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17 octobre 2012 3 17 /10 /octobre /2012 10:07

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ÉRIC-EMMANUEL SCHMITT, 

Variations énigmatiques

 ALBIN MICHEL, 1996. Extraits

 

 

ABEL ZNORKO (goguenard). Oh, pardon, Larsen… je comprends… la quintessence de votre être tient dans le s… Larsen… (Se moquant.) Bien sûr… c’est impressionnant… Larsen… Erik Larsen… c’est quelque chose qui comble un trou ontologique, qui bouche les abîmes de la création… oui, oui, l’œuvre de Kant ou de Platon me semble un mauvais soufflé métaphysique auprès de la consistance de ce s… Larsen… bien sûr, c’est évident, comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ?

 

 

 

ERIK LARSEN. Monsieur Znorko, je suis journaliste à La Gazette de Nobrovsnik et vous avez accepté de vous prêter à un entretien avec moi.

 

ABEL ZNORKO. Fabulation ! Je déteste les journalistes et je ne converse qu’avec moi-même. (Un temps.) Je ne vois pas pour quelle raison je me serais laissé envahir.

 

 

ABEL ZNORKO (simplement). Prix Nobel… ne vous laissez pas éblouir par une médaille.

 

 

 

ABEL ZNORKO. Modeste, moi ? Je ne crois pas que la modestie existe. Regardez un modeste : ses rougeurs et son trouble ne sont guère que les contorsions de son immodestie qui cherche à se donner un mérite supplémentaire. (Brusquement, il fixe intensément le journaliste.) Donc vous étiez en train de me dire poliment que vous n’aimez pas mes livres.

 

 

 

 

ERIK LARSEN. Vous venez de publier L’Amour inavoué, votre vingt et unième livre. […] Vous avez créé une grande surprise avec ce roman : c’est la première fois que vous parlez d’amour. Votre terrain de prédilection est d’ordinaire le roman philosophique, vous installez vos fictions sur des hauteurs habitées par l’esprit seul, loin de tout réalisme, dans un monde qui n’appartient qu’à vous. Et là, subitement, vous parlez d’une aventure presque ordinaire, quotidienne… l’affection d’un homme – un écrivain tout de même – et d’une femme, une histoire de chair et de sang où frémit le souffle de la vie. De l’avis de tous, c’est votre plus beau livre, le plus sensible, le plus intime. Les critiques, qui vous ont parfois malmené, ont été très élogieux. C’est un concert de compliments.

 

 

 

 

 

ERIK LARSEN. On dirait que vous aimez vos livres comme des enfants.

 ABEL ZNORKO (fuyant). Ce sont eux qui me font vivre ; je suis un père entretenu mais reconnaissant.

 

 

 

 

 

ABEL ZNORKO. Qu’est-ce que cela peut vous faire ? Ce qu’il y a de beau dans un mystère, c’est le secret qu’il contient, et non la vérité qu’il cache. (Brusquement sec.) Quand vous allez au restaurant, entrez-vous par la cuisine ? Et fouillez-vous les poubelles en sortant ?

 

 

 

ABEL ZNORKO. « Bêtement » est le terme exact. Je voudrais bien savoir ce qu’est un détail qui ne s’invente pas ? Est-ce que le talent de romancier n’est pas justement d’inventer des détails qui ne s’inventent pas, qui ont l’air vrai ? Quand une page sonne authentiquement, elle ne le doit pas à la vie mais au talent de son auteur. La littérature ne bégaie pas l’existence, elle l’invente, elle la provoque, elle la dépasse, monsieur Larden.

 

 

 

ABEL ZNORKO. N’importe quel microcéphale lobotomisé me poserait la même question que vous : quel rapport entre ce que vous écrivez et ce que vous vivez ? À force de consigner les événements dans vos folioles graisseuses, à force d’étaler votre syntaxe d’anémique, à force de copier, recopier, rapporter et reproduire, vous êtes devenus des infirmes de la création et vous croyez que toute personne qui prend la plume agit comme vous ! Je crée, moi, monsieur, je ne rapporte pas. Est-ce que vous auriez demandé à Homère s’il avait vécu sur l’Olympe, au milieu des dieux ?

 

 

 

 

 

ERIK LARSEN. Vous vous estimez toujours supérieur à votre interlocuteur ?

 ABEL ZNORKO. Vous n’avez tout de même pas la prétention de valoir plus que moi ?

 

ERIK LARSEN. Non, monsieur Znorko, non, je n’ai pas de prétention du tout. Je ne suis pas un grand écrivain, même pas un écrivain, je n’ai jamais tracé une seule phrase qui méritât d’être retenue mais j’ai toujours été respectueux des personnes que j’ai rencontrées et j’ai pris l’habitude, quand on me demande quelque chose, de répondre sincèrement.

 

 

 

ABEL ZNORKO (fermé). Ah, n’insistez pas, je suis un faussaire, et rien d’autre. Vous vous êtes trompé de boutique : la vérité, je ne vends pas. Je ne fournis que des artifices. Mais apercevez donc vos contradictions : vous venez voir un homme célèbre pour sa fabrique de mensonges et vous lui demandez de vous fournir la vérité… Autant aller acheter votre pain chez le boucher.

 

 

 

 

 

ABEL ZNORKO. J’ai horreur de cette nouvelle mode qui consiste à être « sympathique ». On se frotte à n’importe qui, on lèche, on se fait lécher, on jappe, on tend la patte, on donne ses dents à compter… « Sympathique », quelle chute !…

 

 

 

 

 

ERIK LARSEN (légèrement ironique). N’est-ce pas fatigant de vivre avec un génie ?

 ABEL ZNORKO. Moins que de vivre avec un imbécile. (Il regarde la baie.) Je suis bien à Rösvannöy. L’aurore dure six mois, le crépuscule six autres ; j’échappe à ce que la nature peut avoir de fastidieux ailleurs, les saisons, les climats mitigés, cette alternance quotidienne et idiote du jour et de la nuit. Ici, près du pôle, la nature ne s’agite plus, elle fait la planche. (Un temps.) Et puis il y a la mer, le ciel, la prairie, ces grandes pages blanches qui s’écrivent sans moi.

 

 

 

 

 

ABEL ZNORKO. Merci. Mais je n’ai aucun mérite. Il y a deux races particulièrement monotones dans le règne animal : les hommes et les chiens. On en a vite fait le tour.

 

 

 

ERIK LARSEN. Revenons à votre livre. Parlez-nous de votre conception de l’amour.

 ABEL ZNORKO. Pourquoi dites-vous « nous » quand vous me posez une question ?

 ERIK LARSEN. Je parle au nom de mes lecteurs.

 ABEL ZNORKO. Foutre ! Épargnez-moi votre mégalomanie. Vous ne parlez pas au nom du peuple sous prétexte qu’il y a un nombre régulier de couillons qui achètent votre torchon pour emballer leurs légumes.

 

 

 

ABEL ZNORKO. Je hais l’amour. C’est un sentiment que j’ai toujours voulu m’éviter. Il me le rend bien, d’ailleurs.

 

 

ERIK LARSEN. Pourtant… vous avez été aimé ?

ABEL ZNORKO. Désiré. Énormément. Les lectrices prêtent toutes les vertus à un écrivain. Lorsque je me rendais dans une foire aux livres, je provoquais autant d’évanouissements qu’une rock-star. Je ne compte plus le nombre de jolies femmes qui m’ont offert leur corps et leur vie.

ERIK LARSEN. Ah ! Et alors ?

ABEL ZNORKO. Je prenais le corps, je leur laissais la vie. (Riant.) Jeune, je me suis d’ailleurs rapidement spécialisé dans la femme mariée, histoire d’être plus tranquille : l’adultère protège des sentiments.

 

 

ABEL ZNORKO. Les maris ne tuent pas par jalousie, ils se sont endormis avant.

 

 

 

Il fut un temps où la terre prodiguait le bonheur aux hommes. La vie avait un goût d’orange, d’eau fraîche et de sieste au soleil. Le travail n’existait pas. On mangeait, on buvait, on dormait, hommes et femmes s’emboîtaient naturellement dès qu’ils ressentaient une démangeaison de l’entrejambe, rien ne portait à conséquence, le couple n’existait pas, seulement l’accouplement, aucune loi ne régissait le haut des cuisses, le seul plaisir régnait. Mais le Paradis est ennuyeux comme le bonheur. Les hommes se rendirent compte que le sexe toujours satisfait s’avérait encore plus monotone que le sommeil qui le suit. La gymnastique de la jouissance commençait à les lasser. Alors les hommes créèrent l’interdit. Ils décrétèrent certaines liaisons illicites. Comme des cavaliers à une course d’obstacles, ils trouvèrent la piste moins ennuyeuse barrée de plusieurs empêchements. L’interdit leur donna le goût pulpeux et cependant amer de la transgression. Mais on se lasse d’escalader toujours les mêmes montagnes. Alors les hommes voulurent inventer quelque chose d’encore plus compliqué que le vice : ils inventèrent l’impossible, ils inventèrent l’amour.

 

 

 

 

ABEL ZNORKO. L’amour n’est rien qu’une perversion de la sexualité, un détour, une erreur, un chemin de traverse où musardent ceux qu’ennuie le coït.

 

 

ABEL ZNORKO. Mais si, comprenez l’avantage : le plaisir se tient dans l’instant, fugace, futile, toujours évanoui ; l’amour, lui, se loge dans la durée. Enfin du solide, du contrarié, du consistant ! L’amour ouvre le temps aux dimensions d’une histoire, crée des étapes, des approches, des refus, des chagrins, des soupirs, des joies, des peines et des retournements, bref, l’amour offre la séduction du labyrinthe. (Simplement.) Voilà, mon petit Larsen, ce n’est rien d’autre, l’amour : l’histoire que s’inventent dans la vie ceux qui ne savent pas inventer des histoires dans les mots.

 

 

 

 

ERIK LARSEN. Mais vous êtes fou, complètement fou ! Les balles sont passées à quelques centimètres de moi.

ABEL ZNORKO (s’amusant). Vos impressions. Cela fait quel effet d’être pris pour un lapin ?

 

 

ERIK LARSEN. Une enquête. Vous donnez des sommes énormes aux unités de recherches sur les plus graves maladies. N’importe qui se vanterait haut et fort d’en offrir le dixième. Pourquoi le passer sous silence ?

ABEL ZNORKO (bougonnant). Je ne donne pas par bonté, je donne par peur.

 

 

 

ERIK LARSEN. Il y a quelque chose qui m’amuse chez les menteurs, c’est qu’ils ne peuvent s’empêcher de dire la vérité. J’attends mon heure.

 

 

 

ABEL ZNORKO. Il émane de vous un fumet d’intense platitude ; cela sent la charentaise, le pot-au-feu, le mégot propre, le gazon coupé et la lavande dans les draps… Je ne vous vois pas risquer d’avoir un bonheur différent des autres. Tout est dans la norme et le morne. (Il se met à rire.)

 

 

 

ERIK LARSEN. Allons… vous me parlez avec haine : pourquoi ? D’où vient cette haine ? La haine n’a jamais la haine pour origine, elle exprime… autre chose… la souffrance, la frustration, la jalousie, l’angoisse…

 

 

 

ERIK LARSEN. L’amour parle au nom de l’amour mais la haine parle toujours pour quelque chose d’autre. De quoi souffrez-vous ?

 

 

 

ABEL ZNORKO. Écoutez, pour vous tranquilliser, je vais vous dire qui est H.M. C’est Henri Metzger, mon premier éditeur. Je lui dois toute ma carrière. Mais comme il est mort et que j’ai changé de maison, par respect pour mon nouvel éditeur je me suis contenté des initiales.

 

 

 

 

ABEL ZNORKO. Je vous avais prévenu : la vérité déçoit toujours.

 

 

 

Le mensonge est délicat, artiste, il énonce ce qui devrait être alors que la vérité se limite à ce qui est. Comparez un savant et un escroc : seul l’escroc a le sens de l’idéal.

 

 

ABEL ZNORKO (lentement). Eva Larmor, dans mon livre, est inspirée par un personnage réel, une femme que j’ai aimée. C’est votre compatriote, Hélène Metternach.

 

 

ABEL ZNORKO. La figure des gens beaux a une architecture même lorsqu’ils n’expriment rien ; les gens ingrats sont contraints de sourire, de faire briller leurs yeux, d’animer leur bouche pour raviver une face sans consistance. De son visage, on ne retenait que les sentiments, pas les traits. Hélène était condamnée à s’exprimer constamment.

En plus, elle était affublée d’une peau qui me mettait mal à l’aise. Lorsque je la regardais, je frissonnais de gêne, comme si sa chair s’offrait, tactile… J’osais à peine me tourner vers Hélène, j’avais l’impression qu’on me surprenait en train de la presser, de la toucher, de la palper. « Cette pauvre fille a une peau indécente », me disais-je.

 

 

 

Méfiez-vous des femmes que vous trouvez laides, elles sont irrésistibles…

 

 

 

ABEL ZNORKO. Je ne l’ai pas séduite, c’est elle qui m’a séduit. La chute d’un homme, aucune femme ne résiste à cela. (Un temps, l’œil dans ses souvenirs, sincère.) J’étais désarmé devant elle, j’avais cinq ans, dix ans, vingt ans, j’étais moi à tous mes âges, ce n’est qu’auprès d’elle que j’ai enfin vécu mon enfance et ma jeunesse, à quarante ans.

 

 

ABEL ZNORKO (riant). Pour un écrivain, le mariage c’est une serpillière au milieu de la bibliothèque. (Un temps.) Je préfère une brève folie à une longue sottise.

 

 

 

Tout ce qu’il y a de détresse dans l’amour, c’est avec elle que je l’ai découvert. Avez-vous jamais senti la cruauté tapie dans une caresse ? On pense que la caresse nous rapproche ? Elle nous sépare. La caresse agace, exacerbe ; la distance se creuse entre la paume et la peau, il y a une douleur sous chaque caresse, la douleur de ne pas se rejoindre vraiment ; la caresse est un malentendu entre une solitude qui voudrait s’approcher et une solitude qui voudrait être approchée… mais ça ne marche pas… et plus l’on s’excite, plus l’on recule… on croit que l’on caresse un corps, on avive une blessure…

 

 

 

Pauvre petite jouissance qui resépare les corps, jouissance qui désunit. Désamour. Chacun allait rouler de son côté du lit, rendu au froid, au désert, au silence, à la mort. Nous étions deux. À jamais. Et le souvenir demeurait d’un moment où j’avais cru sortir de moi, une amertume triste et capiteuse, comme un parfum de magnolia qui alourdit un soir d’été… Le plaisir n’est qu’une manière d’échouer dans sa propre solitude.

 

 

 

ABEL ZNORKO : Le sexe n’est qu’une chiennerie quand il se mêle à l’amour. Hélène et moi, nous nous devions de passer au-dessus de ces petites secousses.

 

 

 

ABEL ZNORKO :  L’épée de Tristan. Vous connaissez l’histoire de Tristan et Iseult, c’est aussi une légende d’ici… Les plus grands amants du monde finissent leur séjour terrestre sur un même lit, couchés côte à côte pour l’éternité, avec, entre eux, l’épée de Tristan… Iseult n’a pu rester heureuse que grâce à l’épée qui la sépare de Tristan.

ERIK LARSEN. Vous n’aimez pas l’amour, mais le mal d’amour.

ABEL ZNORKO. Sottise.

ERIK LARSEN. Vous avez besoin d’Hélène pour brûler, vous consumer, vous lamenter… pour mourir, pas pour vivre.

 

 

ERIK LARSEN. Ce n’est pas Hélène que vous aimez, mais l’intensité de votre souffrance, la bizarrerie de votre histoire, les affres d’une séparation contre nature… Vous n’avez pas besoin de la présence d’Hélène, mais de son absence. Pas Hélène telle qu’elle est, mais Hélène telle qu’elle vous manque. Oui, vous avez bien fait de ne pas révéler au public que votre livre venait de votre vie : on aurait découvert qu’Abel Znorko, le grand Abel Znorko, n’était qu’un simple adolescent boutonneux qui se languit en attendant le facteur depuis quinze ans !

 

 

 

 

ERIK LARSEN. Que savez-vous d’elle, finalement ? Vous vous êtes contenté de vous frotter contre elle pendant cinq mois puis vous l’avez renvoyée. Vous n’avez jamais commencé à faire un couple, vous avez fui avant !

 

ABEL ZNORKO (mauvais). Plaignez-vous. Sinon, vous n’auriez même pas eu mes restes.

 

 

ERIK LARSEN. Tomber amoureux, c’est à la portée de n’importe qui, mais aimer…

 

 

 

ABEL ZNORKO. Je sais reconnaître l’homme à femmes, je le repère à sa narine : c’est une narine de renifleur, une narine qui a besoin de s’approcher pour sentir, une narine baladeuse, une narine qui se glisse dans les plis, sous les bras, sous les coudes, sous… Vous, vous avez la narine respectueuse.

 

 

ABEL ZNORKO (insistant). Hélène est la femme la plus sensuelle que j’aie connue. Je me demande comment vous arrivez à la combler…

 

 

ERIK LARSEN (sincère). Hélène n’est pas portée sur ces choses. Nous faisons rarement l’amour.

 

 

 

ERIK LARSEN. « Hélène, la femme la plus sensuelle »… Mais croyez-vous vraiment que nous connaissons la même femme ? Il y a deux Hélène : la vôtre et la mienne. Pourquoi Hélène serait-elle monotone comme un bloc de pierre ? Et si elle nous a choisis tous les deux, si différents, c’est qu’elle voulait être différente avec chacun de nous. Avec vous, la passion ; avec moi, l’amour.

 

 

ABEL ZNORKO. Douze ans ? Ce n’est plus de l’amour, c’est de la paresse. (Se rassurant.) Vous vous croyez fort d’une sorte de proximité animale, celle des vaches à l’étable, mais le quotidien n’abat pas les cloisons de la distance, au contraire, il édifie des murailles invisibles, des murailles de verre, qui montent, qui s’épaississent au fil des années, formant une prison où l’on s’aperçoit toujours mais où l’on ne se rejoint plus jamais. Le quotidien ! La transparence du quotidien ! Mais cette transparence-là est opaque. Ah, bel amour que celui qui s’endort dans l’habitude, bel amour qui admet l’usure, l’écœurement, oui, bel amour fait de fatigues, de chaussettes qui puent, de doigts dans le nez et de pets foireux sous les draps.

 

 

 

ERIK LARSEN. C’est lorsqu’on n’aime pas la vie qu’on se réfugie dans le sublime.

ABEL ZNORKO. Et c’est lorsqu’on n’aime pas le sublime qu’on s’embourbe dans la vie.

 

 

ERIK LARSEN. Le courage ! Le courage de s’engager, de faire confiance. Le courage de n’être plus un homme rêvé mais un homme réel. Savez-vous ce que c’est, l’intimité ? Rien d’autre que le sentiment de ses limites. Il faut faire le deuil de sa puissance, et il faut montrer ce petit homme-là sans baisser les yeux. Vous, vous avez évité l’intimité pour ne jamais vous cogner à vos limites.

 

 

 

ERIK LARSEN. Il ne fallait pas publier ce livre ! Sans la prévenir, vous avez révélé au monde entier quinze ans d’intimité. Mettre un autre nom ne changeait rien, vous avez tout vulgarisé. C’est obscène. Et tout cela pour quoi ? Pour faire un livre ? Pour toucher de l’argent ? C’est ça ?

 

 

 

ERIK LARSEN. Qui vous fait croire qu’Hélène est une ? Sommes-nous une seule et même personne ? Hélène est une amante passionnée avec vous – et c’est vrai –, elle est ma femme au jour le jour – et c’est vrai aussi. Aucun de nous n’a connu les deux Hélène. Aucun de nous ne peut combler les deux.

 

 

 

ERIK LARSEN. Les Variations énigmatiques, des variations sur une mélodie que l’on n’entend pas… Edouard Elgar, le compositeur, prétend qu’il s’agit d’un air très connu mais jamais personne ne l’a identifié. Une mélodie cachée, que l’on devine, qui s’esquisse et disparaît, une mélodie que l’on est forcé de rêver, énigmatique, insaisissable, aussi lointaine que le sourire d’Hélène. (Un temps.) Les femmes, ce sont ces mélodies qu’on rêve et que l’on n’entend pas. Qui aime-t-on quand on aime ? On ne le sait jamais.

 

 

 

 

ERIK LARSEN. Hélène est morte. L’agonie a duré trois mois. Trois mois, c’est long pour mourir, c’est court pour vivre.

 

 

 

Je vais vous dire ce qu’il y a de plus terrible dans une agonie, monsieur Znorko, c’est qu’on perd l’être qu’on aime bien avant qu’il ne meure. On le voit se rapetisser dans les draps, s’alourdir d’un poids d’angoisses, se replier dans un secret inaccessible, on voit ses yeux errer dans des mondes dont il ne dit plus rien. Hélène était toujours là et cependant Hélène était ailleurs. La douleur pour moi, monsieur Znorko, c’est que, parfois, tous mes soins, cette forme désespérée d’amour, ne semblaient plus toucher que de l’indifférence.

 

 

 

ABEL ZNORKO. Un jour, Hélène m’avait dit : « Je voudrais me voir mourir. Je voudrais assister à ma mort. Je ne voudrais pas rater cela. »… C’est finalement ce qui s’est passé…

 

 

ERIK LARSEN. C’est cela qui lui a fait tant de bien : que vous l’aimiez comme si elle et vous étiez immortels. Il y avait une insouciance d’enfant dans votre amour ; moi, c’est le contraire, j’ai toujours aimé comme un vieillard.

 

  Abel Znorko : Moi, la vie, je ne voulais pas la vivre, je voulais l’écrire, la composer, la dominer, là, assis au milieu de mon île, dans le nombril du monde. Je ne voulais pas vivre dans le temps qui m’était donné, trop orgueilleux, et je ne voulais pas vivre non plus dans le temps des autres, non, moi, j’inventais le temps, d’autres temps, je les réglais avec le sablier de mon écriture. Vanité. Le monde tourne, l’herbe pousse, les enfants meurent et je suis prix Nobel ! Je vaticine comme si j’allais changer le cours des choses.

 

 

 

ABEL ZNORKO. C’est insupportable, écoutez un peu : « slip », on dirait une culotte qui descend ; et « caleçon », une culotte qui remonte.

 

 

ABEL ZNORKO (agacé). Idiot. On va beaucoup plus loin dans le sexe lorsqu’on ferme les yeux.

 

ERIK LARSEN. Idiot. On va beaucoup plus loin dans l’amour les yeux ouverts. J’ai ma petite théorie là-dessus. Avec Hélène, nous…

 

 

 

ERIK LARSEN. Cela me regarde. Depuis dix ans, je sais tout de vous et j’ai fait vivre Hélène. Vous, en publiant ce livre, vous l’avez tuée. Vous l’avez tuée ! Si le livre n’était pas paru, j’aurais pu continuer à vous écrire jusqu’à ma mort.

 

 

ABEL ZNORKO. Vieillir en paix, sans inquiétude, sans descendance. Beaucoup d’argent et rien à faire. Je vais devenir un imbécile complet, Erik Larsen, un imbécile heureux. Je ne crois plus en rien, je n’attends plus de l’existence qu’une digestion facile et un sommeil profond. Le vide, Erik Larsen, enfin le vide. Grâce à vous. Merci. Adieu.

 

 Moez Lahmédi,

moez.lahmedi@voila.fr

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