qui le mettra en lumière dans Monsieur Malaussène ; dans ce film, on assiste en effet non seulement à la naissance puis à l’agonie de Matthias mais encore à la décomposition de son corps : « ce qui se greffa alors sur l’écran, dit le narrateur, installa entre les trois hommes un silence si profond que le souvenir même du langage pouvait s’y perdre. Le corps de Matthias Fraenkhel se décomposait sous leurs yeux. Ils assistaient à cet effondrement de la chair qu’aucune voix ne commentait, puis l’écran retrouva son tremblement originel. » (p. 582).

Nous pouvons ainsi affirmer que la représentation de la mort dans la fiction pennacienne n’est pas tout à fait policière. Dans La fée Carabine, on assiste même à une métaphorisation de la mort et plus précisément du cadavre : décrivant le spectacle de l’assassinat de Vanini, le narrateur dit : « Toutes les idées du blondinet s’éparpillèrent. Cela fit une jolie fleur dans le ciel d’hiver. Avant que le premier pétale en fût retombé, la vieille avait remisé son arme dans son cabas et reprenait sa route. » (p. 16, c’est nous qui soulignons). Sous la plume de Pennac, la mort devient donc un spectacle fascinant, un tableau de peinture dont seul un connaisseur est à même d’apprécier la beauté. Parlant de ce blondinet massacré, le narrateur précise que sa « tête (…) figurait vraiment une fleur éclatée : rouge au cœur, pétales jaunes, et un certain désordre vermillon encore, à la périphérie » (p. 25. C’est nous qui soulignons).

Pennac humanise ainsi son univers romanesque en mettant l’accent sur les sentiments de peur, d’angoisse, de désespoir, de solitude ou de joie que ressentent les personnages à certains moments du récit. L’espace textuel devient ainsi le lieu d’une réflexion philosophique sur la vie et la mort, sur l’existence et l’inexistence, sur l’être et le néant. Réfléchissant pendant son coma prolongé sur sa propre condition, Malaussène découvre que beaucoup de gens périssent à la troisième personne. Autrement dit, ils meurent (pendant les guerres par exemple) dans l’ignorance de leurs propres identités. Ils meurent non pas pour des causes nobles et justes mais pour des slogans ou des idées souvent absurdes :

 

 …à bien y réfléchir, c’est toujours à la première personne du singulier qu’on meurt pour de bon. Et c’est assez inacceptable, il faut bien le reconnaître. Les jeunes gens qui partent sans peur en croisades guerrières n’envoient que leur troisième personne sur les champs de bataille. A Berlin ! Nach Paris ! Allah Akbar ! C’est leur enthousiasme qu’ils envoient mourir à leur place. (…) Ils meurent dans l’ignorance d’eux-mêmes, leur première personne confisquée par des idées tordues à face de Chabotte. (La petite marchande de prose, p. 303)

 

Face à la mort, Malaussène a regretté d’avoir renoncé à sa véritable identité au profit d’une autre (celle de J.L.B). Quand on meurt, nous apprend ainsi Daniel Pennac, il faut être soi-même.

Il convient de signaler par ailleurs que la mort est définie dans l’univers fictionnel de Pennac suivant plusieurs points de vue. D’un point de vue purement scientifique, la mort peut se définir comme l’absence de tout réflexe encéphalographique. C’est d’ailleurs en sa basant sur cette définition que le docteur Berthold voulait, au milieu de La petite marchande de prose, débrancher le respirateur et annoncer la mort « clinique » de Malaussène : « - Ce type est mort, cliniquement mort ! hurlait Berthold » (p. 232).

 Le mort n’est plus donc qu’un cadavre. Les arguments qu’il invoque sont tous d’ordre scientifique : « - Enfin, quoi, merde, Marty : lésions irréversibles du système nerveux central, respiration entièrement artificielle, abolition de tout réflexe, disparition de tout signal électro-encéphalographique, qu’est-ce qu’il vous faut de plus ? » (Op. cit)

Scientifiquement parlant, la mort est donc un fait biologique ; elle résulte d’un processus d’arrêt de toutes les fonctions vitales dans le corps du comateux ; la mort clinique implique que le cœur ne bat plus et que l’oxygénation du cerveau ne se fait plus. Le mort n’a désormais plus rien à dire : il a la bouche ouverte mais il ne dit rien.

Toutefois, l’expérience de la mort vécue par Malaussène prouvera le contraire. En effet, bien qu’il soit « cliniquement » mort, le bouc dispose encore de toutes ses facultés mentales. Il est capable non seulement de penser mais aussi d’entendre et de comprendre ce que disent les autres. Parlant de la peur qui s’empare de lui chaque fois qu’il pense à Berthold, le narrateur de La petite marchande de prose dit : « Alors revenait la peur de Berthold le débrancheur. Et avec elle, la preuve qu’il était bien vivant, puisque cloué ici par cette peur de mourir. » (p. 265).

 En nous référant donc à l’expérience malaussénienne de la mort, nous pouvons dire que la mort n’est pas un processus biologique mais une aventure existentielle vécue par une subjectivité consciente.

Outre  la  conception  biologique ou scientifique de la mort, Malaussène  critiquera, au début du 39ème chapitre du roman précité, la conception qu’ont la plupart des gens du coma dépassé :

 

Curieux, tout de même, la réputation du coma dépassé…même chez les esprits les plus ouverts…le confort, quoi, le confort moral au moins…le bon côté de la conscience…côté rêve…détachement…pied volant au noir velours de l’oubli…ce genre d’images…sous prétexte que la cervelle s’est tue…préjugés…cérébrocentrisme…comme si les soixante mille milliards de cellules restantes comptaient pour du beurre… soixante mille milliards de petites usines moléculaires, oui…constituées en un seul corps. (p. 321)

 

 

Pour Benjamin, chaque cellule constitue un monde à part, un univers autonome, une « première personne » (ibid, p. 305) en quelque sorte, « un morceau de poésie » (ibid). Tant qu’il y a de cellules vivantes dans le corps du comateux, celui-ci ne peut être donc considéré comme mort. Devant la question « qu’est-ce que la mort ? » les réponses peuvent ainsi varier selon le point de vue que nous adoptons.

Il ne faut pas oublier dans ce contexte qu’une troisième définition de la mort existe dans la PMP : « La mort est  un processus rectiligne » (p. 15). Il s’agit en fait d’une phrase extraite d’un roman de J.L.B (L’enfant qui savait compter) que Loussa tente de traduire en chinois : « Je me suis vraiment fait chier, dit-elle à Malaussène, pour traduire cette première phrase. C’est que Chabotte a commencé par la description de la mort du père, la gorge trouée par un carreau d’arbalète moïe (…) Et pour rendre à la fois l’idée de destin et la tension du tir, Chabotte a écrit : “ La mort est  un processus rectiligne” » (p. 299).

Et Loussa de préciser que cette phrase résume parfaitement le drame de la mort. La mort est un « processus », car la vie représente dans une certaine mesure un lent voyage dont la dernière  station  est  la  mort. Rectiligne, car elle,  c’est-à-dire la mort, représente aussi une fin rapide et inexorable de toute une existence :

 

C’est vraiment une phrase toute droite, non ? Sauf qu’il y a de la lenteur dans le mot processus, une lenteur fatale, le destin quoi, le fait qu’on va tous y passer, même ceux qui courent le plus vite, mais cette lenteur est corrigée par l’adjectif rectiligne qui donne sa rapidité à la phrase : lenteur rapide…(…) Je me demande si j’ai bien fait de traduire littéralement …. Qu’est-ce que tu en penses ? (p. 299)  

 

La dernière phrase qui clôt en réalité tout le 36ème chapitre peut être considérée comme l’un des procédés discursifs par lesquels l’auteur sollicite la coopération textuelle du lecteur. En effet, le « tu » qui réfère à Malaussène désignerait aussi le lecteur virtuel, lequel est implicitement interpellé pour réfléchir sur cette question de la mort.

II- Le cadavre trahi :  

Le thème de la mort est abordé également dans son rapport avec celui de la criminalité. En effet, la mort ne devient crime que lorsque son agent est un être humain. Elle devient dans ce cas une sorte de trahison, trahison non seulement envers autrui (la victime) mais envers l’humanité tout entière : « c’est la trahison de l’espèce, dit le narrateur de La petite marchande de prose. Il ne doit rien y avoir de plus épouvantable que la solitude de la victime à ce moment là…Ce n’est pas tellement qu’on meurt (…) mais c’est d’être tué par ce qui est aussi mortel que nous…Comme un poisson qui se noierait » (p. 184).

Ce qui suscite l’indignation dans l’acte criminel est donc son caractère purement humain. La négation d’autrui apparaît comme une sorte de négation de l’espèce humaine. C’est aussi une négation de la part humaine dans l’homme. Nous comprenons ainsi pourquoi les six criminels dans le premier roman de la série sont qualifiés d’« ogres ». Ils sont des monstres parce que non seulement ils ont commis plusieurs meurtres au sein du Magasin mais aussi et surtout parce que les victimes qu’ils visent sont des enfants orphelins : « Je sais maintenant, dit Malaussène,qu’une bande d’ordures satanicoïdes s’est jadis offert – s’offre peut-être encore ! - des saloperies de messes noires avec sacrifice humain et tout le cortège de tortures que ça suppose sur la personne d’enfants. » (p. 206, c’est lui qui souligne)

Dans cette phrase, l’emploi de termes dépréciatifs (« ordures », « satanicoïdes » et « saloperies ») et le soulignement du mot « enfants » révèlent clairement l’indignation du narrateur, lequel, rappelons-le, a failli lui-même tomber dans le chaudron de ces sataniques anthropophages.

En parlant des six ogres et de leurs crimes inhumains, on doit parler aussi de leur suicide qui constitue à son tour l’une des formes de la mort. En se suicidant, ces sectaires croient qu’ils respectent des commandements astraux : « Les astres, explique le commissaire Coudrier à Malaussène, parlaient à ces messieurs. Ils croyaient dur comme fer que le jour de leur mort y était inscrit. En se tuant eux-mêmes le jour dit, ils ont respecté le verdict des étoiles tout en respectant leur liberté individuelle. » (Ibid, p. 282).

La mort peut donc constituer un choix. 

Le suicide peut constituer aussi une forme de contestation. Dans Monsieur Malaussène, Cissou la Neige a choisi de se suicider parce que « les criminels de paix » (p. 174) ont décidé de détruire son café. La description minutieuse du spectacle de suicide (la pendaison) est la preuve que la mort a, dans la fiction pennacienne, une portée humaine et dramatique :

 

La corde ne l’avait jamais quitté depuis le massacre de la place des Fêtes. Au moment même où on les tresse, certaines cordes savent à quoi on les destine.

Il remonta sur le fauteuil.

Il noua la corde à la place du lustre. Il éprouva la solitude du piton. (…) Il exécuta le nœud (…) Il plaça sa tête dans le nœud qu’il resserra autour de son cou, avec une lente application, comme une cravate de dimanche.

Il regarda intensément l’image de lui-même que lui renvoyait l’armoire à la glace. (…)

Il fit basculer le fauteuil.

Le piton ne céda pas.

La corde se tendit. (pp. 181-182) 

 

Chez Pennac donc, la victime conserve toujours son identité et ses traits humains. En fait, dans la fiction pennacienne, les objets eux-mêmes sont humanisés. Dans le passage précité, le narrateur parle clairement d’un « massacre de la place des Fêtes ». D’autres phrases comme « On lui paiera cher l’assassinat du dernier café de la place » (op. cit, p. 175),« Belleville et Ménilmontant se mouraient » (ibid, p. 176), « Il lui confiait les photos de Belleville la morte. » (ibid, p. 177) et « les livres s’envolaient et tombaient morts » (La petite marchande de prose, p. 17) révèlent judicieusement que pour Pennac la mort ne concerne pas seulement les humains mais aussi les objets.

Le thème de la mort est intimement lié aussi à celui de la vengeance. En réalité, c’est surtout dans La petite marchande de prose que ce thème revient avec force. En effet, le mobile de tous les crimes perpétrés par Krämer est la vengeance. Le nom même de la maison d’édition dirigée par la reine Zabo (Le Talion) montre bien, comme nous l’avons déjà signalé, que la vengeance est l’un des thèmes nodaux du récit. Comme pour la mort, la façon dont ce thème  est  abordé  est  à  la  fois  policière  et  dramatique. Autrement  dit, la  vengeance constitue à la fois un propulseur de la fiction et un sujet de réflexion.

Considérée comme un crime, la vengeance est définie dans La petite marchande de prose comme étant « le territoire infini des à-côtés » (p. 261). Cela veut dire que lorsqu’on se venge de quelqu’un on a souvent envie par la suite de se venger de tout le monde. On se trouve ainsi pris dans un cercle vicieux : « Le traité de Versailles, dit le narrateur, a fabriqué des Allemands brimés qui ont fabriqué des Juifs errants qui fabriquent des veuves errantes enceintes des vengeurs de demain. » (Ibid, p. 261). Dans cette phrase, Pennac résume en réalité tout un siècle sanglant de l’histoire humaine. Il nous révèle que la culture de la vengeance n’engendre que la haine et ne sème que la mort. Dans un autre passage, le narrateur explique qu’ :

 …il n’y a pas de degré en terre de vengeance (…) Pays sans climat (…) pas la moindre variation atmosphérique ! Planète sans humeur, macroclimat des certitudes ! Rien qui vienne troubler la chaîne des réactions en chaîne : le responsable abattu désigne le responsable d’à côté avant de s’écrouler, le coupable passe la balle au coupable et dame Vengeance fait son ménage, aveugle, comme toutes les moissonneuses. (p. 263)

 

  On voit donc que la mort travaille en profondeur les textes pennaciens. Elle est en effet partout ; derrière les signes, entre les lignes, derrière les gestes des personnages et dans leurs discours. Comme dans l’œuvre de Ballard, la mort « tient parole »[2] dans les romans de Daniel Pennac. Le lecteur se trouve ainsi obligé de se poser des questions existentielles telles que : «qu’est-ce que la mort ? », « qu’est-ce que la vengeance ? », « quelle est la signification humaine du crime ? », « peut-on vaincre la mort ? », etc.

 La lecture devient dans cette optique un exercice enrichissant dans tous les sens du terme.

 

  Moez Lahmédi, Université de Sfax, Tunisie.

moez.lahmedi@voila.fr

 

 

                           Bibliographie 

 

 

I- Romans de Daniel Pennac :

 

- Au bonheur des ogres, « Folio », Gallimard, 1985.

- La Fée Carabine, « Folio », Gallimard, 1987.

- La petite marchande de prose, « Folio », Gallimard, 1989.

- Monsieur Malaussène, « NRF », Gallimard, 1995.

 II- Ouvrages critiques sur le roman policier :

- Dubois, Jacques, Le roman policier ou la modernité, Nathan, 1992.

- Eisenzweig, Uri, Le Récit impossible, Christian Bourgeois Editeur, 1986.

- Mandel, Ernest, Meurtres Exquis : une histoire du roman policier, Montreuil, la Brèche, 1986.

III- Interviews :

- Les grands entretiens de Lire, Editions Lire, 2000.

IV- Actes de colloque :

- Menahem, Ruth, « La mort tient parole » in La mort dans le texte, Actes de colloque, Presses universitaires de Lyon, 1988.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] In Les grands entretiens de Lire, Editions Lire, 2000, p. 1144 : « On est absolument fasciné par le spectacle de la mort tel qu’il nous est restitué par la télévision alors que dans nos sociétés elle nous est confisquée par les institutions comme les hôpitaux.»

[2] - Menahem, Ruth, « La mort tient parole » in La mort dans le texte, Actes de colloque, Presses universitaires de Lyon, 1988.

 

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31 août 2012 5 31 /08 /août /2012 22:19

Daniel Pennac, le romancier-pédagogue

 

Placée sous le double signe de la passivité et de la boulimie, la société contemporaine constitue un terrain défavorable pour l’épanouissement et le développement de l’arbre pédagogique. L’une des causes de la crise actuelle de l’enseignement réside justement dans l’inadéquation flagrante entre les enjeux socio-économiques prônés par un système capitaliste foncièrement « pulsionnel » (Bernard Stiegler) et les enjeux pédagogiques dont notamment le développement de l’esprit critique chez l’apprenant. La société contemporaine mobilise en effet tous ses appareils idéologiques entre autres l’appareil publicitaire[1]pour transformer progressivement l’homo sapiens, l’homme raisonnable sur lequel misent les pédagogues, en homo consumens, c’est-à-dire en consommateur docile et inoffensif. L’école, avant d’être le lieu d’apprentissage, est l’arène où se déroule journellement cette confrontation entre l’Idéologie et la Pédagogie ; consommateur passif, l’élève est appelé en classe à jouer le rôle de l’apprenant actif. La pédagogie Nouvelle se veut d’ailleurs une pédagogie essentiellement active. Consommateur non productif, il est appelé en classe à produire des essais, c’est-à-dire des textes qui font appel à l’esprit critique et qui exigent un certain sens de l’analyse et de la rigueur. Mais que peut-on attendre de l’élève en matière de « production écrite » si son esprit est déjà programmé à ne rien produire et en revanche à tout recevoir ? « Je préfère recevoir des messages plutôt que de les envoyer » dit un élève à son institutrice qui essaie d’appliquer la fameuse pédagogie du « projet » pour faire découvrir aux apprenants les normes compositionnelles de la correspondance.

Les « barbares », ces rejetons d’une nouvelle barbarie à visage inhumain, représentent aujourd’hui, comme l’affirme Philippe Meirieu, le nouveau public scolaire. Mais comment l’enseignant va-t-il procéder pour établir avec eux une véritable communication ? Quel type de pédagogie doit-il choisir et appliquer en classe pour éveiller en eux leur part d’humanité ? La pédagogie par compétences ? La pédagogie du projet ? La pédagogie différenciée ou la pédagogie du chef d’œuvre ? Quels concepts au juste doit-on reconsidérer dans le processus éducatif ?

C’est en nous référant aux romans et aux essais de Daniel Pennac que nous tenterons, dans cet article, de répondre à ces interrogations. Nous mettrons l’accent, lors de notre analyse, d’une part sur le traitement romanesque et essayistique que Daniel Pennac a réservé à la problématique pédagogique et d’autre part,  sur les enseignements que nous pouvons tirer de la conception pennacienne de la pédagogie et de l’école en général.

     I- Pennac, le porte-parole des cancres :

Si Daniel Pennac aime beaucoup les enfants et plus particulièrement les cancres et les redoublants, c’est parce qu’il était lui-même un très mauvais élève : « la légende familiale, dit-il dans l’une de ses interviews confiées à Magazine littéraire, prétend qu’à la première année de ma scolarité, j’ai appris la lettre a. Mon père plaisantait : dans 26 ans, il possèdera parfaitement son alphabet ! Cette boutade était vécue dans la réalité de l’apprentissage scolaire.  J’étais un très mauvais élève »[2].

C’est essentiellement grâce à la lecture que le petit cancre allait progressivement améliorer son niveau et tomber amoureux, en pleine adolescence, de la Littérature. Dansl’Internat ou pendant les heures creuses, le jeune Pennachionni lisait en effet non pas les œuvres choisies ou plutôt imposées par l’Institution scolaire mais celles qu’il choisissait, découvrait et aimait lui-même. Les textes de Tolstoï, Dostoïevski, Lermontov, Thomas Hardy et Shakespeare représentaient pour le jeune élève non seulement un excellent pâturage romanesque qui lui permettait d’échapper à l’ambiance frustrante de l’école ou de l’internat, mais aussi un moyen par lequel il exprimait son refus de toute forme de despotisme pédagogique. A l’instar du cancre de Prévert qui « dit oui à tout ce qu’il aime mais [qui] dit non au professeur », Pennac se voulait libre et indépendant : « A l’origine des origines, avoue-t-il, je suis arrivé à l’écriture par la lecture. Je suis d’une génération où on nous empêchait de lire. Si, à l’étude, j’étais surpris avec un roman au lieu de faire mes devoirs, le pion me le piquait »[3].

A la fois donc source de plaisir et acte de résistance, la lecture constitue le premier facteur qui a sauvé le petit Daniel de sa cancrerie.

Le second facteur est d’ordre humain. En effet, en troisième, son professeur de français lui  avait demandé de rédiger non pas une dissertation mais un roman. Enfin quelqu’un pour qui la cancrerie n’est pas un destin !!

 En réalité, ce n’est pas la décision du  professeur en elle-même qui a insufflé dans l’âme du jeune Pennac un nouvel élan mais plutôt la confiance et l’espoir que cet enseignant avait plantés dans l’âme et l’esprit de son élève.

Notons par ailleurs que l’entourage familial a joué un rôle déterminant dans la formation morale et littéraire de Daniel Pennac ; son père, le général Pennacchioni a été en effet posté avec sa famille dans plusieurs colonies françaises (Maroc, Djibouti, Ethiopie, Indochine). Ces voyages en Afrique et en Asie ont cultivé prématurément chez Pennac l’esprit d’ouverture et de tolérance. D’ailleurs, à l’âge de vingt-cinq ans, il écrit un essai sur le service militaire intitulé Le service militaire au service de qui ? dans lequel il associe la caserne à « un lieu tribal avec des rituels de passage »[4].

Devenu enseignant, Pennac placera la question de l’enseignement au centre de ses préoccupations littéraires et professionnelles. L’expérience de la cancrerie qu’il avait vécue pendant son enfance l’aidera beaucoup dans sa tentative d’améliorer le niveau des élèves en difficulté scolaire : 

 

J’enseignais à des enfants réduits par l’ignorance à chercher des compensations dans des contacts immédiats - les coups, le vol -, les réconcilier avec la lecture, la métaphore, le récit. Les amener à retrouver la solitude et l’effort nécessaire pour n’être pas une brute privée de sens. Je suis payé pour savoir que les brutes privées de sens ont plus de chances, à vingt ans, de se trouver devant un jury d’assises que devant un jury de baccalauréat[5].

 

Pennac sait que tout commence par la lecture, c’est pourquoi il considère que la première mission de l’éducateur est d’éveiller l’enfant endormi dans chaque élève, l’enfant qui conçoit le monde comme un roman et la vie comme un récit.

Ce principe pédagogique représente aussi pour Pennac l’un des principaux enjeux narratifs. Conscient en effet que derrière tout lecteur il y a un enfant qui réclame sa « dose » de fiction, l’auteur adoptera dans tous ses textes une stratégie scripturale qui mise sur la part enfantine chez le lecteur :

Pour écrire un roman, explique Pennac lui-même, il faut d’abord payer très  sérieusement son écot à l’anecdote, c’est-à-dire à la part d’enfance, irréductible, du lecteur. Je structure d’abord l’histoire de façon artificielle. Cela ne me vient pas artificiellement, mais je crois très fortement à la nécessité de cette convention, vecteur d’énergie pour le lecteur. Une fois la question de l’anecdote réglée, le seul intérêt du roman pour moi, c’est l’écriture[6]. 

 

Ce choix scriptural est métatextualisé dans tous les romans constitutifs de la série des Malaussène. En effet, pour amuser et éduquer ses frères et ses sœurs, Benjamin Malaussène ne trouve toujours d’autre moyen que de leur raconter des historiettes policières. Peu à peu, les enfants deviennent carrément dépendants de la narration. Chaque soir, ils réclament la suite de l’histoire racontée. Ils veulent une dose de fiction qui apaise leur soif herméneutique et qui endort en eux le démon de la curiosité. Ecouter des récits devient ainsi « une dope dont les pires vacheries de la vie ne peuvent nous guérir »[7]. Parlant de son frère Jérémy, Malaussène affirme : « L’idée que la mort de Saint-Hiver puisse le priver de sa tranche de mythe un soir de plus [l’] a flanqué (...) dans un état de manque proche de la syncope. »[8]

En fait, si l’on jette un coup d’œil sur les titres des romans que Pennac avait écrits (Kamo, L’agence Babel, Kamo et moi, L’Oeil du loup, Le grand Rex, Cabot-Caboche, Au bonheur des ogres, La Fée carabine, La petite marchande de prose, Aux fruits de la passion, Monsieur Malaussène, Monsieur Malaussène au théâtre, Messieurs les enfants, Le dictateur et le hamac), on remarque qu’ils sont presque tous ancrés dans l’univers de l’enfance. A l’instar de Nietzsche et Dostoïevski, Pennac considère que les enfants sont des êtres exceptionnels qui ont beaucoup de choses à nous apprendre ; candides par nature, leur vision du monde est nécessairement plus pure et plus authentique, par conséquent plus proche de la vérité, que la notre : « Ce qui complique tout, dit admirablement Pennac dans Monsieur Malaussène, c’est que la plupart des enfants font les enfants, et que presque tous les  adultes  jouent  aux  adultes. »[9]

Aux yeux de l’auteur, nous portons donc tous des masques. Nous jouons tous une mauvaise comédie ou plutôt une mauvaise tragédie dans laquelle les enfants sont les victimes de notre égoïsme et de notre incompréhension.

Même dans ses deux essais sur la lecture et l’école en général (Comme un roman et Chagrin d’école) Pennac s’adresse à son lecteur dans un style romanesque proche de celui des contes de fées. Le titre Comme un roman indique clairement que le contenu du livre ne relève ni tout à fait de l’essai, ni tout à fait du roman. C’est un texte hybride qui mêle les deux genres. Chagrin d’école est également un texte hybride, c’est un « un essai narratif : un mixte entre le roman et l’essai. »[10]

Même s’il s’agit donc d’un discours argumentatif, Pennac veut toujours s’adresser à l’enfant endormi en nous.

Cette narrativisation du genre essayistique, lequel repose comme on le sait sur l’argumentation et le raisonnement logique, s’explique aussi par le fait que pour Daniel Pennac, un texte sec n’ayant d’autre objectif que la confirmation ou l’infirmation d’un point de vue finit toujours par lasser le récepteur, lequel est déjà submergé par les thèses et les slogans médiatiques. Dans une interview publiée dans Lire, l’inventeur de Malaussène explique que l’avantage qu’a le roman sur l’essai est qu’il transporte progressivement le lecteur vers ce que Blanchot appelle « le monde indéterminé de la fascination ». L’essai, lui, est un genre sclérosé (« ingrat »[11] pour Cioran) qui empêche le lecteur, de se libérer du monde visible :

 

Le roman a une force formidable par rapport à l’essai. Dans un essai, même si c’est vrai, c’est faux ; dans un roman, même si c’est faux, c’est vrai. L’essai donne un état du réel structuré par un raisonnement tandis que le roman est mouvant, il rend ce que la vie a de contradictoire, d’incohérent, de changeant. Il rend aussi le silence : ce qui se dit lorsqu'il ne se dit rien, et là-dedans chacun voyage.[12]

 

Le lecteur de l’essai demeure donc toujours extérieur au texte qu’il lit. Si l’on se réfère ici à la distinction établie par Michel Picard entre le « liseur », le « lu » et le « lectant », nous dirons que le lecteur de l’essai garde toujours le statut de liseur, c’est-à-dire d’un récepteur qui a « les pieds sur terre »[13]. Le lecteur du roman, au contraire, peut-être à la fois « liseur », « lu » et « lectant ». Le lu est, selon Picard, le « Moi » qui s’abandonne au plaisir de la lecture[14]. Le lectant, lui, est l’entité qui se place du côté des rapports entre liseur et lu[15].

Un roman qui ne permet pas au lecteur de rêver, de voyager dans un Ailleurs fantastique et fascinant, peut être considéré à priori comme raté. Expliquant sa conception du personnage romanesque, Pennac affirme :

Je n’aime pas lire des romans qui sont des essais camouflés. Qu’est-ce qu’un personnage ? A l’origine, c’est une idée, un comportement qui en se condensant devient de la vie. Si vous ne retrouvez pas l’idée, si vous n’avez plus que l’intuition de cette idée quand vous fréquentez le personnage, c’est que le roman est réussi. Si le personnage est réductible à l’idée qu’il incarne, c’est que le roman est raté, l’auteur aura trop privilégié le sens par rapport à la vie qui, elle, n’en a pas.[16]

 

« Faire rêver le récepteur » ; tel est en définitive le slogan de Pennac. S’il insiste dans tous ses écrits sur le côté romanesque, s’il adopte même en classe une stratégie narrative, c’est que pour lui, tout s’apprend et se comprend par le récit. « La vie, écrit Pennac, dans le post-scriptum de La petite marchande de prose, n’est pas un roman (…) mais il n’y a que le romanesque pour la rendre vivable ».

II- Pour une pédagogie « d’amour » :

Dans tous ses romans, entre autres La petite marchande de prose, Pennac associe explicitement l’acte de lecture à l’acte d’amour. Lire, c’est en quelque sorte faire l’amour avec les livres. C’est jouir en incorporant, mentalement, le texte. Evoquant la relation amoureuse entre Louna et Laurent, Malaussène affirme qu’ils ont passé « une année d’amour à plein temps. D’amour et de lecture »[17] et le narrateur d’ajouter un peu plus loin : « (…) (Et entre leurs voyages interstellaires, ils se faisaient la lecture, parfois même pendant comme quoi ce n’est pas incompatible.) Dites voir, mesdames, lequel de vos époux a sacrifié un grand concours, une pleine année d’études, un an de manque à gagner, comme ça, pour l’Amour et pour le Roman, hein ? Lequel ? »[18] (p. 124. C’est lui qui souligne).   

C’est aussi l’amour des livres qui alimente et renforce la relation d’amitié entre Malaussène et son collègue Loussa :

 

A quoi tenait-elle cette rigolade intime entre Loussa et Malaussène ? dit le narrateur, à leur amour commun des livres, peut-être un amour particulier, un amour à eux, un amour de voyous. Ils n’avaient jamais pensé qu’un bouquin pût améliorer une canaille. Et de voir que les livres confirmaient les autres dans l’illusion de leur humanité, cela les amusait beaucoup. Mais ils aimaient les livres. Ils aiment à travailler pour cette illusion[19].

 

Améliorer la canaille, en la contaminant du « bovarysme », « maladie textuellement transmissible »[20], constitue aussi, aux yeux de Pennac, le principal enjeu pédagogique auquel tout professeur consciencieux doit consacrer son temps et ses efforts. Pour établir une véritable communication avec ses élèves, l’enseignant doit essayer tout d’abord de leur faire découvrir qu’outre la société de consommation, il y a un autre monde (livresque) où tout fonctionne autrement, un monde où l’on peut vivre par delà le bien et le mal, par delà l’espace et le temps, un monde qui permet à chacun tout simplement de rêver. Mais comment ?

Tout bonnement en leur lisant des passages à haute voix ou même en leur offrant des bouquins :

 

Si, à l'intérieur du système scolaire, dit Pennac, les profs diffusaient ce qu'ils aiment ou ont aimé à l'âge des gosses de leur classe, ce serait déjà un progrès. Ils pourraient le faire dans les interstices : cinq minutes à la fin du cours. Par exemple, je viens de lire Les belles choses que porte le ciel de Dinaw Mengestu (Albin Michel). Un roman ma-gni-fi-que! Je peux en lire deux pages, raconter l'argument et lancer: « Qui le veut ? Le premier qui lève le doigt l'aura.» Ça détend l'atmosphère et ça prédispose les élèves à l'analyse littéraire proprement dite[21].

 

Il s’agit somme toute d’appliquer en classe une pédagogie d’amour. Le mot amour ne signifie ici rien d’autre que « l’aptitude [du professeur] à comprendre chaque cas particulier, à ressentir ce qui fait les doutes de cet élève, les humeurs de cet autre, et cela relève de qualités personnelles »[22].

La phrase révèle que, pour Pennac, l’enseignement est avant tout l’affaire des éducateurs, car ils sont les mieux placés pour redonner aux apprenants le goût de la lecture. En matière d’enseignement, « il n’ y a [donc] pas de pédagogies, y a que des pédagogues »[23]. « Quels pédagogues nous étions, quand nous n’avions pas le souci de la pédagogie »[24] dit aussi Pennac dans Comme un roman.

L’amour en pédagogie relève donc de ce qui est purement humain, c’est une prédisposition à écouter les autres, à les aider et les soutenir. C’est ce qui pousse progressivement les élèves les plus taciturnes à réagir, à parler, à participer.

L’amour en pédagogie doit se comprendre également dans le sens d’invitation ; invitation à jouir en faisant l’amour avec les livres. Signalons ici qu’à l’instar du verbe « lire », « dormir » ou « rêver », le verbe « enseigner » ne supporte pas l’impératif. Il ne se réalise en effet qu’à travers la volonté libre de l’apprenant : pas d’ordre ou de commandements donc. Pas de précipitation non plus, car toute pédagogie à courte échéance ne peut être que nuisible à l’apprenant :

 

 L'apprentissage du texte, dit admirablement l’inventeur de Malaussène, ne peut être reçu par l'élève que si vous le faites passer dans un présent d'incarnation, avec une injonction d'éternité : Ce texte que je t'apprends, je ne te l'apprends pas pour que tu me le récites la semaine prochaine, mais pour la vie ! Le minimum, c'est que je l'apprenne, moi aussi[25].

 

La culture scolaire est, pour emprunter la définition d’Edouard Herriot, « ce qui reste quand on a tout oublié ». Lorsque l’élève se convainc qu’ « une lecture bien menée sauve de tout, y compris de soi même. Et [que] par-dessus tout, nous lisons contre la mort »[26], nous pouvons réellement parler de pédagogie réussie.

Pennac a aussi son mot à dire à propos de l’enseignement des langues étrangères. Dans Kamo, L’agence Babel par exemple, l’intrigue est centrée essentiellement sur l’apprentissage de l’anglais. La première vérité importante est qu’« on n’apprend bien une langue étrangère que si on a quelque chose à y dire »[27].

 Avoir quelque chose à dire dans une langue étrangère ne signifie pas seulement avoir une bonne maîtrise de cette langue mais aussi et surtout avoir les compétences nécessaires pour la transmettre aux apprenants. Autrement dit, on n’apprend bien une langue étrangère que si l’on connaît très bien les difficultés qu’elle peut poser aux élèves. Dans le texte précité, Kamo, parce qu’il n’arrive pas à comprendre l’anglais et parce qu’il obtient toujours de mauvaises notes dans cette matière, considère que l’anglais « n’est pas une langue : dans chaque phrase on bouffe la moitié des mots, dans chaque mot les trois quarts des syllabes, et dans chaque  syllabe les quatre cinquièmes des lettres. Reste toujours de quoi cracher un télégramme »[28].

En nous rapportant dans un style simple et enfantin, le jugement ou plutôt le préjugé que porte un mauvais élève sur l’une des langues étrangères, Pennac s’érige en défenseur et en porte-parole de tous les mauvais élèves, ceux qui ne comprennent rien et qui ne veulent par conséquent rien apprendre et rien comprendre : « un de ces points communs [entre les cancres], affirme Pennac, est l'inhibition. Ce handicap  qui fait que, dès le départ et  quels  que soient l'âge, le niveau social et culturel, le gosse se persuade qu’il ne comprendra pas »[29].

Par ce procédé narratif, l’auteur attire aussi notre attention sur le fait que toute pédagogie doit se définir du point de vue de l’élève, en l’occurrence le cancre. C’est dans ce sens qu’on doit interpréter l’inversion des rôles et des statuts dans Kamo et moi et Messieurs les enfants.

Lorsque le professeur réussit à voir le monde à travers les yeux de ses élèves tous les problèmes seront progressivement résolus.

Pour ce qui est de l’évaluation, Pennac considère que les devoirs et les notes doivent servir non pas « pour marquer des niveaux, mais pour entretenir la mécanique »[30]. Autrement dit, l’évaluation doit être perçue comme un moyen et non pas une fin en soi.

On voit ainsi que la pédagogie que développe Pennac dans tous ses textes est une pédagogie foncièrement humaniste, une pédagogie qui donne la primauté non pas à la méthode mais à l’amour, le principal remède efficace qui permettra réellement aux élèves de « voler comme des oiseaux fous »[31].

Moez Lahmédi,

Université de Sfax.

moez.lahmedi@voila.fr

 

 


[1] Voir à ce propos l’ouvrage de Dominique Quessada La société de consommation de soi, Éditeur Verticales, 1999.

[2] N° 426, décembre, 2003, p. 99.

[3] Ibid, p. 102.

[4] Op. Cit, p. 100. 

[5] Ibid.

[6] Armel Aliette, « Daniel Pennac. Au bonheur des enfants », in Magazine littéraire, n° 357, Octobre 1997, p. 100.

[7] La petite marchande de prose, « Folio », Gallimard, 1989, p. 111.

[8] Ibid. C’est nous qui soulignons.

[9] « NRF », Gallimard, 1995, p. 58. C’est lui qui souligne.

[10] Entretien  avec Daniel Pennac (par François Busnel) in Lire, octobre 2007, p. 89.

[11] Cioran, Aveux et anathèmes, coll « Arcades », Gallimard, Paris, 1989, p. 115.

[12] Entretien avec Daniel Pennac, (par Marianne Payot), in Lire, mai 1995, p. 33.

[13]  La lecture comme jeu, coll « Critique », Editions de minuit, 1986, pp.112-113. C’est lui qui souligne.

[14] Ibid, p. 112 : « Le joué, le lu seraient du côté de l’abandon, des pulsions plus ou moins sublimés, des identifications de la re-connaissance et du principe du plaisir » ou encore p. 214 : « Le lu s’abandonne aux émotions modulées suscités dans le Ca ».

[15] Ibid, p. 214 : « Le lectant, qui tient sans doute à la fois de l’Idéal du Moi et du Surmoi, fait entrer dans le jeu par plaisir la secondarité, attention, réflexion, mise en œuvre critique d’un savoir, etc ».

[16] In Les grands entretiens de Lire, Lire 2000, p. 950.

[17] La petite marchande de prose, op. cit, p. 103.

[18] Ibid, p. 124. C’est lui qui souligne.

[19] Ibid, pp. 224-225. C’est nous qui soulignons.

[20] Comme un roman, « NRF », Gallimard, Paris, 1992, p. 145.

[21] Entretien  avec Daniel Pennac (par François Busnel) in Lire, octobre 2007, p. 89.

[22] Ibid.

[23] Au bonheur des ogres, « NRF », Gallimard, 1985, p. 180.

[24] Op. cit, p. 21.

[25] Entretien  avec Daniel Pennac (par François Busnel), op.cit, p. 89.

[26] Comme un roman, op. cit, p. 82.

[27] « Folio Junior », Gallimard Jeunesse, p. 19.

[28] Ibid, p. 16.

[29] Entretien  avec Daniel Pennac (par François Busnel), op. cit, p. 90.

[30] Ibid, p. 91.

[31] Chagrin d’école, op.cit, p. 305.

 

 

Bibliographie

I-  Romans et essais de Daniel Pennac :

1. Romans : 

- Au bonheur des ogres, « Folio », Gallimard, 1985.

- La petite marchande de prose, « Folio », Gallimard, 1989.

- Monsieur Malaussène, « NRF », Gallimard, 1995.

- Messieurs les enfants, « NRF », Gallimard, 1997.

1. Romans pour enfants : 

L’œil du loup, « Pocket Junior », Nathan, Paris, 1984.

Le grand Rex, Editions Centurion-Jeunesse, Paris, 1986.

L’évasion de Kamo, Editions Gallimard Jeunesse, Paris, 1992.

Kamo, L’idée du siècle, Editions Gallimard Jeunesse, Paris, 1993.

 

Kamo, L’agence Babel, « Folio junior », Gallimard Jeunesse, Paris, 1997. 

Kamo et moi, « Folio junior », Gallimard Jeunesse, Paris, 1997.

3. Essais :

- Le service militaire, au service de qui ? Seuil, Paris, 1973.

Comme un roman, « NRF », Gallimard, Paris, 1992.

Chagrin d’école, « NRF », Gallimard, 2007.

II-  Entretiens :

- Les grands entretiens de Lire, Édition Lire, 2000.

- « Eco-Pennac, un face à face passionné », (par Bernard Fauconnier) Magazine littéraire, n° 426, décembre, 2003.

« J’étais un cancre gai ce qui m’a sauvé » (par François Busnel) in Lire, octobre 2007.

  

II-  Articles sur l’œuvre de Pennac :

- Armel, Arliette, « Daniel Pennac. Au bonheur des enfants », in Magazine littéraire, (357), Septembre 1997, p. 96-103.

 

 

 

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